Un vieux lion qui s'éveille

Tout cela n'avait pas pris cinq minutes. La duchesse et Saphir, seules

de nouveau, étaient assises l'une auprès de l'autre sur le canapé où,

l'avant-veille, mademoiselle Guite avait ronflé.

Madame de Chaves voulait savoir par quel miracle Saphir était en ce

lieu, à cette heure, mais elle voulait savoir tant d'autres choses!

Chaque fois que la jeune fille commençait son récit une pluie de baisers

l'interrompait.

La duchesse était guérie, la duchesse était folle de joie; elle

comparait avec triomphe les transports croissants de sa tendresse, aux

hésitations qui l'avaient prise si vite en présence de _l'autre_.

Elle parlait de l'autre à Saphir qui ne pouvait pas la comprendre,

puisqu'elle ignorait toute l'histoire de mademoiselle Guite.

La duchesse interrogeait, elle coupait les réponses, elle remerciait

Dieu, elle riait, elle pleurait, elle faisait envie et pitié. Sa beauté

avait des rayons. On n'eût point su dire laquelle de Saphir ou d'elle

était belle le plus admirablement.

--Je ne t'empêcherai jamais de les voir, ces braves gens, disait-elle.

Ce n'est pas assez, cela; ils demeureront avec nous, ils seront toujours

ton père et ta mère... et figure-toi que j'étais allée avant-hier soir

avec Hector pour te voir danser. Quelle providence qu'Hector ait pu te

rencontrer, t'aimer!

Et comme une larme, à ce nom, venait aux yeux de la jeune fille, madame

de Chaves la sécha à force de baisers.

--Ne crains rien, ne crains, rien! dit-elle; Dieu est avec nous

maintenant! il ne voudrait pas mettre une douleur parmi tant de joie.

Nous allons retrouver Hector... l'aimes-tu bien?

Ceci fut murmuré d'une voix jalouse déjà. Elle sentit les lèvres froides

de Saphir sur son front et la serra passionnément contre sa poitrine.

--Tu l'aimes bien! tu l'aimes bien! dit-elle. Tant mieux! si tu savais

comme il t'aime, lui! J'étais sa confidente, et je le grondais d'adorer

comme cela une... oh! je puis bien dire le mot, maintenant: une

saltimbanque. Il me semble que je t'aime plus profondément à cause de

cela... je ne t'aurais jamais vu danser, moi, car tu ne danseras plus...

Mais tu l'aimeras mieux que moi, n'est-ce pas? il faut se résigner à

cela.

--Ma mère! ma mère, murmurait Saphir, qui l'écoutait avec ravissement.

Je ne puis mieux exprimer la vérité qu'à l'aide de cette parole: Saphir

écoutait madame de Chaves comme les mères écoutent le babil désordonné

des chers petits enfants.

Les rôles étaient retournés. Madame de Chaves était l'enfant; il y avait

en elle, à cette heure, l'allégresse turbulente du premier âge. Elle ne

se possédait plus.

--Je vais être bien jalouse de lui, dit-elle, c'est certain.

Heureusement qu'il était comme mon fils avant cela, je tâcherai de ne

point vous séparer dans mon amour.

--Mais, s'interrompit-elle joyeusement, tu as donc été jalouse aussi,

chérie? jalouse de moi, ce jour où nous nous rencontrâmes sur la route

de Maintenon?

--Je vous avais vue si belle, ma mère!... commença la jeune fille.

--Tu me trouves donc belle! interrompit encore la duchesse. Moi je ne

saurais pas dire comment je te trouve. Tu ressembles...

Elle allait dire: «à ton père», mais n'acheva pas et un voile de pâleur

descendit sur son visage.

--Écoute, fit-elle mystérieusement, tout à l'heure, dans cette lettre

qui me parlait de toi, je croyais reconnaître son écriture. Mais, se

reprit-elle, que vais-je dire là? Je perds la tête tout à fait. Comment

me comprendrais-tu, puisque tu avais un an à peine. Tiens, regarde, te

voilà!

Elle s'était levée plus pétulante qu'une vierge de seize ans et avait

été chercher dans son livre d'heures la photographie envoyée par Médor.

Elle l'apporta, disant avec le rire franc des heureuses:

--Regarde, regarde! te reconnais-tu? Saphir était émue et toute

sérieuse.

--Je ne reconnais que vous, ma mère, dit-elle en portant le portrait à

ses lèvres. Mais il y a en moi un trouble étrange, une fatigue que je ne

saurais définir: c'est comme si ma mémoire comprimée allait éclater. Il

me semble que je me souviens... mais non! J'ai beau faire, je ne me

souviens pas. Aujourd'hui comme autrefois je suis ce nuage bercé entre

vos bras bien-aimés.

