I--BRUXELLES

Hoffmann parle d'un promeneur solitaire qui avait coutume de rentrer

dans la ville à l'heure du soir où la masse des habitants en sortait

pour se répandre dans la campagne, dans les brasseries et dans les

bals _parés_ ou _négligés_ que l'étiquette allemande distingue si

nettement.--Il était forcé alors de s'ouvrir avec ses coudes et ses

genoux un chemin difficile à travers les femmes en toilette, les

bourgeois endimanchés, et ne se reposait de cette fatigue qu'en

retrouvant une nouvelle solitude dans les rues désertes de la ville.

Je songeais à ce promeneur bizarre le 9 mai 1852, me trouvant seul

dans le wagon de Mons à Bruxelles, tandis que les trains de plaisir,

encombrés de voyageurs belges, se dirigeaient à toute vapeur sur Paris.

Il me fallut fendre encore une foule très-pressée pour sortir de

l'embarcadère du Midi et gagner la place de l'Hôtel-de-Ville,--afin d'y

boire dans la _maison des Brasseurs_ une première chope authentique de

faro, accompagnée d'un de ces _pistolets_ pacifiques qui s'ouvrent en

deux tartines garnies de beurre. C'est toujours la plus belle place du

monde que cette place où ont roulé les deux têtes des comtes de Horn

et d'Egmont, d'autant plus belle aujourd'hui qu'elle a conservé ses

pignons ouvragés, découpés, festonnés d'astragales, ses bas-reliefs,

ses bossages vermiculés,--tandis que la plupart des maisons de la

ville, grattées et nettoyées de cette lèpre d'architecture qui n'est

plus de mode, ont été encore décapitées presque toutes de leurs pignons

dentelés, et soumises au régime des toits anguleux d'ardoise et de

brique. La physionomie des rues y perd beaucoup certainement.--On

restaure et l'on repeint l'hôtel de ville, qui va paraître tout battant

neuf, ce qui obligera la ville à faire réparer et blanchir aussi cette

sombre _maison du Roi_, dite autrement _maison au Pain_, qui semble un

palais de Venise en s'éclairant toutes les nuits derrière ses rideaux

rouges.

J'ai rencontré sur cette place un grand poëte qui l'aime, et qui en

déplore comme moi les restaurations. Nous avons discuté quelque temps

sur la question grave de savoir si la partie haute de l'édifice était

en brique ou en pierre, et si les ogives qui surmontent les longues

fenêtres avaient été autrefois aussi simples qu'aujourd'hui, car les

anciennes estampes les représentent contournées et lancéolées dans le

goût du gothique efflorescent. On peut penser que les dessinateurs du

XVIe siècle ont voulu parer le monument plus que de raison,

et que les arcs d'ogive ont toujours eu cette simplicité de bon goût.

J'ai été assez heureux pour pouvoir raconter au savant poëte une

légende que j'avais recueillie dans un précédent séjour à Bruxelles.

L'architecte qui construisit cet hôtel de ville eut le désagrément

d'abord de ne pouvoir accomplir son œuvre. L'aile gauche, établie

sur un terrain peu solide, s'écroula tout entière. On pensa qu'il

s'agissait d'un terrain marneux, et on planta des pilotis: la

construction s'effondra une seconde fois, laissant paraître un vaste

abîme. On crut qu'il y avait là d'anciennes carrières, et l'on y

versa des tombereaux de gravois; mais plus on en versait, plus le

trou devenait profond. Enfin le malheureux architecte fut contraint

de se donner au diable. Dès lors, les constructions s'élevèrent avec

facilité. Il mourut le jour même où l'on posait le bouquet sur le

toit achevé, et l'on n'apprit qu'alors le fatal secret. L'archevêque

de Malines fut appelé pour bénir l'édifice. Un craquement soudain

se déclara dans les murs, et tout rentra bientôt dans le troisième

dessous. On aspergea le gouffre d'eau bénite; des ouvriers munis de

scapulaires osèrent y descendre, et, dans le fond, on trouva une tête

colossale en bronze ornée de cornes portant des traces de dorure.

