49e Année.--Nº 2517

[Illustration: VOYAGE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Limoges:

distribution des récompenses de la 17e fête fédérale de l'Union de

gymnastique.--D'après les croquis de notre envoyé spécial, M.

Clair-Guyot.]

[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Quand nous aurons assisté à cent cinquante vernissages par printemps,

nous pourrons, à notre aise, prendre nos quartiers d'été. Grands dieux,

ces vernissages, comme ils se multiplient! On sort de l'un pour entrer

dans l'autre. S'il n'y a plus en France que très peu de salons où l'on

cause, il en est une quantité où l'on expose. Les Champs-Elysées sont à

peine escomptés que l'on ouvre le Champ-de-Mars, et celui-ci est à peine

lorgné qu'on se précipite vers le Salon des Refusés, un Salon pour rire,

le vaudeville après la grande pièce.

De toutes ces inondations de peinture, c'est bien celle du Champ-de-Mars

qui semble d'un agrément plus particulier, sinon supérieur. Cela tient

beaucoup à l'arrangement, à l'aménagement. On a là comme un vague

ressouvenir de ce beau rêve de 1889, l'Exposition évanouie.

On a la sensation qu'on va retrouver tout à l'heure nos amies les

petites Javanaises et on se demande si l'on n'entend point passer dans

l'air les lointains accords--ou désaccords--de la musique de la rue du

Caire. O valses des tziganes! O _starlets_ du Danube, aux déjeuners de

la Czarda! Fini, fini, tout cela. Mais l'exposition des tableaux nous

reste et nous en donne une sorte d'arrière-goût.

Et puis on y cause en ce Salon, dans les salons de repos. Les fauteuils

y sont bons. La lumière y arrive par des verrières de Besnard qui sont

bien suggestives, comme on dit à présent.

Par les fenêtres on aperçoit dans le jardin des touffes de marronniers

verts piqués de fleurs blanches. C'est très joli.

Puis les caquets s'envolent avec les pépiements d'oiseaux.

--Avez-vous vu Mme Gautereau?

--Oh! ce portrait, ma chère! Quel portrait!

--Remarquez-vous une chose: c'est que les très jolies femmes ne donnent

pas toujours de très jolis portraits.

--C'est comme en photographie.

--A peu près. Et pourtant les peintres ont plus de temps à eux.

--Est-elle si jolie que cela, la belle Mme Gautereau?

--Elle ressemble à Yvette Guilbert, moins la drôlerie, et à Mlle Moreno,

des Français, moins la voix. Mais elle est jolie.

--Le nom de son nouveau peintre?

--Courtois. Gustave Courtois.

--Ou Discourtois, car il ne l'a pas flattée.

--Les peintres ne sont pas en ce monde pour flatter.

--Oh! oh! Et si j'avais une verrue sur le nez, ils peindraient donc ma

verrue?

--Absolument, sous peine de tirer de leur palette un mensonge.

--C'est qu'un mensonge agréable est si doux! Voyez Machard. A la bonne

heure, il vous voit en beau, celui-là. Et Chaplin, le pauvre Chaplin!

Moi je ne comprends la peinture que comme un madrigal!

--Ne dites pas cela si haut: voilà des peintres.

--Qui cela?

--Raffaëlli.

--Oh! c'est un sculpteur--et excellent!

--Avez-vous vu les _Conscrits?_

--Les _Conscrits?_

--Oui, les _Conscrits_ de Dagnan. Un chef-d'oeuvre!

--Ah! ces paysans, là-bas, chantant derrière un drapeau tricolore?

--Précisément. Il y a toute la France dans ce tableau-là. Ces conscrits,

solides, cuits du soleil, sans pose, allant droit devant eux, c'est

superbe. Ils feront de rudes soldats.

--J'ai cherché la _Barricade_ de Meissonier, je ne l'ai pas trouvée.

--Là-bas, ce cadre crêpé de noir. Ce n'est pas grand, mais c'est

admirable.

Des morts aplatis sur un tas de pavés sanglants, dans une rue vide. Je

n'ai jamais mieux senti que devant cette vision l'épouvante de la guerre

civile. Meissonier avait peint cela d'après nature, certainement.

--Oui. Et il avait donné ce chef-d'oeuvre à Delacroix, comme une chose

quelconque, une petite étude. A présent, qu'est-ce que cela vaut?

--Les yeux de la tête, mais je garde les miens pour les Boldini. Oh! ces

Boldini! Etonnants, étourdissants. Voilà de vraies femmes modernes. Pas

des _primitifs_ ou des primitives, celles-là, comme le pastiche de

Courtois, non, des contemporaines, des névrosées, des détraquées, des

disloquées, mais si fines, si frêles, si délicates, si séduisantes!

Adorables, tout simplement. Elles sont capiteuses, comme du champagne.