Madame de Chaves l'attira doucement contre son coeur et, baissant la

voix jusqu'au murmure, elle dit:

--Tu avais autrefois...

Elle s'arrêta, presque confuse, et Saphir rougit dans un délicieux

sourire.

--Comment donc l'autre avait-elle fait? pensa tout haut madame de Chaves

qui ajouta:

«Tu sais bien de quoi je parle, le signe?

--Ma cerise... dit tout bas Saphir, dont les cils de soie se baissèrent.

Elles riaient toutes deux avec un trouble où il y avait une ineffable

pudeur.

--Je suis juge, dit madame de Chaves gaiement, et j'examine ton acte de

naissance. C'est un interrogatoire, mademoiselle... de quel côté?

--Ici, répliqua Saphir en posant le bout de son doigt rose entre son

épaule droite et son sein.

Madame de Chaves effleura ce doigt d'un baiser, et dit si bas que Saphir

eut peine à l'entendre:

--Je veux voir.

--Et je veux que tu voies, répondit la jeune fille, qui la tutoyait pour

la première fois.

Ce furent encore des baisers.

Puis Saphir s'assit et la duchesse, agenouillée devant elle, commença

d'une main qui tremblait à détacher les agrafes de la robe.

Elle n'acheva pas ce travail charmant, parce que Saphir lui saisit les

deux mains en poussant un cri d'épouvante.

La duchesse se leva, effrayée à son tour, et regarda en arrière, suivant

le doigt tendu de Saphir qui montrait la baie drapée de portières par où

elle était entrée.

Il y avait là deux noirs visages éclairés par des yeux blancs qui

semblaient étinceler.

--Que faites-vous là? balbutia la duchesse, bégayant de colère en même

temps que de frayeur.

Entre les deux faces d'ébène de Saturne et de Jupiter, une troisième

figure se montrait: celle-ci plus haute et d'un bronze rougeâtre.

Monsieur le duc de Chaves était ivre, mais non point tant qu'il avait

coutume de l'être en rentrant à ces heures de nuit. Il n'avait perdu que

la raison; l'aplomb et la force du corps restaient: on était venu

l'interrompre avant la fin de son orgie quotidienne.

--Cette belle enfant est à moi, dit-il, parlant le français aussi

péniblement que jadis, pourquoi m'a-t-on forcé de la venir chercher

jusqu'ici?

--C'est ma fille, répondit madame de Chaves d'une voix que l'angoisse

étranglait dans sa gorge.

Le duc se prit à rire et fit un geste; les deux noirs s'ébranlèrent.

--Vous mentez, dit-il, votre fille est dans le pavillon.

--C'est ma fille! répéta madame de Chaves qui fit un pas à la rencontre

des deux Noirs.

Ceux-ci reculèrent, interdits.

Monsieur le duc avait une cravache qui siffla deux fois, le sang jaillit

de l'épaule gauche de Saturne et de l'épaule droite de Jupiter.

--Combien donc avez-vous de filles? demanda-t-il brutalement, en

verrons-nous une chaque semaine? _Diabo me cogo_! moi qui perds

toujours, j'ai eu du bonheur ce soir! Celle-ci est achetée et payée.

Son rire énervé continuait. Il plongea ses deux mains dans ses poches et

des poignées d'or roulèrent en s'éparpillant sur le tapis.

--Voyez plutôt! ajouta-t-il, je la paierai deux fois si l'on veut. Puis,

s'adressant aux Noirs:

--Apporte! _Pe de cabra!_

La cravache siffla de nouveau.

Les deux nègres se précipitèrent et, malgré les efforts désespérés de

madame de Chaves, ils s'emparèrent de Saphir qui restait pétrifiée par

l'horreur.

--Allez! ordonna le duc.

Les deux Noirs enlevèrent Saphir et il s'apprêta à les suivre.

--C'est ma fille! c'est ma fille! c'est ma fille! cria la malheureuse

femme avec démence en s'accrochant à ses vêtements.

Il se débarrassa d'elle d'un geste violent et ne se détourna même pas

pour la voir tomber évanouie.

Nous avons entendu rentrer monsieur le duc, au moment où Annibal Gioja

et ses compagnons prenaient l'escalier de service pour gagner, par le

jardin, les bureaux de la Compagnie brésilienne.

Monsieur le duc avait reçu le message d'Annibal au beau milieu d'une

veine inusitée qui amoncelait devant lui des tas d'or.

