Je vais avec peine--et plaisir--vous rappeler des idées et des choses
qui datent déjà de dix années. Nous étions à Francfort-sur-Mein, où
nous avons écrit chacun un drame dans le goût allemand.--J'y reviens
seul aujourd'hui.
J'ai passé par Cologne, dont la cathédrale est toujours imparfaite,
quoique les bons Allemands fassent admirer la perfection des détails de
ce qui est bâti.
J'ai revu ces bords du Rhin (du Rhin où sont nos vignes!) et ces vieux
châteaux édentés, que nous avons admirés ensemble.
Puis, à Bieberich, le bateau à vapeur a déposé sur la berge une dizaine
de pèlerins légitimistes qu'un omnibus conduisait à Wiesbaden.
J'ai pris une voiture de retour qui m'a fait arriver avant eux. Cette
fantaisie aristocratique m'a valu les coups de chapeau d'une foule
d'habitants du duché de Nassau, qui me prenaient pour un prince.
Cependant, ce coup d'éclat ne représentait que soixante kreutzers.
On est prince à bon marché à Wiesbaden. Toute la ville est en fête,
à cause des _louis_ que répand l'émigration française;-- mais
les Allemands sont si honnêtes, de toute façon, que le prix des
subsistances n'a pas même augmenté.
En parcourant les longues allées de la promenade peuplée d'une foule
brillante et côtoyée par des équipages nombreux, j'ai demandé en
allemand où était la _maison de conversation:_ --personne ne savait
l'allemand. En me servant du français, j'ai été tout de suite compris.
J'espérais trouver, pour le soir, quelque représentation qui m'aidât à
tuer le temps; mais les affiches n'annonçaient qu'un concert du jeune
Raucheratz, âgé de dix ans, _sous la coopération_ de mademoiselle
Franzisca.
En me promenant dans la ville, je lisais partout le mot _restauration_.
Ce terme de circonstance ne voulait pourtant dire autre chose que
_restaurant_.
Je suis entré dans une _restauration_, et l'on m'a dit:
--Voulez-vous être à la table d'hôte des _blancs?_
J'ai demandé à réfléchir. L'hôtelier a ajouté:
--Nous avons une autre table pour les _rouges._
N'admirez-vous pas cette question en partie double!
Toujours prudent, en voyage, j'ai fini par me faire servir à part, et à
la carte. L'hôtelier m'a dit:
--Vous avez raison.
Et lui-même avait aussi ses raisons!
Pardon, mon cher Dumas!--je vous écris un peu à la manière allemande,
mais je ne puis faire autrement. Dès que je prends pied de l'autre côté
du Rhin, je fredonne aussitôt le _tirily_ joyeux que chantait Henri
Heine en voyant l'Italie,--et j'oublie un peu le français, bien que je
ne sache pas beaucoup l'allemand.
J'ai appris cette langue, comme on étudie une langue savante, --en
commençant par les _racines_, par le _haut allemand_ et le vieux
dialecte souabe. De sorte que je ressemble ici à ces professeurs de
chinois ou de thibétain que l'on a la malice de mettre en rapport
avec des naturels de ce pays.... Peut-être pourrais-je prouver à tel
Allemand que je sais sa langue mieux que lui; mais rien ne me serait
plus difficile que de le lui démontrer dans sa langue.
J'ai donc demandé à l'hôte, avec beaucoup de peine, quels étaient les
spectacles de Wiesbaden, autres que le concert de l'enfant de dix ans.
--Vous avez encore, me dit-il, _les singes_ (_die Affen_).
--Mais que joue-t-on au théâtre Grand-Ducal?
--Au Grand-Théâtre, vous avez l'exposition de l'industrie du duché de
Nassau....
Imaginez, mon cher Dumas, la déception d'un voyageur qui cherche à tout
prix une pièce à analyser, des acteurs à critiquer, et qui se voit
réduit à juger une exposition de l'industrie.
On prend son billet au bureau, moyennant douze kreutzers. --Il y
a d'abord, dans le foyer des acteurs, une salle de machines, des
charrues, des métiers, une presse à bras et une presse mécanique ...,
puis des coffres-forts:--il paraît qu'on a de l'argent dans ce pays-là.