--Et les _Pharisiens_ de Jean Béraud?

--Les Pharisiens? Les Parisiens, voulez-vous dire?

--Non, les Pharisiens. M. Renan invitant Jésus à dîner. C'est très

amusant et bien peint.

--Je n'ai pas vu ce Mystère!

--A propos, si nous allions goûter? Un baba et du Roederer.

--Allons goûter!

Voilà un aperçu des propos qu'entendent les salons de conversation du

Champ-de-Mars. A peu de choses près, c'est cela; quand on ne récite pas

l'article de Wolff ou de Mantz qu'on a lu le matin ou la veille dans son

journal. Mais il est surprenant de voir la vogue que gardent les

Expositions de peinture. Il y en aura bientôt 365 par an, et elles

auront 365 fois un public qui se fera écraser les pieds au vernissage.

--Vernissage? La mort aux souliers vernis.

Ces gros événements parisiens--pharisiens, dirait M. Jean

Béraud--s'étaient encore grossis, la semaine dernière, d'une petite

anecdote spéciale. Tout-Paris s'était trouvé, les pieds et le bec dans

l'eau, devant la Porte-Saint-Martin, dont l'affiche portait, barrant le

titre du _Petit Faust_, une bande attristante! _Relâche_. Relâche par

indisposition. Pauvre Tout-Paris! Il venait pour écouter le _Petit

Faust_, et Jeanne Granier, malade, ne pouvait chanter.

Malade ou colère? Malade. Un rhumatisme soudain avait _intéressé_, comme

disent les médecins, quelques cordes vocales. Et alors, en avant la

laryngoscope! A nous, Poyetet Fauvel! Mais la voix ne revenait pas, et

_Tout-Paris_ attendait, à la porte du théâtre, la fin de l'averse en se

disant:

--Que ferai-je, mon Dieu, ce soir?

Tout le monde ne pouvait aller au Théâtre-d'Application voir les si

curieuses projections magiques du peintre Horace de Callias, il en

coûtait 100 francs à cette représentation-là, et 100 francs, c'est une

somme. Il est vrai qu'on avait droit en plus à une pièce de la duchesse

d'Uzès et à un concert vocal, où les artistes n'étaient autres que la

vicomtesse de Tredern, la comtesse Mnizeck. Il s'agissait d'une bonne

oeuvre, c'est tout dire.

Mais, encore une fois, tous les Parisiens n'ont pas 100 francs à mettre

à une représentation. Et le soir du _Petit-Faust_, le Tout-Paris se

disait:

--Que ferai-je, mon Dieu, ce soir?

Aller voir les _Lions_, c'est trop loin! Et puis _Néron_ au lieu du

_Petit Faust!_ Alors Tout-Paris, en toilettes de _premières_, s'est

rabattu sur les cafés-concerts du voisinage, et a écouté des chanteuses

qui ne chantaient pas comme Jeanne Granier, mais qui n'avaient pas de

rhumatismes sur les cordes vocales.

Les petites camarades ont fait courir le bruit que ce rhumatisme était

dû à un costume manqué. Ces couturières n'en font jamais d'autres, et

Mlle Granier a pour ses costumes des coquetteries toutes naturelles. La

blonde Blanche d'Antigny, qui fut la première Marguerite du _Petit

Faust_, n'avait pas de ces accès de rhumatisme. Toujours en santé et en

gaieté, cette belle fille que nous vîmes arriver un matin de Russie,

avec un attelage moscovite et de petits trotteurs de l'Ukraine, conduits

par un moujick en blouse de soie.

Elle était, là-bas, toute-puissante, et je ne sais quel grand personnage

n'avait rien à lui refuser et ne lui refusait rien. Elle disait:

--Je viens passer quinze jours à Paris, mais je repars pour Pétersbourg.

Je ne veux que prendre l'air.

Seulement cet air-là lui monta à la tête. Elle trouva Paris amusant et,

Nestor Roqueplan aidant, elle entra au théâtre. Au Palais-Royal, si je

ne me trompe. Mais elle le quitta bien vite, ce Palais-Royal, et,

superbe, rieuse, les cheveux couleur des blés, la chair couleur du lait,

les yeux couleur de saphir, elle apparut dans _Chilperic_, vêtue d'une

peau de mouton blanche, blanche comme le plus gras et le plus joli des

bébés mérovingiens qu'on pût imaginer. Elle séduisit le public.

Tant de belle humeur! Pas de façons. Un Rubens à la _parisine_. Puis

Hervé pour elle écrivit le _Petit Faust_ et Blanche d'Antigny--Blanche,

comme on disait alors--devint une des reines, une des joies de Paris.

