V--LE PACHA DE SCUTARI

Pendant que nous nous reposions sous un énorme sycomore, un Turc

d'un âge mûr, vêtu de sa longue redingote boutonnée, coiffé de son

fezzi à houppe de soie bleue, et décoré d'un petit _nichan_ presque

imperceptible, était venu s'asseoir sur le banc qui entourait l'arbre.

Il avait amené un jeune garçon vêtu comme lui en diminutif, et qui nous

salua avec la gravité qu'ont d'ordinaire les enfants turcs lorsque,

sortis du premier âge, ils ne sont plus sous la surveillance des mères.

Le Turc, nous voyant louer la gentillesse de son fils, nous salua à

son tour, et appela un cafedji qui se tenait près de la fontaine. Un

instant après, nous fûmes étonnés de voir apporter des pipes et des

rafraîchissements, que l'inconnu nous pria d'accepter. Nous hésitions,

lorsque le cafetier dit:

--Vous pouvez accepter; c'est un grand personnage qui vous fait cette

politesse; c'est le pacha de Scutari.

On ne refuse rien d'un pacha.

Je fus étonné d'être le seul à n'avoir point part à la distribution;

mon ami en fit l'observation au cafedji, qui répondit:

--Je ne sers point un _kafir_ (un hérétique).

--Kafir! m'écriai-je, car c'était une insulte: un kafir, c'est

toi-même, fils de chien!

Je n'avais pas songé que cet homme, sans doute fidèle musulman

_sunnite_, n'adressait son injure qu'au costume persan que je portais,

et qui me déguisait en sectateur d'Ali ou _schiite_.

Nous échangeâmes quelques mots vifs, car il ne faut jamais laisser le

dernier mot à un homme grossier en Orient; sans quoi, il vous croit

timide et peut vous frapper, tandis que les plus grosses injures

n'aboutissent qu'à faire triompher l'un ou l'autre dans l'esprit des

assistants. Cependant, comme le pacha voyait la scène avec étonnement,

mes compagnons, qui avaient ri beaucoup d'abord de la méprise, me

firent reconnaître pour un Franc. Je ne cite cette scène que pour

marquer le fanatisme qui existe encore dans les classes inférieures, et

qui, très-calmé à l'égard des Européens, s'exerce toujours avec force

entre les différentes sectes. Il en est, du reste, à peu près de même

du côté des chrétiens: un catholique romain estime plus un Turc qu'un

Grec.

Le pacha rit beaucoup de l'aventure et se mit à causer avec le peintre.

Nous nous rembarquâmes en même temps que lui après la fêle; et, comme

nos barques avaient à passer devant le palais d'été du sultan, situé

sur la côte d'Asie, il nous permit de le visiter.

Ce sérail d'été, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, situé sur la

côte européenne, est la plus délicieuse résidence du monde. D'immenses

jardins, étages en terrasses, arrivent jusqu'au sommet de la montagne,

d'où l'on aperçoit nettement Scutari sur la droite, et, aux derniers

plans, la silhouette bleuâtre de l'Olympe de Bithynie. Le palais est

bâti dans le style du XVIIIe sièc fallut, avant d'y

entrer, remplacer nos bottes par des babouches qui nous furent prêtées;

puis nous fûmes admis à visiter les appartements des sultanes, vides,

naturellement, dans ce moment-là.

Les salles inférieures sont construites sur pilotis, la plupart de

bois précieux; on nous a parlé même de pilotis d'aloès, qui résistent

davantage à la corruption que produit l'eau de mer. Après avoir visité

les vastes pièces du rez-de-chaussée que l'on n'habite pas, nous fûmes

introduits dans les appartements. Il y avait, au milieu, une grande

salle, sur laquelle s'ouvraient une vingtaine de cabinets avec des

portes distinctes, comme dans les galeries des établissements de bains.

Nous pûmes entrer dans chaque pièce, uniformément meublée d'un divan,

de quelques chaises, d'une commode d'acajou et d'une cheminée de

marbre, surmontée d'une pendule à colonnes. On se serait cru dans la

chambre d'une Parisienne, si le mobilier eût été complété par un lit à

bateau; mais, en Orient, les divans seuls servent de lits.

