I--ADONIRAM

Pour servir les desseins du grand roi Soliman-Ben-Daoud[1], son

serviteur Adoniram avait renoncé depuis dix ans au sommeil, aux

plaisirs, à la joie des festins. Chef des légions d'ouvriers qui,

semblables à d'innombrables essaims d'abeilles, concouraient à

construire ces ruches d'or, de cèdre, de marbre et d'airain que le roi

de Jérusalem destinait à Adonaï et préparait à sa propre grandeur, le

maître Adoniram passait les nuits à combiner des plans, et les jours à

modeler les figures colossales destinées à orner l'édifice.

Il avait établi, non loin du temple inachevé, des forges où sans cesse

retentissait le marteau, des fonderies souterraines, où le bronze

liquide glissait le long de cent canaux de sable, et prenait la forme

des lions, des tigres, des dragons ailés, des chérubins, ou même de ces

génies étranges et foudroyés ... races lointaines, à demi perdues dans

la mémoire des hommes.

Plus de cent mille artisans soumis à Adoniram exécutaient ses vastes

conceptions: les fondeurs étaient au nombre de trente mille; les

maçons et les tailleurs de pierre formaient une armée de quatre-vingt

mille hommes; soixante et dix mille manœuvres aidaient à transporter

les matériaux. Disséminés par bataillons nombreux, les charpentiers

épars dans les montagnes abattaient les pins séculaires jusque dans

les déserts des Scythes, et les cèdres sur les plateaux du Liban. Au

moyen de trois mille trois cents intendants, Adoniram exerçait la

discipline et maintenait l'ordre parmi ces populations ouvrières qui

fonctionnaient sans confusion.

Cependant, l'âme inquiète d'Adoniram présidait avec une sorte de dédain

à des œuvres si grandes. Accomplir une des sept merveilles du monde lui

semblait une tâche mesquine. Plus l'ouvrage avançait, plus la faiblesse

de la race humaine lui paraissait évidente, et plus il gémissait sur

l'insuffisance et sur les moyens bornés de ses contemporains. Ardent

à concevoir, plus ardent à exécuter, Adoniram rêvait des travaux

gigantesques; son cerveau, bouillonnant comme une fournaise, enfantait

des monstruosités sublimes, et, tandis que son art étonnait les princes

des Hébreux, lui seul prenait en pitié les travaux auxquels il se

voyait réduit.

C'était un personnage sombre, mystérieux. Le roi de Tyr, qui l'avait

employé, en avait fait présent à Soliman. Mais quelle était la patrie

d'Adoniram? Nul ne le savait! D'où venait-il? Mystère. Où avait-il

approfondi les éléments d'un savoir si pratique, si profond et si

varié? On l'ignorait. Il semblait tout créer, tout deviner et tout

faire. Quelle était son origine? à quelle race appartenait-il? C'était

un secret, et le mieux gardé de tous: il ne souffrait point qu'on

l'interrogeât à cet égard. Sa misanthropie le tenait comme étranger et

solitaire au milieu de la lignée des enfants d'Adam; son éclatant et

audacieux génie le plaçait au-dessus des hommes, qui ne se sentaient

point ses frères. Il participait de l'esprit de lumière et du génie des

ténèbres!

Indifférent aux femmes, qui le contemplaient à la dérobée et ne

s'entretenaient jamais de lui, méprisant les hommes, qui évitaient le

feu de son regard, il était aussi dédaigneux de la terreur inspirée

par son aspect imposant, par sa taille haute et robuste, que de

l'impression produite par son étrange et fascinante beauté. Son cœur

était muet; l'activité de l'artiste animait seule des mains faites pour

pétrir le monde, et courbait seule des épaules faites pour le soulever.

S'il n'avait pas d'amis, il avait des esclaves dévoués, et il s'était

donné un compagnon, un seul ... un enfant, un jeune artiste issu de ces

familles de la Phénicie, qui naguère avaient transporté leurs divinités

sensuelles aux rives orientales de l'Asie Mineure. Pâle de visage,

artiste minutieux, amant docile de la nature, Benoni avait passé son

enfance dans les écoles, et sa jeunesse au delà de la Syrie, sur ces

rivages fertiles où l'Euphrate, ruisseau modeste encore, ne voit

sur ses bords que des pâtres soupirant leurs chansons à l'ombre des

lauriers verts étoiles de roses.

Un jour, à l'heure où le soleil commence à s'incliner sur la mer, un

jour que Benoni, devant un bloc de cire, modelait délicatement une

génisse, s'étudiant à deviner l'élastique mobilité des muscles, maître

Adoniram, s'étant approché, contempla longuement l'ouvrage presque

achevé, et fronça le sourcil.

--Triste labeur! s'écria-t-il. De la patience, du goût, des

puérilités!... du génie, nulle part; de la volonté, point. Tout

dégénère, et déjà l'isolement, la diversité, la contradiction,

l'indiscipline, instruments éternels de la perte de vos races

énervées, paralysent vos pauvres imaginations. Où sont mes ouvriers:

mes fondeurs, mes chauffeurs, mes forgerons?... Dispersés!... Ces

fours refroidis devraient, à cette heure, retentir des rugissements

de la flamme incessamment attisée; la terre aurait dû recevoir les

empreintes de ces modèles pétris de mes mains. Mille bras devraient

s'incliner sur la fournaise ... et nous voilà seuls!

