III--LA KERMESSE DE LA HAYE

De la station de la Haye, que ses gens appellent _S'Gravenhage_, il y

a encore un kilomètre de marche pour gagner la ville. La nuit était

venue, j'ai suivi une rue très-belle, voyant peu à peu étinceler le gaz

des boutiques et de plus en plus s'augmenter la splendeur des étalages,

jusqu'à la place du Marché. Arrivé là, je ne sais quelle animation

extraordinaire, quels sons lointains de violons et de trompettes,

entremêlés de coups de grosse caisse, me révélèrent l'existence d'un

divertissement public. Une petite rue très-propre, mais toute bordée

de fruitiers, de marchands de tabac, de merciers et de pâtissiers, me

conduisit sur la droite à une grande place plus silencieuse, entourée

d'hôtels et de cafés.--Plus loin, il n'y avait pas à en douter, des

théâtres en plein vent, illuminés de lampions et décorés d'affiches

monstrueuses, trahissaient les plaisirs d'une fête foraine. J'entrai

dans un café pour prendre des informations; puis, à travers le ramage

néerlandais du garçon, je finis par comprendre que j'arrivais en pleine

kermesse: --la kermesse de la Haye, qui n'a lieu qu'une fois par an!

C'était heureux!--Du reste, pas de journaux français sur les tables,

sauf des journaux belges et _l'Écho de la Haye_, qui n'a qu'une page

imprimée des deux côtés. Il paraît que le _Journal de la Haye_, qui

avait pris une certaine importance; dans la presse européenne, n'existe

plus depuis longtemps en revanche, _l'Écho_ annonçait deux théâtres de

vaudeville et un théâtre d'opéra français, plus un théâtre allemand et

un théâtre flamand, sans compter une foule de ciques et de fantoccini.

Je ne tardai pas à m'engager dans la grande rue formée par les

constructions légères de la fête. Le théâtre du Vaudeville jouait

_les Saltimbanques_; celui des Variétés, _la Dame aux Camélias_; mais

est-ce bien la peine d'aller à la Haye pour y retrouver Paris? La foule

augmente, et le bruit se continue au delà d'une porte noire, bariolée

d'affiches, qui est une ancienne porte de la ville, et des deux côtés

règne une véritable comédie en plein vent, formulée par des dialogues

bizarres de cinq ou six vendeurs de poisson salé qui se disputent la

faveur du public. Celui qui s'époumone à débiter les turlupinades les

plus comiques arrive à placer quelques morceaux de morue ou quelques

anguilles fumées avidement reçues par les enfants, les jeunes filles et

les militaires.--L'anguille fumée est un régal délicat; seulement, il

faut s'habituer au goût de suie qui en parfume la peau. Il y en a de

toutes les tailles, depuis un cents (deux centimes) jusqu'à dix cents.

Au delà de la porte, il n'y avait qu'à choisir entre une grande rue de

guinguettes, de cirques et de baraques consacrées à divers exercices,

et une autre plus étroite qui bordait un vaste bassin au milieu duquel

se trouve une île ronde habitée par des cygnes. A peine pouvait-on voir

par échappées, sur l'autre bord, les toits solennels du grand palais

des états reflétant dans l'eau leurs teintes plombées des pâles rayons

de la lune. Mais que d'éclat, que de vie, que de mouvement dans cette

rue improvisée! Pour tout dire en deux mots, la kermesse hollandaise,

c'est une ville en bois dans une ville en briques.

Les grandes rues, les larges places, les promenades, s'effacent pour

représenter l'aspect tumultueux d'une capitale immense, et leur

attitude, ordinairement paisible, n'est plus qu'un cadre obscur qui

raffermit l'effet de ces décorations inouïes. Il y avait dans cette

rue une centaine de maisons, très-solidement établies, peintes,

vernies et dorées, qui m'ont rappelé l'aspect des plus belles rues de

Stamboul pendant les nuits du Ramazan. Toutes avaient au dedans la

même disposition: une salle assez grande, éclairée par des lustres

de cristaux et des bras dorés, meublée de cabinets de laque et de

bois des îles surmontés de pots de porcelaine et de chinoiseries

diverses;--au fond, un vitrail de verres de couleur; des deux côtés,

quatre cabinets en forme d'alcôve, dont le cintre extérieur est

soutenu par des colonnes, et qui sont garnis de rideaux en toile de

Perse, en brocatelle ou en velours d'Utrecht. A l'entrée trône la

maîtresse de l'établissement sur un fauteuil élevé, d'où elle préside

d'un air solennel à la confection de certains gâteaux de crème frite

qui ont la forme de gros macarons. A ses pieds est une grande plaque

de cuivre dont les bossuages donnent à cette pâtisserie la forme

nécessaire. Tenant une longue cuiller avec la majesté de la déesse

Hébé, elle distribue la pâte blanche dans plusieurs séries de petites

cases rondes, chauffées en dessous par la flamme d'un grand brasier.

A ses côtés brillent d'immenses coquemards en cuivre jaune, aux anses

sculptées, qui ne sont sans doute là que pour l'ornement.--Ce qui

frappe encore plus l'étranger qui passe, c'est que chacun de ces

cafés est desservi par trois ou quatre jeunes filles frisonnes qui,

avec leurs casques d'or, leurs dentelles et leurs jupes de toile de

Perse, se précipitent sur le passant en criant: «Dis donc, monsieur!»

L'une vous enlève votre chapeau, l'autre votre manteau, la troisième

vous enlève vous-même avec la force que l'habitude du lessivage des

maisons et des frottements du cuivre peut communiquer à de si beaux

bras, et, quoi qu'on fasse, on se trouve bientôt attablé dans un de

ces cabinets-alcôves, dont il était difficile d'abord de deviner la

destination.