On arrive ensuite au grand foyer. Première salle: jardinières, poterie,
savons et bottes. J'y ai remarqué principalement un poêle monumental,
élevé à la mémoire de trois poëtes, et surmonté par la figure gracieuse
de Thalie.
Voilà de ces idées dont il faut se garder de sourire; les Allemands ont
chez eux des figures de dieux et de grands hommes multipliés comme les
lares des Romains; c'est le poêle, généralement, qui, dans ses détails,
représente ce culte inoffensif.--Il en est d'immenses, comme au château
de Rastadt, où l'on admire tout l'Olympe en porcelaine de Saxe, avec
les poëtes du temps, qu'Apollon aide à gravir la montagne divine. Ce
poêle vaut simplement cent mille florins.
On voit aussi là une pendule à sonnerie, commandée par le sultan. C'est
le carillon de Dunkerque en petit. J'ai eu le malheur d'entendre sonner
midi dans cette salle, consacrée principalement à l'horlogerie. Depuis
la pendule à colonnes importée de Paris, jusqu'au simple coucou de
la forêt Noire, en passant par les mille combinaisons des inventeurs
secondaires, on entendait résonner toutes les harmonies possibles de
l'acier frappant sur l'airain. Je me suis enfui vers la salle consacrée
aux cuirs.
C'est là le triomphe de l'industrie de Nassau. La sellerie offre
de beaux échantillons de harnachements, dont pourront profiter nos
modernes chevaliers. On fabrique aussi, à Wiesbaden, des meubles
en laque de Chine, dont les amateurs feront bien de se méfier.
C'est presque du chinois pur. --J'ai remarqué aussi des _lyres_
perfectionnées, des pipes en corne de cerf, et des oiseaux imités en
cire.--Quelques pianos reproduisent dans la dernière salle, sous les
doigts des personnes chargées de les vendre, l'effet des pendules qu'on
avait entendues en entrant.
Je me suis rendu, au sortir de cette exposition _dramatique_, à
la maison de conversation, située au fond d'une place entourée
de galeries, où l'on étale d'autres produits commerciaux vendus
généralement par de jolies filles coiffées du chapeau tyrolien. On
entre ensuite au cabinet de lecture; là, j'ai trouvé les journaux
français qui avaient paru l'avant-veille de mon départ.
--Le jeu est fait, rien ne va plus!
Telle est la phrase que j'ai entendue dans les salons. Je me suis
échappé à travers les jardins, qui, du reste, sont délicieux.
Au café de la Kursaal, on m'a dit que le _prince_ avait l'habitude
de parcourir en calèche, à sept heures, les allées de la promenade.
Mais il commençait à pleuvoir, et, craignant de ne pas jouir du seul
spectacle encore possible à Wiesbaden, celui de la légitimité passant
en revue ses derniers fidèles, j'ai pris le chemin de fer de Francfort.
La ville n'a guère changé malgré les révolutions; les promenades qui
l'entourent depuis 1815, et qui remplacent ses fortifications, ont
seules gagné de l'ombrage et de la fraîcheur. Arrivé le soir, j'étais,
du reste, plus avide de spectacle que de promenades, et je me suis
informé bien vite de ce qu'on jouait au grand théâtre.--On jouait
_Faust_ avec la musique de Spohr.
Nous avions si souvent discuté ensemble sur la possibilité de faire un
_Faust_ dans le goût français, sans imiter Gœthe, l'inimitable, en nous
inspirant seulement des légendes dont il ne s'est point servi,--que,
malgré l'heure avancée, je me hâtai d'aller voir au moins la seconde
partie de l'opéra.
Il était huit heures, et le spectacle finissait à neuf.
Vous rappelez-vous cette grande salle, située au bout des allées de la
promenade, et où nous avons vu représenter _Griseldis_, dans la loge
de la famille Rothschild?... C'était beau, n'est-ce pas, cette pièce
héroïque, qui a été en Allemagne le dernier soupir de la tragédie? Et
quelle émotion l'actrice inspirait, même à ceux qui ne comprenaient
pas la langue! et quel drame populaire que celui-là, dans lequel une
reine est obligée, au dénoûment, de demander pardon à la fille d'un
charbonnier!
