Commencée en 1820 par le soulèvement des Souliotes, l'insurrection des
provinces grecques contre la domination turque se propagea avec rapidité
l'année suivante, et le 7 juin 1821, le Sénat du Péloponnèse procédait à
la désignation d'un gouvernement provisoire. Le 13 juin 1822, une
Assemblée nationale, réunie à Epidaure, élabora la Constitution
d'Épidaure, qui, révisée l'année suivante par une autre Assemblée réunie
à Astros, devint la Constitution d'Astros (25 avril 1823), et cette
dernière devait être encore modifiée quelques années plus tard, sous le
nom de Constitution de Trézène, par une troisième Assemblée constituante
qui siégea à Trézène (1827).
Quoi qu'il en soit, ces Constitutions établissaient en principe une
forme de gouvernement républicaine; mais Capodistria, nommé président
pour sept ans en 1827, s'abstint de convoquer la représentation
nationale pendant deux ans, et ne la convoqua à Argos, en 1829, que pour
se faire conférer un pouvoir absolu; après sa mort (9 octobre 1831),
l'anarchie la plus complète régna dans le pays.
Reconnue comme monarchie indépendante, le 3 février 1830, par la
conférence de Londres, la Grèce accepta pour roi, par le traité du 7 mai
1832, le prince Othon de Bavière qui, sous le nom d'Othon Ier, gouverna
d'abord onze ans sans Constitution. Après la révolution militaire du 15
septembre 1843, il fut obligé de prêter serment à une Constitution
imitée de la Charte française de 1830, et admettant le système de la
dualité des Chambres.
Mais la Constitution actuellement en vigueur a été élaborée par
l'Assemblée nationale convoquée à Athènes, deux mois après la
destitution du roi Othon. Cette assemblée abolit le Sénat, et établit
que le pouvoir législatif appartiendrait à une seule chambre. La
Constitution fut votée le 17 octobre 1864, et un mois après le roi
Georges 1er prêtait serment. Elle n'a subi qu'une modification
postérieure, relative au Conseil d'État qui fut aboli, comme le Sénat
l'avait été.
Voici les principales dispositions de la Constitution grecque, en ce qui
concerne la Chambre des députés.
Le droit de proposer de nouvelles lois appartient à la Chambre et au
roi, qui use de ce droit par l'intermédiaire de ses ministres.
Si une proposition de loi est rejetée par la Chambre, elle ne peut être
présentée à nouveau au cours de la même session.
Aucune cession ou échange de territoire ne peut avoir lieu sans une loi
spéciale.
Le roi ratifie et promulgue les lois: un projet de loi voté par la
Chambre et non ratifié par le roi, deux mois après la clôture de la
session, est considéré comme nul et non avenu. Le roi convoque
régulièrement la Chambre une fois par an, et extraordinairement
lorsqu'il le juge nécessaire. Il a aussi le droit de la dissoudre; mais,
dans ce cas, le décret de dissolution doit ordonner la convocation des
électeurs dans l'espace de deux mois à partir de la date de la
dissolution, et la convocation de la Chambre dans l'espace de trois
mois.
La Chambre se réunit d'office tous les ans au 1er novembre, à moins que
le roi ne la convoque avant cette date. La durée de chaque session doit
être de trois mois au moins, et de six mois au plus.
Les séances de la Chambre sont publiques; toutefois, sur la demande de
dix membres, elle peut se réunir en séance secrète et prononcer le
huis-clos.
Pour que la Chambre puisse délibérer et voter, il faut que la moitié de
ses membres plus un soient présents, et les votes sont acquis par une
majorité absolue des voix.
Tous les ans, la Chambre vote l'effectif des armées de terre et de mer
et le budget.
Les députés prêtent serment en séance publique à la Chambre: les députés
non chrétiens prêtent serment d'après la formule et les commandements de
leur religion.
Le nombre total des députés ne peut pas être inférieur à 150. La durée
de la période parlementaire est de 4 ans, et pour chaque session chaque
député reçoit une indemnité de 2,000 drachmes (2,000 fr.). En cas de
sessions extraordinaires, ils n'ont droit qu'aux frais de voyage (aller
et retour).
La Chambre a le droit de mettre les ministres en accusation devant un
tribunal nommé à cet effet, et présidé par le président de la cour de
cassation. Le roi peut gracier un ministre condamné par ce tribunal,
mais il faut pour cela l'assentiment de la Chambre.
Les députés sont nommés par le suffrage universel; les élections se font
en même temps dans tout le royaume.
Est électeur tout _démote_ (habitant d'une commune), âgé de vingt et un
ans.
Est éligible tout citoyen hellène, âgé de trente ans, jouissant depuis
deux ans de ses droits civils et politiques, et ayant au moins deux ans
de séjour dans la circonscription électorale où l'on pose sa
candidature. Les maires et les fonctionnaires publics rémunérés ne
peuvent pas être élus députés, à moins qu'ils ne donnent leur démission
quarante jours avant le jour du vote. Les officiers en activité de
service peuvent être élus; mais, dans ce cas, ils sont mis en
disponibilité pendant toute la durée de la période parlementaire.
