A JULES JANIN

Cologne, 21 juin 1853.

Vous la connaissez comme moi, mon ami, cette Lorely ou _Lorelei_,--la

fée du Rhin,--dont les pieds rosés s'appuient sans glisser sur les

rochers humides de Baccarach, près de Coblence. Vous l'avez aperçue

sans doute avec sa tête au col flexible, qui se dresse sur son corps

penché. Sa coiffe de velours grenat, à retroussis de drap d'or, brille

au loin comme la tête sanglante du vieux dragon de l'Éden.

Sa longue chevelure blonde tombe à sa droite sur ses blanches épaules,

comme un fleuve d'or qui s'épancherait dans les eaux verdâtres du

fleme. Son genou plié relève l'envers chamarré de sa robe de brocart,

et ne laisse paraître que certains plis obscurs de l'étoffe verte qui

se colle à ses flancs.

Son bras gauche entoure négligemment la mandore des vieux minnesingers

de Thuringe, et entre ses beaux seins, aimantés de rose, étincelle le

ruban pailleté qui retient faiblement les plis de lin de sa tunique.

Son sourire est doué d'une grâce invincible, et sa bouche entr'ouverte

laisse échapper les chants de l'antique sirène.

Je l'avais aperçue déjà dans la nuit, sur cette rive où la vigne

verdoie et jaunit tour à tour, relevée au loin par la sombre couleur

des sapins et par la pierre rouge, de ces châteaux et de ces forts,

dont les balistes des Romains, les engins de guerre de Frédéric

Barberousse et les canons de Louis XIV ont édenté les vieilles

murailles.

Eh bien, mon ami, cette fée radieuse des brouillards, cette ondine

fatale comme toutes les _nixes_ du Nord qu'a chantées Henri Heine, elle

me fait signe toujours: elle m'attire encore une fois!

Je devrais me méfier pourtant de sa grâce trompeuse,--car son nom

même signifie en même temps charme et mensonge; et, une fois déjà, je

me suis trouvé jeté sur la rive, brisé dans mes espoirs et dans mes

amours, et bien tristement réveillé d'un songe heureux qui promettait

d'être éternel.

On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié, d'abord inquiète, m'a

conféré d'avance des honneurs que je ne me rappelle qu'en rougissant,

mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.

Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans,--et cela n'est pas

sans rapport avec certaines parties du livre que je publie aujourd'hui.

Permettez-moi donc de citer quelques lignes de cette biographie

anticipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que des _yeux de

l'âme_.

_Alas! poor Yorick!..._

«Ceux qui l'ont connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute

l'innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi

les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il

s'était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui

ne pouvait que grandir. C'était tout simplement, mais dans la plus

loyale acception de ce mot-là, _la poésie_, un poëte, un rêveur, un

de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas

un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et

bossue; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre,

l'imagination éveillée, l'œil à demi fermé, l'homme sage, ce qu'on

appelle un homme sage, se dit à lui-même:

»--Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi!

»Il vivait an jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec

amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de

Dieu. Il avait été riche un instant; mais, par goût, par passion,

par instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus pauvres

diables. Seulement, il avait obéi plus que jamais au caprice, à la

fantaisie, à ce merveilleux vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent

disent tant de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre, une

maison, un impôt à payer, des droits et des devoirs, des soucis, des

peines et l'estime de ses voisins les électeurs[1], il avait acheté des

morceaux de toile peinte, des fragments de bois vermoulu, toute sorte

de souvenirs des temps passés, un grand lit de chêne sculpté de haut

en bas; mais, le lit acheté et payé, il n'avait plus eu assez d'argent

pour acheter de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans son

lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'emprunt. Après quoi,

toute sa fortune s'en était allée pièce à pièce, comme s'en allait

son esprit, causerie par causerie, bons mots par bons mots; mais une

causerie innocente, mais des bons mots sans malice et qui ne blessaient

personne. Il se réveillait en causant le matin, comme l'oiseau se

réveille en chantant, et en voilà pour jusqu'au soir. Chante donc,

pauvre oiseau sur la branche; chante et ne songe pas à l'hiver;--laisse

les soucis de l'hiver à la fourmi qui rampe à tes pieds.

