On ne donnerait qu'une faible idée des plaisirs de Constantinople
pendant le Ramazan et des principaux charmes de ses nuits, si l'on
passait sous silence les contes merveilleux récités ou déclamés par
des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul.
Traduire une de ces légendes, c'est en même temps compléter les idées
que l'on doit se faire d'une littérature à la fois savante et populaire
qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses
considérées au point de vue de l'islamisme.
Je passais, aux yeux des Persans qui m'avaient pris sous leur
protection, pour un _taleb_ (savant); de sorte qu'ils me conduisirent à
des cafés situés derrière la mosquée de Bayézid, et où se réunissaient
autrefois les fumeurs d'opium. Aujourd'hui, cette consommation est
défendue; mais les négociants étrangers à la Turquie fréquentent par
habitude ce point éloigné du tumulte des quartiers du centre.
On s'assied, on se fait apporter un narghilé ou une chibouk, et l'on
écoute des récits qui, comme nos feuilletons actuels, se prolongent le
plus possible. C'est l'intérêt du cafetier et du narrateur.
Quoique ayant commencé fort jeune l'étude des langues de l'Orient, je
n'en sais que les mots les plus indispensables; cependant, l'animation
du récit m'intéressait toujours, et, avec l'aide de mes amis du
caravansérail, j'arrivais à me rendre compte au moins du sujet.
Je puis donc rendre à peu près l'effet d'une de ces narrations imagées
où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. Il est bon de dire que
le café où nous nous trouvions est situé dans les quartiers ouvriers
de Stamboul, qui avoisinent les bazars. Dans les rues environnantes se
trouvent les ateliers des fondeurs, des ciseleurs, des graveurs, qui
fabriquent ou réparent les riches armes exposées au Bésestain, de ceux
aussi qui travaillent aux ustensiles de fer et de cuivre; divers autres
métiers se rapportent encore aux marchandises variées étalées dans les
nombreuses divisions du grand bazar.
De sorte que l'assemblée eût paru, pour nos hommes du monde, un peu
vulgaire. Cependant, quelques costumes soignés se distinguaient çà et
là sur les bancs et sur les estrades.
En Turquie, le sentiment de l'égalité existe sincèrement chez tous,
et ce qui le soutient encore, c'est que tout le monde possède une
instruction sommaire, suffisante pour tout comprendre et pour tout
sentir;--attendu que l'éducation est obligatoire, et que les gens de
toute classe envoient leurs enfants étudier longtemps aux mosquées,
où on les instruit gratuitement.--Aussi ne s'étonne-t-on pas de voir
l'homme du dernier rang arriver aux plus hautes positions, pour
lesquelles il ne lui reste plus à acquérir que les connaissances
spéciales.
Le conteur que nous devions entendre paraissait être renommé. Outre les
consommateurs du café, une grande foule d'auditeurs simples se pressait
au dehors. On commanda le silence, et un jeune homme au visage pâle,
aux traits pleins de finesse, à l'œil étincelant, aux longs cheveux
s'échappant, comme ceux des santons, de dessous un bonnet d'une autre
forme que les tarbouchs ou les fezzi, vint s'asseoir sur un tabouret
dans un espace de quatre à cinq pieds qui occupait le centre des bancs.
On lui apporta du café, et tout le monde écouta religieusement; car,
selon l'usage, chaque partie du récit devait durer une demi-heure.
Ces conteurs de profession ne sont pas des poëtes: ce sont, pour
ainsi dire, des rapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité
déjà de diverses manières, ou fondé sur d'anciennes légendes. C'est
ainsi qu'on voit se renouveler, avec mille additions ou changements,
les aventures d'Antar, d'Abou-Zeyd ou de Medjnoun. Il s'agissait,
cette fois, d'un roman destiné à peindre la gloire de ces antiques
associations ouvrières auxquelles l'Orient a donné naissance.
--Louange à Dieu! dit-il, et à son favori Ahmad, dont les yeux noirs
brillent d'un éclat si doux. Il est le seul apôtre de la vérité.
Tout le monde s'écria:
--_Amin_! (Cela est ainsi.)