Chacune de ces chambres était celle d'une cadine. La symétrie et

l'exacte uniformité de ces chambres me frappèrent: on m'apprit que

l'égalité la plus parfaite régnait entre les femmes du sultan....

Le peintre m'en donna pour preuve ce fait: que, lorsque Sa Hautesse

commande à Péra des boîtes de bonbons, achetées ordinairement chez

un confiseur français, on est obligé de les composer de sucreries

exactement pareilles. Une papillote de plus, un bonbon d'une forme

particulière, des pastilles ou des dragées en plus ou en moins seraient

cause de complications graves dans les relations de ces belles

personnes; comme tous les musulmans, quels qu'ils soient, elles ont le

sentiment de l'égalité.

On fit jouer pour nous, dans la salle principale, une pendule à

musique, exécutant plusieurs airs d'opéras italiens. Des oiseaux

mécaniques, des rossignols chantants, des paons faisant la roue,

égayaient l'aspect de ce petit monument. Au second étage se trouvaient

les logements des _odaleuk_, qui se divisent en chanteuses et en

servantes. Plus haut se trouvaient logées les esclaves. Il règne dans

le harem un ordre pareil à celui qui existe dans les pensions bien

tenues. La plus ancienne cadine exerce la principale autorité; mais

elle est toujours au-dessous de la sultane mère, qu'elle doit, de

temps en temps, aller consulter au vieux Séraï, à Stamboul.

Voilà ce que j'ai pu saisir des habitudes intérieures du sérail. Tout

s'y passe en général beaucoup plus simplement que ne le supposent

les imaginations dépravées des Européens. La question du nombre de

femmes ne tient chez les Turcs à aucune autre idée que celle de la

reproduction. La race caucasienne, si belle, si énergique, a diminué

de beaucoup par un de ces faits physiologiques qu'il est difficile de

définir. Les guerres du siècle dernier ont surtout affaibli beaucoup la

population spécialement turque. Le courage de ces hommes les a décimés,

comme il est arrivé pour les races franques du moyen âge.

Le sultan paraît fort disposé, pour sa part, à repeupler l'empire

turc, si l'on se rend compte du nombre de naissances de princes et de

princesses annoncées à la ville de temps en temps par le bruit du canon

et par les illuminations de Stamboul.

On nous fit voir ensuite les celliers, les cuisines, les appartements

de réception et la salle de concert; tout est arrangé de manière à

ce que les femmes puissent participer, sans être vues, à tous les

divertissements des personnes imitées par le sultan. Partout on

remarque des loges grillées ouvertes sur les salles comme des tribunes,

et qui permettent aux dames du harem de s'associer d'intention à la

politique ou aux plaisirs.

Nous admirâmes la salle des bains, construite en marbre, et la mosquée

particulière du palais. Ensuite on nous fit sortir par un péristyle

donnant sur les jardins, orné de colonnes et fermé d'une galerie en

vitrages qui contenait des arbustes, des plantes et des fleurs de

l'Inde. Ainsi, Constantinople, déjà froid à cause de sa position

montueuse et des orages fréquents de la mer Noire, a des serres de

plantes tropicales comme nos pays du Nord.

Nous parcourûmes de nouveau les jardins, et l'on nous fit entrer dans

un pavillon où l'on nous avait servi une collation de fruits du jardin

et de confitures. Le pacha nous invita à ce régal; mais il ne mangea

rien lui-même, parce que la lune du Ramazan n'était pas encore levée.

Nous étions tout confus de sa politesse, et un peu embarrassés de ne

pouvoir la reconnaître qu'en paroles.

--Vous pourrez dire, répondit-il à nos remercîments, que vous avez fait

un repas chez le sultan!

Sans s'exagérer l'honneur d'une réception si gracieuse, on peut y

voir du moins beaucoup de bienveillance, et l'oubli, presque complet

aujourd'hui chez les Turcs, des préjugés religieux.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 27 / 136 题