»Il serait impossible d'expliquer comment cet enfant, car, à tout

prendre, c'était un enfant, savait tant de choses sans avoir rien

étudié, sinon au hasard, par les temps pluvieux, quand il était seul,

l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était très-versé dans

les sciences littéraires. Il avait deviné l'antiquité, pour ainsi

dire, et jamais il ne s'est permis de blasphème contre les vieux

dieux du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en mainte

circonstance, les reconnaissait tout haut pour les vrais dieux, et

disant son _meâ culpâ_ de toutes ses hérésies poétiques. Car, en même

temps qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte ses visions

dans la nuit, comme on raconte un beau songe d'été, il allait tout

droit à Shakspeare, à Gœthe surtout; si bien qu'un beau matin, en se

frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue allemande dans

tous ses mystères, et qu'il lisait couramment le drame du docteur

Faust. Vous jugez de son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la

veille presque Athénien, il se relevait le lendemain un Allemand de la

vieille roche. Il acceptait non-seulement le premier, mais encore le

second _Faust_; et cependant, nous autres, nous lui disions que c'était

bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les deux _Faust_, il les

a commentés; il les a expliqués à sa manière; il voulait en faire un

livre classique, disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne,

prêtant l'oreille, et, dans ces lointains lumineux que, lui seul, il

pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il allait dominer tous les

bruits, tous les murmures, toutes les imprécations, toutes les prières

venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté du Pihin.

»Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu toutes les fantaisies,

il avait obéi à tous les caprices. Vous lui pouviez appliquer toutes

les douces et folles histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier

et dans la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier où l'on

est si bien à vingt ans, et encore c'eût été vous tenir un peu en deçà

de la vérité. Pas un jeune homme, plus que lui, n'a été facile à se

lier avec ce qui était jeune, beau et poétique; l'amitié lui poussait

comme à d'autres l'amour, par folles bouffées; il s'enivrait du génie

de ses amis comme on s'enivre de la beauté de sa maîtresse! Silence!

ne l'interrogez pas! où va-t-il? Dieu le sait. A quoi? que veut-il?

quelle est la grande idée qui l'occupe à cette heure? Respectez sa

méditation, je vous prie; il est tout occupé du roman ou du poëme

et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans sa tête ces

turbulentes amours; il dispose tous ces événements amoncelés; il donne

à chacun son rêve, son langage, sa joie ou sa douleur. «Eh bien,

Ernest, qu'as-tu fait? Moi, j'ai tué cette nuit cette pauvre enfant

de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire. Mon cœur saigne encore,

mon ami, mais il le fallait; cette enfant n'avait plus qu'à mourir!...

Et toi, cher Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous avons

laissé dans la bataille philosophique? Si j'étais à ta place, je le

rappellerais de l'Université, et je lui donnerais une maîtresse.»

Telles étaient les grandes occupations de sa vie: marier, élever,

accorder entre eux toute sorte de beaux jeunes gens, tous frais éclos

de l'imagination de ses voisins; il se passionnait pour les livres

d'autrui bien plus que pour ses propres livres; quoiqu'il fît, il

était tout prêt à tout quitter pour vous suivre. «Tu as une fantaisie,

je vais me promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant

que tu resteras à la maison à te réjouir.» Et, quand il avait bien

promené votre poésie, çà et là, dans les sentiers que, lui seul, il

connaissait, au bout de huit jours, il vous la ramenait calme, reposée,

la tête couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds lavés dans

la rosée du matin, la joue animée au soleil du midi. Cela fait, il

revenait tranquillement à sa propre fantaisie qu'il avait abandonnée,

sans trop de façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien de la

prose et des vers! admirable vagabond dans le royaume de la poésie!

braconnier sur les terres d'autrui! Mais il abandonnait à qui les

voulait prendre les beaux faisans dorés qu'il avait tués!