--Maître, répondit avec douceur Benoni, ces gens grossiers ne sont

pas soutenus par le génie qui t'embrase; ils ont besoin de repos, et

l'art qui nous captive laisse leur pensée oisive. Ils ont pris congé

pour tout le jour. L'ordre du sage Soliman leur a fait un devoir du

repos.... Jérusalem s'épanouit en fête.

--Une fête! que m'importe? Le repos!... je ne l'ai jamais connu,

moi. Ce qui m'abat, c'est l'oisiveté! Quelle œuvre faisons-nous? Un

temple d'orfèvrerie, un palais pour l'orgueil et la volupté, des

joyaux qu'un tison réduirait en cendres. Ils appellent cela créer

pour l'éternité!... Un jour, attirés par l'appât d'un gain vulgaire,

des hordes de vainqueurs, conjurés contre ce peuple amolli, abattront

en quelques heures ce fragile édifice, et il n'en restera rien qu'un

souvenir. Nos modèles fondront aux lueurs des torches, comme les neiges

du Liban quand survient l'été, et la postérité, en parcourant ces

coteaux déserts, redira: «C'était une pauvre et faible nation que cette

race des Hébreux!... »

--Eh quoi! maître, un palais si magnifique, ... un temple, le plus

riche, le plus vaste, le plus solide....

--Vanité! vanité! comme dit, par vanité, le seigneur Soliman. Sais-tu

ce que firent jadis les enfants d'Hénoch? Une œuvre sans nom ... dont

le Créateur s'effraya: il fit trembler la terre en la renversant, et,

des matériaux épars, on a construit Babylone,... jolie ville où l'on

peut faire voler dix chars sur la tranche des murailles. Sais-tu ce

que c'est qu'un monument, et connais-tu les Pyramides? Elles dureront

jusqu'au jour où s'écrouleront dans l'abîme les montagnes de Kaf qui

entourent le monde. Ce ne sont point les fils d'Adam qui les ont

élevées!

--On dit pourtant....

--On ment: le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute: à

deux milles d'ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher

carré de six cents coudées. Que l'on me donne cent mille praticiens

armés du fer et du marteau; dans le bloc énorme, je taillerais la tête

monstrueuse d'un sphinx ... qui sourit et fixe un regard implacable

sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de

stupeur.... Voilà un monument. Cent mille années s'écouleraient, et les

enfants des hommes diraient encore: «Un grand peuple a marqué là son

passage. »

--Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu

ce génie rebelle?...

--Ces collines, qu'ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore,

si l'on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en

taillant sur leurs angles des figures colossales, ... cela pourrait

valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste

pour loger une légion de prêtres: ils y mettraient leur arche avec ses

chérubins d'or et ses deux cailloux qu'ils appellent des tables, et

Jérusalem aurait un temple; mais nous allons loger Dieu comme un riche

_seraf_ (banquier) de Memphis....

--Ta pensée lève toujours l'impossible.

--Nous sommes nés trop tard; le monde est vieux, la vieillesse est

débile; tu as raison. Décadence et chute! tu copies la nature avec

froideur, tu t'occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin;

ton esprit hébété se fait tour à tour l'esclave d'une vache, d'un

lion, d'un cheval, d'un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser

par l'imitation avec une génisse, une lionne, une tigresse, une

cavale;... ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car

elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l'art n'est point

là: il consiste à créer. Quand tu dessines un de ces ornements qui

serpentait le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les

feuillages qui rampent sur le sol? Non: tu inventes, tu laisses courir

le stylet au caprice de l'imagination, entremêlant les fantaisies les

plus bizarres. Eh bien, à côté de l'homme et des animaux existants,

que ne cherches-tu de même des formes inconnues, des êtres innomés,

des incarnations devant lesquelles l'homme a reculé, des accouplements

terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la

stupeur et l'effroi? Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes

hardis et naïfs de l'Assyrie. N'ont-ils pas arraché des flancs du

granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont

l'aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud? En revoyant d'âge en âge

ces symboles redoutables, on répétera qu'il exista jadis des génies

audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme? Ils s'en raillaient,

et, forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa

tout: «Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n'oserais

les animer. » Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le

joug: la matière vous limite; votre génie dégénéré se plonge dans les

vulgarités de la forme; l'art est perdu.

--D'où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l'esprit échappe à

l'humanité?

--Revenons à des amusettes qui soient à l'humble portée du grand roi

Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front dont

il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit

bœufs en bronze d'une assez bonne stature, autant de lions, des

oiseaux, des palmes, des chérubins.... Tout cela est un peu plus

expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d'airain de

dix coudées, coulée d'un seul jet, d'une profondeur de cinq coudées et

bordée d'un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j'ai

des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu'il

ne se fendille par la chaleur du jour: il faudrait se hâter, et, tu le

vois, ami, les ouvriers sont en fête et m'abandonnent.... Une fête!

dis-tu; quelle fête? à quelle occasion?...

Le conteur s'arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut

la liberté de demander du café, des sorbets ou du tabac. Quelques

conversations s'engagèrent sur le mérite des détails ou sur l'attrait

que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de

moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le

_Soliman-Nameh_.

Pendant cette _pause_,--car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de

même que chaque veillée complète s'appelle _séance_,--un petit garçon

qu'il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun

une sébile, qu'il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maître.

Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram:

[1] Salomon, fils de David.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 35 / 136 题