C'était, selon les uns, une tête antique de Jupiter-Ammon; selon

d'autres, le buste officiel de Satan. Cette même tête a été appliquée

depuis sur les épaules du maudit que transperce la lance de saint

Michel sur la flèche du monument. On redore maintenant ce groupe

magnifique, qui s'aperçoit dans un rayon de six lieues. J'ignore si les

ouvriers qui restaurent la tête du diable se sont munis de scapulaires.

Du reste, Bruxelles est catholique toujours comme au temps des

Espagnols. Nous savons à peine, à Paris, que le mois de mai est le

mois de Marie. Je l'ai appris en sortant de la place par l'angle

opposé à la _maison des Mariniers_, dont on restaure aussi le toit

curieux, qui représente une poupe ancienne de galère. La rue de la

Madeleine était remplie par une longue procession, au milieu de

laquelle on portait une grande Vierge en bois, coloriée, vernie et

dorée, dont les pieds disparaissaient ainsi que l'estrade sous une

montagne de bouquets.--Au-dessus des boutiques fermées, les fenêtres et

les plinthes étaient garnies de branches de tilleul, et cela jusqu'à

la porte de Louvain. La garde civique, les sociétés de chant et les

corporations ouvrières, avec bannières et écussons, se déroulaient sur

tout cet espace. C'était un dimanche, et la kermesse d'Ixelles était

annoncée aux coins des rues par d'immenses affiches.

Ixelles est un bourg situé à dix minutes de la porte de Louvain. La

procession ne tarda pas à en envahir les rues, également parées de

branches vertes et de poteaux soutenant de longues bandes aux couleurs

nationales. Ce fut dans l'église, neuve et magnifiquement décorée, que

la procession vint s'absorber tout entière pour entendre un office à

grand orchestre. Les sociétés et les corporations se dirigèrent ensuite

vers leurs locaux respectifs.--Les kermesses de Belgique inspireraient

difficilement aujourd'hui un nouveau Rubens ou même un nouveau Téniers.

L'habit noir et la blouse bleue y dominent,--ainsi que, pour les

femmes, les modes arriérées de Paris. On y boit toujours de la bière,

accompagnée de _pistolets_ beurrés et de morceaux de raie ou de morue

salée découpés régulièrement qui poussent à boire. La musique et les

pas alourdis des danseurs retentissent dans de vastes salles avec moins

d'entrain qu'à nos cabarets de barrière, mais, pour ainsi dire, avec

plus de ferveur. Le beau monde se dirigeait vers des casinos situés

le long d'un étang chargé de barques joyeuses, et qui figure en petit

celui d'Enghien. Bruxelles est la lune de Paris, aimable satellite

d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que d'avoir perdu, en nous

imitant, beaucoup de son originalité brabançonne. La fête d'Ixelles

s'est terminée, comme toutes nos fêtes dominicales par l'ascension

d'un ballon jaune qui s'est élevé très-haut en emportant l'écho des

applaudissements de la foule.