»Une fois, il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours été son grand

rêve. Il part; il arrive à Vienne par un beau jour pour la science, par

le carnaval officiel et gigantesque qui se fait là-bas. Lui alors, il

fut tout étonné et tout émerveille de sa découverte. Quoi! une ville en

Europe où l'on danse toute la nuit, où l'on boit tout le jour, où l'on

fume le reste du temps de l'excellent tabac. Quoi! une ville que rien

n'agite, ni les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, ni

les inquiétudes du lendemain! une ville où les femmes sont belles sans

art, où les philosophes parlent comme des poëtes, où les poëtes pensent

comme des philosophes, où personne n'est insulté, pas même l'empereur,

où chacun se découvre devant la gloire, où rien n'est bruyant, excepté

la joie et le bonheur! Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne

chercha pas autre chose. Il disait que son voyage avait assez rapporté.

Son enthousiasme fut si grand et si calme, qu'il en fut parlé à M. de

Metternich. M. de Metternich voulut le voir et le fit inviter à sa

maison pour tel jour. Il répondit à l'envoyé de Son Altesse qu'il était

bien fâché, mais que justement, ce jour-là, il allait entendre Strauss,

qui jouait avec tout son orchestre une valse formidable de Liszt, et

que, le lendemain, il devait se trouver au concert de madame Pleyel,

qu'il devait conduire lui-même au piano, mais que, le surlendemain,

il serait tout entier aux ordres de Son Altesse. En conséquence, il

ne fut qu'au bout d'un mois chez le prince. Il entra doucement, sans

se faire annoncer; il se plaça dans un angle obscur, regardant toutes

choses et surtout les belles dames; il prêta l'oreille sans mot dire

à l'élégante et spirituelle conversation qui se faisait autour de

lui; il n'eut de contradiction pour personne,--il ne se vanta ni des

chevaux qu'il n'avait pas,--ni de ses maisons imaginaires, --ni de

son blason,--ni de ses amitiés illustres; il se donna bien de garde

de mal parler de quelques hommes d'élite dont la France s'honore

encore à bon droit.--Bref, il en dit si peu et il écouta si bien, que

M. de Metternich demandait à la fin de la soirée quel était ce jeune

homme blond, bien élevé, si calme, au sourire si intelligent et si

bienveillant à la fois; et, quand on lui eut répondu: «C'est un homme

de lettres français, monseigneur!» M. de Metternich, tout étonné, ne

pouvait pas revenir d'une admiration qui allait jusqu'à la stupeur.

»Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peut-être; mais les

circonstances changèrent, et il revint après quelques mois de

l'Allemagne en donnant toute sorte de louanges à cette vie paisible,

studieuse et cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait partagée.

Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui était venu en voyant

réunis tout à la fois tant de calme et tant de poésie. Il avait bien

mieux fait que de découvrir dans la poussière des bibliothèques

quelques vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne; il avait

découvert comment la jeune Allemagne, si fougueuse et si terrible,

initiée à toutes les sociétés secrètes, qui s'en va le poignard à la

main, marchant incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand,

quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue révolutionnaire, s'en

revient docilement à l'obéissance, à l'autorité, à la famille.--Double

phénomène qui a sauvé l'Allemagne et qui la sauve encore aujourd'hui.

»Toujours est-il que notre ami se mit à songer sérieusement à ce

curieux miracle, dont pas une nation moderne ne lui offrait l'analogie,

à toute cette turbulence et à tout ce sang-froid, et que, de cette

pensée-là, longtemps méditée, résulta un drame, un beau drame sérieux,

solennel, complet. Mais vous ne sauriez croire quel fut l'étonnement

universel quand on apprit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet

amoureux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame!--Lui, un

drame, un drame où l'on parle tout haut, un drame tout rempli de

trahisons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons donc, vous êtes

dans une grave erreur, mon pauvre homme! Moi qui vous parle, pas plus

tard qu'hier, j'ai rencontré Gérard dans la forêt de Saint-Germain, à

cheval sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère à arranger

des coups de théâtre, je vous jure; il regardait tout à la fois le

soleil qui se couchait et la lune qui se levait, et il disait à

celui-là: «Bonjour, monsieur!» à celle-là: «Bonne nuit, madame!»