Il n'avait pas même hésité, tant sa fantaisie était grande.

En arrivant il s'était fort étonné de ne trouver ni Annibal ni la

danseuse de corde.

Saturne et Jupiter, effrayés par la colère terrible qui lui montait au

cerveau, s'étaient mis à chercher. Saphir avait laissé entrouverte la

porte des appartements de la duchesse, et les deux Noirs, guidés par le

bruit des voix, n'eurent pas de peine à retrouver sa piste.

Le lecteur sait le reste.

Au milieu de la chambre de monsieur le duc, il y avait sur la table une

bouteille de rhum débouchée et un verre à demi plein.

Saphir fut déposée sur le lit où déjà une fois on l'avait étendue.

Les deux Noirs, remerciés par un dernier coup de cravache, furent mis

dehors, et le duc poussa la porte sur eux, après quoi, il vint vider son

verre de rhum.

Il avait toujours ce rire hébété des gens ivres. En allant de la table

au lit, il grommela quelques mots portugais, entremêlés de jurons.

Puis il se planta devant Saphir qui le regardait avec ses grands yeux

épouvantés, et se dit à lui-même:

--_Raios_! Annibal avait raison, voici une belle créature!

Et, sans autre préambule, ses deux bras voulurent enlacer la taille de

Saphir.

Mais à quelque chose malheur est bon, dit le proverbe, et les dures

traverses de l'adolescence de Justine l'avaient faite du moins forte

comme un homme.

C'était un de ces grands lits carrés qui n'ont pas de ruelle. Saphir

raidit sa taille souple et, se débarrassant de l'étreinte du sauvage,

elle le repoussa pour sauter d'un bond de l'autre côté du lit.

Le duc n'en rit que plus fort.

--_Apre_! dit-il, j'aime cela; elles sont ainsi dans mon pays, les

_macacas de Diabo_! Ah! ah! il va falloir se battre, battons-nous, ma

belle, je ne déteste pas les griffes de panthères ni les dents de

tigresses.

Il se versa un verre de rhum, et l'avala d'un trait, puis il fit le tour

du lit.

De ce côté, Justine n'avait pas d'issue. Elle essaya de bondir une

seconde fois par-dessus la couverture, et ce lui était chose aisée, mais

monsieur de Chaves la ressaisit par sa robe qui craqua sans se déchirer.

Seulement les dernières agrafes de son corsage, arrachées toutes à la

fois, découvrirent son fichu, tandis que ses cheveux dénoués inondaient

ses épaules.

Elle tomba sur le lit dans une pose qui la faisait splendide à voir.

Le duc poussa un râle de faune.

--Sur mon salut éternel, dit Justine dont les deux mains étaient déjà

prisonnières, je suis la fille de votre femme!

--Tu mens, répondit le duc en poursuivant sa victoire, c'est l'autre qui

a le signe. Ah! ah! _bestiaga_! l'autre n'est pas si méchante que toi.

Justine parvint à dégager une de ses mains et d'un geste désespéré, elle

arracha elle-même le fichu, dernier voile qui défendît sa poitrine.

Le duc recula; il ne pouvait plus douter, mais ses yeux avides

s'injectèrent de sang et un rauquement gronda dans sa gorge.

--_Burra_! dit-il, que me fait cela? tu es trop belle!

Ce qui aurait dû arrêter sa brutale passion l'exalta jusqu'au délire. Il

se rua sur la jeune fille et, dans la lutte horrible qui suivit, tous

deux franchirent la largeur du lit pour retomber de l'autre côté.

Là, Justine resta sans mouvement et la bête fauve victorieuse gronda:

--_Os raios m'escartejâo_! je suis le maître!

Mais à ce cri de barbare triomphe une voix froide et tranchante comme

l'acier répondit:

--Relevez-vous, monsieur le duc, je ne voudrais pas vous tuer à terre.

Monsieur de Chaves crut d'abord avoir mal entendu. Il redressa la tête

sans se retourner. Mais la voix répéta d'un accent plus impérieux.

--Monsieur le duc, relevez-vous!

Il se retourna enfin et vit sur le seuil un homme qu'il ne connaissait

pas. C'était un personnage de haute taille, maigre et vêtu de noir de la

tête aux pieds. Il avait un grand visage pâle avec des yeux fiers mais

mornes et voilés par une sorte de brume. Sa barbe était grise, ses

cheveux étaient blancs.

Monsieur de Chaves s'était relevé tout étourdi, mais l'aspect de cet

inconnu fouetta sa double ivresse et lui rendit une partie de son

sang-froid.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur.