La salle, cette fois, était garnie d'une foule plus compacte et plus
brillante que celle que nous avions vue assister à _Griseldis._ C'est
qu'ici comme partout la musique exerce l'attraction principale. La
salle est fraîchement restaurée, jaune et or,--et l'on voit toujours
au-dessus du rideau l'horloge qui, continuellement, indique l'heure aux
spectateurs: attention toute germanique.
Lorsque j'entrai, on en était à cette scène de bal où l'on danse une
sarabande dans laquelle chacun tient un flambeau à la main; rien n'est
plus gracieux et plus saisissant. Chaque couple s'éloigne ensuite et
disparaît tour à tour dans la coulisse, et le nombre des flambeaux
diminuant ainsi, amène peu à peu l'obscurité, image de la mort. Puis le
tamtam résonne et le diable paraît.
Quelle entrée! Alors éclate un chant de basse moitié mélancolique
et moitié sauvage, tour à tour énergique et chevrotant, avec des
modulations finales dans le goût du XVIIIe siècle,
qu'interrompent des accords stridents. L'acteur a laissé quelque chose
à désirer dans l'exécution de ce morceau, développé à la manière de
l'air de la _Calomnie_. La musique de Spohr rappelle beaucoup celle de
Mozart. Ayez soin, si jamais vous mettez à la scène un _Faust_, comme
je crois que vous en avez l'intention, de faire le diable très-rouge de
figure; c'est ainsi qu'on le représente en Allemagne, et cela est d'un
bon effet.
Ensuite, j'admirai la facilité des changements à vue: une toile qui
tombe et deux pans de coulisse qui avancent, voilà tout, excepté dans
les décorations compliquées. Nous étions tout à l'heure dans un palais,
nous voilà dans une rue; puis voici la campagne éclairée des feux du
soir. Faust roucoule son amour à la blonde enfant qu'il aime, et le
diable ricane dans le fond, avec une ariette de vieux buveur.
Nous passons à une salle gothique: quatuor magnifique qui finit par
devenir une quintette.--Toute la salle éclate de rire. Qu'est-ce donc?
C'est le diable qui vient d'entrer avec un costume de jésuite; la
ville protestante de Francfort se permet cette allusion irrévérente.
Le visage rouge du diable se découpe comme un as de cœur entre la
souquenille et le chapeau noirs. Mais ce n'est plus le temps de rire;
l'heure sonne au cadran du ciel; Méphistophélès fait un signe; un
démon entièrement rouge sort de terre et pose la main sur Faust: le
diable de la pièce est trop grand seigneur pour l'emporter lui-même.
Puis l'œil plonge dans les cavernes souterraines; une pluie de fusées
tombe du cintre ... et le spectacle est terminé ... à neuf heures. Un
théâtre qui a une horloge est un théâtre consciencieux. Aussitôt que la
représentation dépasse l'heure de quelques minutes, on siffle. Je vous
recommande aussi cela comme amélioration à introduire chez nous.
Il n'y a rien à tirer du libretto que Spohr a réchauffé des sons de
sa musique; mais, à ce propos, je veux vous entretenir de quelques
recherches que j'ai faites sur ce personnage, en traversant les
Pays-Bas pour me rendre ici. Faust, pour un grand nombre d'érudits,
est le même que le Johann Fust, dont le nom brille entre ceux de
Gutenberg et Faust Schœffer, autour du célèbre médaillon des éditions
stéréotypes. Il y a trois têtes barbues qu'on a réunies, ne sachant
au juste laquelle des trois avait réellement inventé cette terrible
machine de guerre appelée _la presse_.
Strasbourg célèbre Gutenberg; Mayence célèbre Faust. Quant à Schœffer,
il n'a jamais passé que pour le serviteur des deux autres. Faust
était orfèvre à Mayence; Gutenberg, simple ouvrier, l'aida dans sa
découverte, et cette union du capitaliste inventeur avec le travailleur
ingénieux produisit ce dont nous usons et abusons aujourd'hui.
Faust était, dit-on, le gendre de Laurent Coster, imagier à Haarlem.
Ce dernier avait déjà trouvé l'art d'imprimer les figures des cartes.