Pendant ce temps, l'âne heureux broutait le cytise en fleurs.

»Et, comme il avait dit, il devait faire. Tout en souriant à son

aise, tout en vagabondant selon sa coutume, et sans quitter les

frais sentiers non frayés qu'il savait découvrir, même au milieu des

turbulences contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne lui

coûta pour arriver à son but solennel. Il avait disposé sa fable

d'une main ferme; il avait écrit son dialogue d'un style éloquent et

passionné; il n'avait reculé devant pas un des mystères du carbonarisme

allemand; seulement, il les avait expliqués et commentés avec sa

bienveillance accoutumée.--Voilà tout son drame tout fait. Alors, il

se met à le lire, il se met à pleurer, il se met à trembler, tout

comme fera le parterre plus tard. Il se passionne pour l'héroïne qu'il

a faite si belle et si touchante; il prend en main la défense de

son jeune homme, condamné à l'assassinat par le fanatisme; il prête

l'oreille au fond de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il

n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la muse belliqueuse

de Kœrner. Si bien qu'il recula le premier devant son œuvre. Une fois

achevée, il la laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux

fauteuils sans dossier, ses vieilles tables boiteuses, tous ces vieux

lambeaux entassés çà et là avec tant d'amour, et que déjà recouvrait

l'araignée de son transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force

de sollicitations et de prières, que le théâtre put obtenir ce drame,

intitulé _Léo Burckart_. Il ne voulait pas qu'on le jouât. Il disait

que cela lui brisait le cœur, de voir les enfants de sa création

exposés sur un théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal.

«De l'huile, disait-il, pour remplacer le soleil! Des paravents pour

remplacer la verdure; la première venue, qui usurpe le nom de ma

chaste jeune fille, et, pour mon héros, un grand gaillard en chapeau

gris qu'il faut aller chercher à l'estaminet voisin!» Bref, toutes

les peines que se donnent les inventeurs ordinaires pour mettre leurs

inventions an grand jour, il se les donnait, lui, pour garder les

siennes en réserve. Le jour de la première représentation de _Léo

Burckart_, il a pleuré.

»--Au moins, disait-il, si j'avais été sifflé, j'aurais emporté ces

pauvres êtres dans mon manteau; eux et moi, nous serions partis à pied

pour l'Allemagne, et, une fois là, nous aurions récité en chœur le

_Super flumina Babylonis!_

»Il avait ainsi à son service toute sorte de paraboles et de

consolations; il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter

mille discours pleins de grâce et de charme; mais il faudrait avoir

dans l'esprit un peu de la poésie qu'il avait dans le cœur, pour vous

les raconter.

»Je vous demande pardon si je vous écris, un peu au hasard, cette

heureuse et modeste biographie; mais je vous l'écris comme elle s'est

faite, au jour le jour, sans art, sans préparation aucune, sans une

mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou d'envie. Un

enfant bien né, naturellement bien élevé, qui serait enfermé dans

quelque beau jardin des hauteurs de Florence, au milieu des fleurs, et

tenant sous ses yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'aurait pas

de plus honnêtes émotions et de plus saints ravissements que le jeune

homme dont je vous parle. Seulement, il faisait naître les fleurs

sur son passage, c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux

chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait découvrir sur

la terre et dans le ciel. Il devinait leur profil imposant dans les

nuages, il s'asseyait à leur ombre; il savait si bien les décrire,

qu'il vous les montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne les

eussiez vus de vos yeux. Tel il était; et si bien que pas un de ceux

qui l'ont connu ne se refuserait à ajouter quelque parole amie à cet

éloge. »

Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Allemagne,--jusqu'en

cette froide Silésie, où reposent les cendres de ma mère, jusqu'à

cette Bérésina glacée où mon père lutta contre la mort, voyant périr

autour de lui les braves soldats ses compagnons, --m'avait rempli

tour à tour de joie et de mélancolie. Quand j'ai traversé de nouveau

les vieilles forêts de pins et de chênes et les cités bienveillantes

où m'attendaient des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur

persuader que j'étais moi-même. On disait: «Il est mort, quel dommage!

une vive intelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne,

comme à une seconde mère,--et que nous apprécions seulement depuis

son dernier instant illustré par Jules Janin.... Et vous qui passez

parmi nous, pourquoi dérobez-vous la seule chose qu'il ait laissée

après lui, un peu de gloire autour d'un nom. Nous les connaissons

trop, ces aventuriers de France, qui se font passer pour des poëtes,

vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos

salons!» Voilà ce que m'avaient valu les douze colonnes du _Journal

des Débats_, seul toléré par les chancelleries;--et, dans les villes

où j'étais connu personnellement, on ne m'accueillait pas sans quelque

crainte en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires

et de morts fiancés. Vous jugez s'il était possible que, là même,

quelque _bourgeois_ m'accordât sa fille _borgne_ ou _bossue_. C'est la

conviction de cette impossibilité qui m'a poussé vers l'Orient.

Je serais toutefois plus Allemand encore que vous ne pensez si j'avais

intitulé la présente épître: _Lettre d'un mort_, ou _Extrait des

papiers d'un défunt_, d'après l'exemple du prince Puckler-Muskau.

C'est pourtant ce prince fantasque et désormais _médiatisé_, qui

m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et l'Asie. Je l'ai vu un

jour passer à Vienne, dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi,

avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques

et commença sa réputation;--par le fait, il avait traversé deux fois

le lac funeste de _Karon_, dans la province égyptienne du Fayoum. Il

ramenait d'Égypte une Abyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le

siège de sa voiture, à côté du cocher. La pauvre enfant frissonnait

dans son _habbarah_ quadrillé, en traversant la foule élégante, sur

les glacis et les boulevards de la porte de Carinthie, et contemplait

avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazons et les longues

allées d'ormes poudrés à blanc.

Cette promenade a été un des grands divertissements de la société

viennoise, et je ne sais si le regard éclatant de l'Abyssinienne ne

fut pas encore pour moi un des coups d'œil vainqueurs de la trompeuse

Lorely. Depuis ce jour, je ne fis que rêver à l'Orient, comme vous

l'avez dit dans la suite de votre article, et je me promenais tous les

soirs pensif le long de ce Danube orageux qui touche au Rhin par ses

sources et par ses bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.

Alors, j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette société qui

vivait encore en plein XVIIIe siècle, et qui ne prévoyait

ni sa révolution sanglante,--ni les révoltes de ces magyars chamarrés

de velours et d'or, avec leurs boutons d'opale et leurs ordres de

diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, artistes ou

poëtes,--adorant madame Pleyel, admirant Liszt et Bériot. Je vous

adressais alors les récits de nos fêtes, de nos amitiés, de nos amours,

et certaines considérations sur le tokay et le johannisberg, qui vous

ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de Metternich. Ici se

trouve une erreur dans votre article biographique. J'ai rencontré bien

des fois ce diplomate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez

lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, peut-être l'ai-je

complimenté sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. Il est

des instants où les extrêmes se rapprochent sur le terrain banal des

convenances....

Finissons ce bavardage, et louons encore une fois ce joyeux Rhin, qui

touche maintenant à Paris, et qui sépare, en les embrassant, ses deux

rives amies. Oublions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions

pas désormais de cette belle _aux regards irrésistibles_ que nous

n'admirons plus avec les yeux de la première jeunesse!

[1] Électeur en 1830,--électeur de _naissance_, et il ne s'en est

jamais vanté ...; mais il ne s'est guère permis la vie des pauvres

diables qu'à ses moments de loisir. (_Note des Éditeurs_.)

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 91 / 136 题