Le vote dure un seul jour (qui doit être un dimanche), du lever au
coucher du soleil. Les résultats sont proclamés par le tribunal de
première instance. Si deux ou plusieurs candidats ont obtenu un nombre
égal de voix, on tire au sort. Les membres du clergé ne peuvent ni voter
ni être élus.
Malgré l'annexion de l'Épire et de la Thessalie, le nombre des députés
est resté fixé à 150. La population de chaque circonscription électorale
est calculée non pas d'après le nombre des habitants, mais d'après le
nombre des électeurs. Les élections se font au scrutin de liste.
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* *
A l'ouverture de la session parlementaire, la présidence est donnée
provisoirement au doyen d'âge, et on nomme comme secrétaires les quatre
plus jeunes députés. Pour la vérification des pouvoirs, la Chambre est
divisée en huit sections: la validation des élections se discute en
suivant l'ordre alphabétique des circonscriptions électorales.
La Chambre élit alors à l'ouverture de chaque session, à la majorité
absolue des voix et au scrutin secret, un président, trois
vice-présidents et quatre secrétaires. Le président ainsi nommé se
présente avec tout le bureau devant le roi.
Après la constitution de son bureau définitif, la Chambre nomme douze
commissions spéciales: budget, affaires intérieures, affaires
étrangères, armée, marine, etc. La commission du budget est composée de
21 membres, chacune des autres n'en comptant que 9. Les pouvoirs de ces
commissions durent pendant toute la session, et le même député ne peut
pas être membre de trois commissions à la fois.
[Illustration: L'EXPOSITION FRANÇAISE DE MOSCOU.--Inauguration de
l'exposition par le clergé orthodoxe grec bénissant la galerie
d'honneur. Dessin d'après nature de M. Lanos, envoyé spécial de
«l'Illustration».]
[Illustration: LA TORPILLE DIRIGEABLE.--La torpille en marche.]
[Illustration: LA TORPILLE DIRIGEABLE.--L'opérateur dirigeant, de terre,
la marche de la torpille. Dessins d'après nature de notre envoyé
spécial, M. de Hænen.]
Comme on le voit, la Grèce est le pays parlementaire par excellence, et
son Parlement ne manque pas de bons orateurs.
Quelques mots sur les deux personnages les plus en vue: M. Charilaos
Tricoupis, et le chef de l'opposition, M. Théodore Delyanni.
M. Charilaos Tricoupis, fils de Spiridion Tricoupis, le célèbre
historien de la guerre de l'indépendance hellénique, est un homme de 58
ans environ; il a fait ses études à Athènes et à Paris. Après avoir été
secrétaire de la légation de Grèce à Londres, il revint en 1862 dans son
pays, et depuis 1865 il n'a cessé de prendre une part active à la
politique. Il a été deux fois ministre des affaires étrangères, en 1807
et en 1877; il été déjà trois fois président du conseil, en 1875, 1880
et 1882. Il représente donc avec une autorité incontestée le
gouvernement.
C'est d'ailleurs un homme d'une rare intelligence et d'une activité
surprenante; ses adversaires eux-mêmes lui reconnaissent les plus
grandes qualités. Le long séjour qu'il a fait en Angleterre a beaucoup
influé sur son caractère, ses moeurs, son langage et même son accent. Ce
ministre grec, très grand, très brun, a l'air d'un gentleman. Comme
orateur, il a la voix forte et vibrante, l'argumentation serrée; mais
son éloquence est plutôt sèche et manque de gestes. Le seul point faible
de M. Tricoupis est de ne pas être économiste: c'est une science qu'il
n'a pas approfondie, et, chaque fois qu'il arrive au pouvoir, il propose
des lois nouvelles qui bouleversent le système fiscal et économique du
pays. Malgré cela, il reste un adversaire redoutable, aussi bien sur le
terrain parlementaire que sur le terrain politique.