Faust eut l'idée de tailler sur bois les légendes, c'est-à-dire les
noms de _Lancelot, d'Alexandre_ et de _Pallas_, qui, jusque-là, avaient
été écrites à la main. Cette pensée en fit naître encore une autre chez
Faust, ce fut de sculpter des lettres isolées, en bois de poirier, afin
d'en former facultativement des mots. Gutenberg, chargé d'assembler
ces lettres, eut, à son tour, l'idée de les faire fondre en plomb, et
Schœffer, le travailleur en sous-ordre, qui, à ses moment perdus, était
vigneron, conçut la pensée d'employer, pour la reproduction nette des
caractères, une sorte de machine établie dans le système du pressoir
qui foule les raisins.
Telle fut la triple combinaison d'idées qui sortit de ces trois têtes,
semblable dans ses résultats aux trois rayons tordus de la foudre de
Jupiter.
Rentrerons-nous dans le roman en admettant la légende qui suppose que
Faust, s'étant ruiné dans les premiers frais de son invention, se
donna au diable afin de pouvoir l'accomplir? Ceci est probablement
une invention des moines du temps, irrités, et de l'effet prévu de
l'imprimerie et du tort qu'elle leur faisait dans leurs intérêts comme
copistes de manuscrits.
Voici comment quelques auteurs supposent que Faust conçut l'idée de la
reproduction des lettres.--En sa qualité d'orfèvre, il avait été chargé
d'exécuter les fermoirs d'une Bible, dont le supérieur d'un couvent
voulait faire présent à l'évêque de Mayence.
Il se rendit au couvent pour remettre son travail et se faire payer.
On le fit attendre dans une salle, dont le centre était occupé par une
vaste table, autour de laquelle une vingtaine de moines travaillaient
assidûment.
A quoi travaillaient ces moines? Ils s'occupaient à gratter des
manuscrits grecs et latins pour les rendre propres à subir une écriture
nouvelle. Faust jeta les yeux sur un Homère dont les premières lignes
allaient disparaître....
--Malheureux! dit-il au moine, que veux-tu écrire à la place de
l'_Iliade?_
Et ses yeux tombaient attendris sur le vers qu'on peut traduire ainsi:
Il s'en allait le long de la mer retentissante.
En ce moment, le supérieur entrait. Faust lui demanda à quel usage on
destinait ces feuilles quand elles seraient grattées.
Il s'agissait de reproduire un livre de controverse, _Thomas A'Kempis_
ou quelque autre. Faust ne demanda d'autre prix de son travail que ce
manuscrit qu'il sauva ainsi de la destruction. Les moines sourirent de
sa fantaisie et de sa simplicité. Il fallait un écrit pour qu'il pût
sortir du couvent avec le livre. Le prieur le lui donna obligeamment,
et imprima son cachet sur le parchemin. Un trait de lumière traversa
l'esprit de l'orfèvre, il pouvait s'écrier: _Eurêka!_ comme Archimède.
Et combien il faut reconnaître la main de la Providence dans la
combinaison de deux idées, quand on songe que, depuis des milliers
d'années, on avait imprimé des sceaux et des cachets avec légendes,
des inscriptions même (comme on en a retrouvé à Pompéi), qui servaient
à marquer les étoffes! Faust concevait la pensée de multiplier les
lettres et les épreuves pour reproduire la parole écrite.
Faust emporta, comme la proie de l'aigle, le manuscrit et l'idée. Cette
dernière ne se présentait pas encore nettement à son esprit.
--Quoi! se disait-il, il peut dépendre de l'ignorance ou de l'intention
funeste de quelques couvents de moines de détruire à tout jamais la
tradition intelligente et libre de l'esprit humain! Les chefs-d'œuvre
des philosophes et des poëtes, qu'ils appellent profanes, pourraient
entièrement périr par le crime d'un fanatisme aveugle, comparable à
celui qui anéantit jadis la bibliothèque d'Alexandrie! L'ordre d'un
pape tel que Borgia, qui règne à Rome, suffirait pour faire exécuter
cela dans toute la chrétienté; car les moines sont à peu près les seuls
dépositaires de ces trésors qu'ils prétendent conserver....
En se répétant cela, en serrant contre sa poitrine l'Homère qu'il
venait de sauver, et qui peut-être était le dernier, Faust rêvait à la
reproduction du cachet du supérieur, à la possibilité de graver des
pages entières de lettres en relief qui viendraient se marquer sur
des tablettes ou sur du vélin. Rentré dans sa maison et en proie aux
combinaisons de son esprit, il ne songeait pas que la misère et le
désespoir, cortége ordinaire du génie, venaient d'y pénétrer avec lui.