En revenant, je suis entré dans l'église du Sablon, où reposent les

cendres de Jean-Baptiste Rousseau, en face de l'hôtel d'Arenberg, dont

l'ancien maître l'avait accueilli dans son exil. Je me disais à ce

propos, et en songeant aux nombreux exilés qu'avaient en divers temps

recueillis les Pays-Bas, que leur séjour dans ces contrées à la fois

étrangères et françaises avaient toujours servi beaucoup à propager

au dehors notre littérature et nos idées. Pour moi, j'ai toujours

considéré les pays de langue française, tels que la Belgique, la Savoie

et une partie de la Suisse et des duchés du Rhin, comme des membres

de notre famille dispersée. N'existe-t-il pas, malgré les divisions

politiques, un lien pareil entre les pays de langue allemande? Je

n'entends parler ici que d'une frontière morale, dont les étrangers

peuvent aussi, çà et là, rejeter les limites au delà des nôtres; mais,

si le style est l'homme, il faut reconnaître que la partie éclairée et

agissante des populations dont je viens de parler est de même nature

que la nôtre, comme sentiment et comme esprit.--Je ne crois pas à la

culture de la langue flamande, malgré les chambres de rhétorique et

ses concours de poésie; et, au contraire, on connaît, ou plutôt on

ne reconnaît pas chez nous, un grand nombre d'écrivains belges qui

sont loin de se vanter de n'être pas Français. Paris absorbe tout,

et, dépouillant Bruxelles de son amour-propre, lui rend ce qu'il lui

emprunte en splendeur et en clarté. Qui oserait dire que Grétry n'est

pas Français et ne voir dans Rousseau que le citoyen de Genève? Nos

grands hommes appartiennent aussi à tous ceux qui, dans le monde,

acceptent l'influence de notre langue et de nos travaux.

Le lendemain, je lisais les journaux au café _Suisse_, sur la place de

la Monnaie, lorsque j'entendis des tambours qui battaient une marche.

Deux porte-drapeaux les suivaient, l'un portant l'étendard belge, et

l'autre l'étendard français surmonté d'un aigle. C'étaient les anciens

soldats belges de l'empire français qui célébraient l'anniversaire du

5 mai, et qui, cette année, avaient remis au 10 la cérémonie, afin

qu'elle concordât avec la fête de Paris. Ils allaient se faire dire

une messe et se livrer ensuite à un banquet fraternel. J'admirai la

tolérance vraiment libérale du gouvernement belge et de la partie de la

population qui, indifférente à ces souvenirs, saluait, sous un roi, ces

vieux fidèles de l'Empire. La même cérémonie avait lieu ce jour-là dans

toutes les villes de Belgique.

En rentrant à mon hôtel, je trouvai une lettre qui m'enjoignait d'avoir

à venir causer vers midi avec le gouvernement. C'est la première fois

que cela m'arrivait en Belgique, où j'ai passé bien souvent dans ma

vie, puisque c'est la route de l'Allemagne. Un sage de l'antiquité

partait pour un voyage, lorsqu'au sortir de la ville on lui demanda:

«Où allez-vous?-- Je n'en sais rien,» répondit-il. Sur cette réplique

on le conduisit en prison. «Vous voyez bien, dit-il, que je ne savais

pas où j'allais.» Je pensais à cette vieille anecdote en traversant

la cour splendide de ce même hôtel de ville que je n'avais admiré

que du dehors.--L'employé à qui je me présentai me dit: «Vous êtes

réfugié?--Non.--Exilé?--Nullement.

--Cependant vous voici inscrit sur ce livre en cette qualité. --C'est

sans doute qu'à la frontière on aura porté ce jugement d'un homme qui

venait seul à Bruxelles, tandis que tout Bruxelles se dirigeait vers

Paris. Certes, je n'y ai pas mis d'intention, j'étais parti depuis

huit jours.» Déjà j'étais effacé de la liste fatale, et l'on me dit

d'un ton bienveillant: «Où allez-vous? --En Hollande.--Vous aurez

peut-être de la peine à y séjourner.--Je ne le pense pas, je n'y vais

que pour voir les fêtes données pour l'inauguration de la statue de

Rembrandt. --Oui, dit un employé qui dressa la tête derrière une table

voisine, ils disent qu'ils ont une statue, _savez-vous?_ qui est encore

plus belle que la nôtre de Rubens, à Anvers. Il faudra voir cela,

_savez-vous?_--Je le verrai bien, monsieur,» répondis-je. Et j'admirai

cette émulation artistique des deux pays, même dans les bureaux de

police.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 116 / 136 题