IX--EN DESCENDANT LE RHIN

J'ai mis le pied une fois encore sur le _steamboat_ du Rhin.--C'est

toujours la Lorely qui m'appelait. À partir de Mayence, lorsqu'on voit

décroître et plonger les six tours derrière les bois et les montagnes

que traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles au grand

fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme, et tout ce bel édifice en pierre

rouge disparaître sous les derniers versants du Taunus,--on s'engage

dans une sorte de rue obscure que bordent, comme de gigantesques

maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits tour à tour Barberousse

et Turenne. Goëtz de Berlichingen fut le don Quichotte de cette

chevalerie, abritée dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des

forêts de pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des murs.

La vigne étend ses longues lignes vertes sur les coteaux inférieurs,

et, de temps en temps, les vieilles villes commerçantes du moyen âge

sont indiquées par le coup de cloche du bateau.

Près de Bieberich, à droite, j'ai vu le pèlerinage des fidèles du

dernier Bourbon légitime.--C'est plus tard, à gauche, Coblence avec

son monument de Hoche, qui appartient au Rhin, comme celui de Kléber,

près de Strasbourg. La ville est bien une ville d'émigrés, une _petite

Provence_ politique comprise dans l'angle que forment le Rhin et la

Moselle, sa sœur rivale.

Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'immenses tonnes, comme

celles d'Heidelberg et d'autres lieux; mais certains crus rivalisent

avec les meilleurs des coteaux du Rhin,--en exceptant toujours ceux du

Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que l'on a rendus à la

famille de Metternich, dans la cathédrale de Mayence.

La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au clair de lune cette

double série de montagnes vertes que la brume argente.

La _cajute_ est garnie suffisamment de tabourets en forme d'X. La

question pour chaque voyageur est d'en amasser au moins trois avec

lesquels on se fait un lit dont l'oreiller est formé par les coussins

du divan qui règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieds

d'une charmante comtesse qui venait de rendre au prétendant l'hommage

dû par ses ancêtres. Elle a ouvert ses beaux yeux le matin,--ne sentant

plus la secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a passé ses

mains dans ses cheveux dénoués et a dit:

--Où sommes-nous?

Cela pouvait s'adresser au voisin de gauche, mais il dormait

profondément. J'ai répondu, connaissant les lieux et l'heure:

--Madame la comtesse, nous arrivons à Cologne.

Un sourire de dents blanches, accompagné d'un _Ah!_ modulé, m'a payé de

cette réponse qui n'était que bien naturelle.

J'ai un bonheur singulier pour me trouver dans les pays au moment

des fêtes. Cologne respirait la joie. On fêtait la Vierge d'août, et

tous les quartiers catholiques, qui forment la majorité dans cette

ville, étaient en kermesse avec des bannières flottant au vent, des

guirlandes à toutes les fenêtres, des branches de chêne formant une

épaisse litière sur le pavé des rues. Des processions triomphales

se dirigeaient vers les églises et surtout vers la cathédrale, dont

l'abside terminée est livrée au culte, tandis que le transsept,

encombré de matériaux et de charpentes, coupe en deux, par l'absence de

ses constructions, les portions plus avancées. Les énormes grues qui

dominent le chevet de l'église rappellent ces mots de Virgile:

_.... Pendant opera interrupta, minæque_

_Marorum ingentes, æquataque machina cœlo._

Cette église est l'image de la constitution allemande, qui n'est pas

près non plus de se voir terminée, malgré tous les soins qu'y apportent

les peuples et les princes.

Comme commerce, on peut avouer que Cologne abuse du nom de Farina. Tout

un quartier est occupé par ces marchands d'eau de toilette. On peut

aller voir Deutz, le faubourg, au bout du grand pont de bateaux, faire

de petites excursions à Dusseldorf, la ville des artistes, à Bonn, la

ville des étudiants; --les vapeurs et le chemin de fer vous conduisent,

en une heure, à l'une ou à l'autre. Les gens pressés jettent un

dernier coup d'œil aux tours qui regardent le fleuve, aux vertes

promenades situées au sud de la ville, et le chemin de fer du Nord

les mène, en trois heures, à la station d'_Aachen_, que nous appelons

Aix-la-Chapelle.

On connaît ce vieux séjour de Charlemagne, le lac voisin où il jeta

son anneau, l'église byzantine où sa tête incrustée d'or, son bras

gigantesque et ses ornements impériaux sont montrés aux fidèles à

certaines époques de l'année. La ville est, au reste, toute classique

et presque neuve, avec de grandes rues, où l'ombre n'existe guère et

cette belle place devant le casino des bains où coule la fontaine

chaude. Chacun peut descendre dans la crypte et s'y faire servir,

gratis, un verre d'eau minérale que distingue un goût prononcé d'œufs

pourris. Trois heures après, vous quittez le duché du Rhin, en saluant

les braves soldats de la Prusse, vêtus en Romains du Nord, avec des

casques à pointe qu'on voit briller au loin. On traverse douze tunnels,

espacés par de fraîches vallées où serpente un ruisseau paisible qui

se plaint doucement dans les cailloux. On a laissé Spa sur la gauche,

Verviers sur la droite;--la ville de Liège apparaît du fond de sa

vallée, côtoyée par la Meuse qui se découpe entre les montagnes et la

forêt des Ardennes, comme un long serpent argenté.

J'ai quitté le Rhin en infidèle, mais en infidèle reconnaissant.

J'aurais pu gagner la Hollande en prenant les bateaux de Dusseldorf;

--on m'a dit que les rives s'aplatissaient au delà de cette ville,

que les bords marneux et sablonneux ne présentaient plus ces beautés

solennelles qu'on n'admire pleinement que de Mayence à Cologne. J'ai

cédé alors au désir de traverser la Flandre septentrionale et le

Brabant.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 104 / 136 题