Peut-être est-ce l'idée de cette scène du barbet noir que Faust
rencontre dans une promenade, et qui, une fois dans sa chambre, grandit
jusqu'au plafond et révèle l'esprit du mal.
Tout le monde connaît les souffrances de l'_inventeur_, si
admirablement décrites par Balzac dans _la Recherche de l'absolu_ et
dans _Quinola_. Celles de Faust, si l'on en croit les légendes, ne le
cédèrent à aucun autre. Persécuté en Allemagne, il vint à Paris avec
sa première Bible imprimée, et se présenta à Louis XI, qui d'abord
l'accueillit bien. Mais le fanatisme guettait sa proie; on parvint à le
faire passer pour sorcier, et il faillit être brûlé en place de Grève,
pour avoir vendu des Bibles entièrement semblables l'une à l'autre, et
qui n'avaient pu être exécutées que par artifice diabolique....
C'est comme magicien que les légendes répandues ou fabriquées par les
moines le considèrent principalement. Il en existe d'innombrables, tant
en Allemagne qu'en France, où la _Bibliothèque bleue_ a réuni ses
exploits principaux. Le plus curieux de tous est celui qui consiste
à avoir avalé sur une route une voiture de foin qui gênait son
passage,--avec les chevaux et le cocher.
Il y a aussi la scène de fantasmagorie à la cour de l'empereur
d'Allemagne, dans laquelle ce dernier prie l'enchanteur de le faire
souper avec Alexandre, César et Cléopâtre; ce qui, dit-on, eut lieu en
effet.
Gœthe s'est servi, dans le second _Faust_, de cette anecdote, en la
modifiant et en faisant apparaître Hélène; ce qui appartient encore
à la tradition primitive. On se demande pourquoi celle-ci suppose
unanimement que Faust avait commandé au diable de ressusciter pour
lui la belle Hélène de Sparte dont il eut un fils, et avec laquelle
il vécut vingt-quatre ans, aux termes de son pacte? Peut-être est-ce
le souvenir de l'anecdote relative au manuscrit de l'_Iliade_ qui
conduisit à cette idée. L'admirateur d'Homère devait être en esprit
l'amant d'Hélène.
Dans le _Faust_ primitif qui se joue en Allemagne, sur les théâtres de
marionnettes, on voit paraître ce personnage d'Hélène. Là, le diable
s'appelle Gaspard, et un duc de Parme y joue le rôle de l'empereur,
qu'on n'aurait pas sans doute laissé représenter sous forme de pantin.
On peut citer encore le roman de Klinger, sur _Faust_, écrit
très-spirituellement à la manière de Diderot, et dans lequel on voit
Faust porter son invention dans toutes les cours de l'Europe, sans
réussir à autre chose que se faire rouer, pendre ou brûler, ce dont le
diable le sauve toujours au dernier moment, en vertu de leur pacte.
Dans chacun des pays où il se réfugie tour à tour, il ne voit que
meurtres, débauches et iniquités; en France, Louis XI; en Angleterre,
Glocester; en Espagne, l'inquisition; en Italie, Borgia.... Si bien que
le diable lui dit:
--Quoi! tu te donnes tant de peine pour ce misérable genre humain?
--Pour le sauver! pour le transformer!... s'écrie Faust; car
l'ignorance est la source du crime.
--Ce n'est pas, répond le diable, ce qui se dit dans l'histoire du
pommier....
Il n'est pas dans tout cela question de Marguerite; c'est que
Marguerite est une création de Gœthe, et même le type d'une femme qu'il
avait aimée. Cette figure éclaire délicieusement toute la première
partie de _Faust_, tandis que celle d'Hélène, dans la seconde partie,
est généralement moins sympathique et moins comprise, quoiqu'elle
appartienne exactement à la tradition.
Il y a encore à Francfort un autre théâtre qu'on appelle _Théâtre
d'été_; on y jouait ce même jour une pièce en deux actes sur la
jeunesse de Voltaire. L'affiche annonce que les spectateurs sont à
couvert contre le soleil et la pluie, ce qui indique que c'est une
sorte de théâtre forain.