Une fois que vous vous êtes laissé servir un plat de crème frite

imprégnée de sucre et de beurre, ou des gaufres, ou toute autre

pâtisserie qu'il faut digérer à l'aide de plusieurs tasses de café ou

de thé, ces belles du Nord reprennent leur vertu et ne se montrent

pas moins sauvages que des cigognes d'Héligoland. D'ailleurs, la

police l'exige.--C'est une singulière race que ces Frisonnes si

grandes, si blanches, si bien découplées, et si différentes d'aspect

des Hollandaises ordinaires. On ne peut mieux les comparer, je crois,

qu'à nos Arlésiennes, en faisant la différence de la couleur et du

climat. Sont-ce là les nixes d'Henri Heine ou les cygnes des ballades

Scandinaves? Elles sont vives, très-spirituelles même, et n'ont rien

du calme flamand; cependant, on sent une certaine froideur sous cette

animation, qui étincelle comme les prismes irisés de la neige aux

rayons d'un soleil d'hiver.

En Hollande, on boit le café comme du thé; seulement, il est plus léger

que chez nous.--Je sentis moi-même la nécessité d'en avaler plusieurs

tasses, pour corriger l'amas de crème frite au beurre dont ces belles

vous bourrent en éclatant de rire.--_Capitaine_, disent-elles,

_capitaine! ah! capitaine_!-- Et l'on se laisse faire comme un enfant,

en admirant ces jolies têtes couronnées, ces longs cous onduleux et ces

bras blancs irrésistibles.--Pourquoi vous appellent-elles _capitaine_,

exactement comme le font les jolies Grecques dans les échelles du

Levant? C'est qu'elles sont aussi de la famille des antiques sirènes.

Le long des quais sont rangés les bateaux qui transportent de ville en

ville leurs kiosques chinois, que l'on démonte après les quinze jours

de chaque kermesse. Le passant est toujours pour elles un navigateur,

un Ulysse errant, qui ne se méfie pas assez souvent des enchantements

de Circé.--Cela me fait souvenir qu'il existe au musée de la Haye trois

sirènes à queue de poisson conservées en momies, et dont on serait mal

venu à contester l'authenticité.

Sortons enfin de cette rue merveilleuse, et, laissant à droite la

bibliothèque, suivons encore les longues allées de la place jusqu'à

l'opéra français. Des deux côtés règne une exposition d'horticulture où

les arbustes fleuris de l'Inde et du Japon forment une haie délicieuse,

bordée sur le devant des tulipes les plus rares. Ensuite recommence

une nouvelle cité de baraques, de tentes et de pavillons destinés

aux saltimbanques, aux hercules et aux animaux savants. La foule se

pressait surtout devant une femme à deux nez et à trois yeux, dont

l'un occupe le milieu du front. Ce dernier n'est pas très-ouvert, mais

les deux nez sont incontestables, et donnent à la femme, quand elle se

tourne, deux profils réguliers et différents. Il faut recommander ce

phénomène aux méditations de M. Geoffroy Saint-Hilaire. J'ai pu voir

encore le dernier acte _d'Haydée_ et complimenter _l'impresario_, qui

est l'un des fils de Monrose.

Le lendemain, j'ai fait un tour dans le célèbre _bois_ de la Haye,

qui, comme on sait, est planté sur pilotis, ce qui a été nécessaire

pour affermir le terrain.--En revanche, j'ai vu un spectacle non moins

étrange que les sirènes et la cyclopesse. On va croire que je rédige

une relation à la manière de Marco Polo: ce n'était pas moins qu'une

troupe de singes folâtrant en liberté dans les tilleuls qui bordent le

canal. Les corbeaux, troublés dans leur asile, ne pouvaient comprendre

cette invasion d'animaux inconnus, et défendaient avec acharnement

leurs malheureuses couvées. On riait à se tordre au pied des arbres.

Il est assez rare de voir rire des Hollandais; mais, quand ils s'y

mettent, cela ne finit plus.

Les soldats du poste montraient le corps d'un corbeau auquel l'un

des singes, étourdi de ses piaillements, avait tordu le cou fort

habilement. Il n'en avait aucun remords, et tantôt s'amusait à croquer

des bourgeons, tantôt se livrait sur un de ses pareils à des recherches

d'entomologie.--Ces singes étaient simplement les compagnons ordinaires

d'un certain _compagnon d'Ulysse_ pesant douze cents livres, et amené

pour la fête sur un bateau dont il remplissait la cabine. Pendant le

jour, on lâchait les singes pour les distraire d'une société sans doute

monotone, et il suffisait de les siffler pour les faire rentrer le soir.

La kermesse continuait dans tout son éclat, lorsque j'ai repris le

chemin de fer pour Amsterdam. Après la station de Leyde et celle de

Haarlem, où brillaient encore les dernières tulipes de la saison, le

chemin de fer passe comme une bande à peine bordée de terre entre deux

mers, dont la ligne extrême coupe l'horizon avec la netteté brillante

d'un damas. Celle de Haarlem, plus paisible, et l'autre, plus orageuse,

offrent un contraste curieux par les reflets du ciel et la teinte des

eaux; mais le plus merveilleux, c'est l'œuvre de tels hommes qui, non

contents de défier les éléments avec ces digues qu'on aperçoit au

loin au delà des dunes stériles, ont jeté de Haarlem à Amsterdam ce

formidable trait d'union dont il semble que les vaisseaux s'étonnent,

comme si les oiseaux voyaient passer un cerf dans les nues, selon

l'expression du poëte latin.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 118 / 136 题