M. Théodore Delyanni, le chef de l'opposition, fait un contraste
frappant avec M. Tricoupis. Son premier mérite est d'être un enfant du
pays, qu'il a étudié et connaît à fond. C'est aujourd'hui un homme de
soixante-trois ans; il les porte d'ailleurs vaillamment. Après avoir
étudié le droit à l'université d'Athènes, il entra tout jeune au
ministère de l'intérieur où il resta jusqu'en 1862, montant toujours en
grade. A cette époque, il était secrétaire général. En 1860, il avait
été envoyé à Paris, avec mission d'étudier le service de
l'administration générale et de l'administration municipale, le régime
pénal et les établissements de bienfaisance qui dépendent de
l'Assistance publique. De retour en Grèce, il fut envoyé à l'Assemblée
nationale qui fut convoquée après la destitution du roi Othon, et là, il
se distingua par son éloquence et ses connaissances sur le droit
constitutionnel et le régime parlementaire. Il fit partie de la
commission qu'élabora la constitution actuelle de la Grèce. En 1866, il
avait déjà été nommé quatre fois ministre des affaires étrangères,
conseiller d'État et ministre de Grèce à Paris. Après 1869, il fut nommé
tour à tour ministre des finances, des cultes, de l'intérieur, des
affaires étrangères, de la justice et de la guerre. En 1878, alors qu'il
était ministre des affaires étrangères, il représenta la Grèce au
congrès de Berlin. Après la mort de Coumoundouros, il fut reconnu comme
le chef autorisé de l'opposition, et lorsqu'en 1885 le roi le chargea de
former le cabinet, il déploya la plus grande activité pour mettre la
Grèce en état de soutenir avec la Turquie une lutte qui paraissait alors
inévitable. M. Delyanni est un orateur accompli, et le type du vrai
parlementaire. Son langage et sa conduite sont également modérés, et,
plusieurs fois même, il a conseillé à ses partisans la même modération.
Il n'a pas la raideur de M. Tricoupis, il se montre toujours affable
envers tout le monde.
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Nous avons fait un portrait rapide des deux leaders du parlementarisme
grec; mais, à côté d'eux, figurent quelques personnages d'une haute
valeur, entre autres M. Simopoulos, ami intime de M. Tricoupis,
économiste distingué. C'est un homme d'une grande méthode, et un orateur
dont les discours gagnent plus à être lus qu'à être entendus.
Parmi les bons orateurs, il faut citer MM. Ralli et Hazzopoulos, dont les
discours sont toujours empreints d'une réelle érudition et d'un esprit
véritable.
D'autres députés ont, pour ainsi dire, des spécialités reconnues. Ainsi
M. Carapanos est une autorité consultée dans les questions relatives à
la Turquie qu'il connaît très bien, étant resté longtemps à
Constantinople, où il a fait sa fortune. M. Typaldos Cozakis jouit d'une
grande compétence pour la politique extérieure: il a été d'ailleurs
longtemps secrétaire général au ministère des affaires étrangères,
tandis que les questions économiques et fiscales sont plutôt du ressort
de M. Sotiropoulos qui fut plusieurs fois ministre des finances.
Enfin, il faut citer un homme jeune encore, et qui n'a peut-être pas
pour le moment assez de sang-froid, mais qui plus tard sera un orateur
de premier ordre. Au surplus, il a de qui tenir, c'est le fils
d'Alexandre Coumoundouros, l'éminent homme d'État, mort il y a quelques
années.
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En Grèce, il n'y a pas de partis politiques à proprement parler: il n'y
a ni royalistes, ni impérialistes, ni conservateurs, ni républicains, ni
socialistes, ni anarchistes. Les diverses nuances politiques ou même
sociales qui différencient les partis en France et dans les autres pays
sont à peu près inconnues en Grèce ou, du moins, n'ont pas de partisans
officiels et déclarés. Tous les Grecs sont plus ou moins républicains,
démocrates même, et en cela ils sont bien les descendants des anciens
Grecs; seulement, ils savent concilier leurs tendances et leurs opinions
avec l'existence d'un roi, d'une cour, et ils n'ont jamais songé à y
substituer un gouvernement républicain. Ce sont donc, en quelque sorte,
des royalistes républicains; ils aiment leur souverain actuel, Georges
1er, plus encore leur reine Olga, et surtout le prince héritier
Constantin. Il y a bien quelques républicains purs dans l'étendue du
royaume, mais ils ne proclament pas ouvertement leur idéal politique.
Il n'y a pas longtemps, il y avait en Grèce cinq partis politiques,
ayant chacun un chef; trois de ces chefs étant morts, personne n'osa
recueillir leur succession, et il ne resta plus que MM. Tricoupis et
Delyanni, qui groupèrent alors autour d'eux, le premier les
gouvernementaux, le second ceux de l'opposition. C'est ainsi que la
Grèce actuelle est aujourd'hui divisée en deux camps, les tricoupistes
et les delyannistes, et, à la Chambre, les tricoupistes siègent à
droite, et les delyannistes à gauche. Leurs opinions politiques sont à
peu près les mêmes, mais elles diffèrent un peu dans leur application.
Le parti de M. Tricoupis est un peu conservateur, tandis que le parti de
M. Delyanni est plus libéral; mais cette distinction n'est qu'apparente,
au fond, c'est la même chose, c'est la même eau teintée en deux
couleurs.
M. Tricoupis est accusé par ses adversaires d'écouter trop les conseils
de l'Angleterre et les recommandations de Berlin; M. Delyanni est
considéré comme moins sensible aux influences étrangères, et on
reconnaît que sa politique est plus nationale.
F. Artout.