Qui s'en souvient maintenant? Et après tant de beauté, de bonté, de luxe

et de bruit, quel silence succédant à quelle fin! Car voici comment elle

mourut: au Grand-Hôtel, parmi ses malles à peine défaites, au retour

d'un voyage au Caire. Défigurée, dit-on, par le coup de foudre d'une

petite vérole noire. Zola n'eut garde d'oublier cette fin tragique

lorsqu'il ramassa ses documents pour écrire _Nana_.

Et _Nana_, c'est Blanche d'Antigny, mais une Blanche poussée au drame et

qui n'est pas la belle créature insouciante qui vous amusait dans le

_Petit Faust_, le sourire aux lèvres et le coeur sur la main.

Le romancier qui évoqua la pauvre fille sera-t-il cette semaine élu à

l'Académie française? On le dit ou du moins on en parle, car ces

élections passionnent toujours peu ou prou le public. Les uns tiennent

pour Pierre Loti, les autres pour M. Zola, d'autres pour M. de Bornier,

d'autres encore pour M. Stéphen Liégeard. Qui endossera l'habit vert?

Qui sera le plus heureux des quatre? Les auteurs dramatiques vont, sans

aucun doute, voter pour M. de Bornier. Mais les romanciers et les

critiques? Vont-ils aussi se prononcer pour ou contre le roman

romanesque inventé par M. Marcel Prévost pour les besoins de sa cause

qui, d'ailleurs, est bonne?

On saura cela avant la fin de la semaine, à moins que l'Académie ne vote

pour personne, ce qui lui arrive parfois.

--Il est possible que nous attendions, disait l'autre jour un

académicien. Attendre! Le mot est plein de sous-entendus macabres. Mais

toute élection, politique ou scientifique, sénatoriale ou littéraire,

qu'est-ce donc, si ce n'est le jeu de la mort?

Et cette mort de M. Deck, qui vient attrister le monde des arts, c'est

une perte. Ce grand céramiste fut un homme simple, bon, dévoué à sa

tâche. Une espèce de gens chaque jour plus rare. Deck était Alsacien;

toute sa vie, il l'avait vouée à cet art qui fit la gloire des Palissy

et des Avisseau.

Je gage qu'on va profiter de la mort de Deck pour demander à quoi sert

la manufacture de Sèvres et à quoi bon la conserver.

On devine tous les arguments qui peuvent être produits. Ce sont toujours

les mêmes sur les lèvres de ceux qui veulent tout détruire. A quoi bon

l'École de Rome? A quoi bon les Gobelins? A quoi bon tout ce qui fait la

supériorité artistique de la France? Un Américain, averti de cet

entraînement de certains esprits français vers une aimable abolition de

notre aristocratie artistique, s'est dit--j'ai, je crois, en son temps,

conté la chose:

--Il y a une affaire à faire là!

Et il a offert d'acheter pour une somme considérable (je ne sais combien

de millions de dollars) la marque seule de la manufacture de Sèvres,

cette marque qui est une estampille d'art.

L'État conserverait les bâtiments de Sèvres. Il y logerait une école

professionnelle ou des instituteurs, à son gré, et l'Américain vendrait

à l'univers des Sèvres authentiqués par la marque officielle. Ce serait

donc profit pour notre budget qui a besoin de secours et pour le Yankee

monnayant ainsi un peu de notre vieille gloire.

On a refusé. Jusqu'à présent on persiste à trouver que le luxe est aussi

la décoration des démocraties, et Sèvres, comme Beauvais, comme les

Gobelins, comme l'École des Beaux-Arts, résiste encore aux assauts. Mais

il faut se hâter ou se raidir si l'on veut persister dans ce qui fut

l'attrait et la séduction de la France. La mort de Deck va tout remettre

en question. A quoi bon chercher un directeur nouveau quand il serait si

simple de supprimer le directeur en supprimant la manufacture? Le musée

resterait, et encore! L'Amérique pourrait aussi nous l'acheter. O

Champfleury! que tu as bien fait de précéder le pauvre Deck!

Mais, d'ailleurs, qu'on attaque ou qu'on défende Sèvres, les choses qui

doivent arriver n'en arrivent pas moins à leur heure, et, pour peu qu'on

ait vécu, quelque parisien qu'on soit, on devient quasi-mahométan. Ce

qui doit être arrive. Il en est de nos opinions comme de ces discours

officiels qu'on entend aux gares et aux banquets, en voyage. La fumée du

chemin de fer ou celle des repas les emporte. Et, comme disait le bon

Théophile Gautier:

--_Rien ne prouve rien; du reste, il n'y a rien; au surplus, tout cela

est bien indifférent._

Cela vaut bien l'optimisme, par Allah! de M. Renan.

Rastignac.

[Illustration: ATHÈNES.--Le palais du Parlement.]

L'Illustration, No. 2517, 23 Mai 1891 · 第 3 / 33 题