L'inconnu ouvrit sa large redingote et en retira deux épées, dont il

jeta l'une sur le parquet aux pieds de monsieur le duc.

--Mon nom importe peu, dit-il. Voici bientôt quinze ans, vous m'avez

pris ma femme au moyen d'une lâche tromperie. Dès ce temps-là vous

auriez pu lui rendre son enfant qui est le mien. Vous l'avez épousée par

un mensonge après vous être fait veuf par un assassinat: vous voyez que

je sais votre histoire. Et maintenant, je vous surprends luttant contre

cette même enfant, devenue jeune fille, non pas comme un homme, mais

comme une bête féroce. Comme une bête féroce j'aurais pu vous abattre,

moi surtout qui ai oublié bien longtemps d'où je sors. Mais en touchant

une épée, je me suis souvenu de ma qualité de gentilhomme.

Défendez-vous!

Le duc l'avait écouté sans l'interrompre. En l'écoutant, loin de relever

l'épée, il s'était rapproché d'une console placée entre les deux

fenêtres et dont la tablette supportait diverses armes.

Il y prit un revolver et l'arma.

--Je vais me défendre, dit-il, mais contre un visiteur de nuit qui

refuse de dire son nom, je pense avoir le choix des armes.

Il visa. Un premier coup partit. L'étranger eut un tressaillement.

Monsieur le duc fit virer froidement son revolver, arma et visa de

nouveau.

L'étranger avait fait un pas vers lui.

Monsieur le duc tira; mais à peine le coup eut-il retenti que le

revolver s'échappa de sa main fouettée par l'épée.

L'étranger avait encore tressailli.

Le duc voulut saisir une machette sur la console; un second coup de plat

d'épée lui fit lâcher prise.

Il bondit avec un cri de rage jusqu'à l'autre extrémité de la chambre,

où pendait une carabine de chasse. L'étranger ramassa l'épée qui était à

terre; il rejoignit le duc au moment où celui-ci armait vivement la

carabine et, lui plaçant la pointe de son arme au noeud de la gorge, il

lui dit:

--Lâchez cela et prenez ceci, ou vous êtes mort!

Il lui tendait la garde de la seconde épée.

Le duc obéit enfin, faute de pouvoir faire autrement et, sans prendre

posture, il lança un coup à bras raccourci dans le ventre de l'étranger

qui para sur place et dit encore:

--Mettez-vous en garde.

Le duc se mit en garde et son dernier juron fut coupé en deux par un

coup droit qui lui traversa la poitrine.

La porte se rouvrit en ce moment et la duchesse de Chaves entra. Elle

s'était traînée à genoux tout le long du corridor. Justine qui reprenait

ses sens parcourut la chambre d'un regard égaré.

Il y avait un homme mort: le duc de Chaves, et un autre homme qui se

tenait debout immobile auprès de lui, serrant encore son épée sanglante

dans sa main.

--Justin! dit madame de Chaves en un grand cri. Puis elle ajouta:

--Ma fille! ton père! ton père!

Elle aida Justine à se relever, et toutes deux revinrent à l'étranger

qui souriait doucement, mais semblait avoir peine à se soutenir.

--Justin! répéta la duchesse, Dieu t'a envoyé...

--Mon père! c'est mon père qui m'a sauvée!

Justin souriait toujours et les contemplait en extase. Il chancela, puis

s'affaissa dans leurs bras aussitôt qu'elles l'eurent touché.

Monsieur le duc était un tireur habile. Les deux balles de son revolver

avaient porté.

Le lendemain, l'hôtel de Chaves était une maison déserte. À l'extérieur,

au contraire, soit dans le faubourg Saint-Honoré, doit dans l'avenue

Gabrielle, tous les badauds du quartier semblaient s'être donné

rendez-vous.

Il y avait, Dieu merci, matière à chroniques et à bavardages. Le corps

de monsieur le duc avait été retrouvé percé d'un coup d'épée au milieu

de sa chambre à coucher. Le lit était défait, quoiqu'on n'y eut point

couché, les meubles étaient dérangés, et un revolver tombé à terre avait

tiré deux de ses coups.

Les Noirs et les autres domestiques interrogés avaient répondu que

certains bruits s'étaient fait entendre dans la nuit, mais qu'à l'hôtel

de Chaves, quand monsieur le duc rentrait ivre vers le matin, on était

habitué à entendre toutes sortes de bruits.

Ce n'était pas tout, cependant. Le caissier et le sous-caissier de la

Compagnie brésilienne s'étaient éveillés fort tard au milieu d'un

véritable ravage. La caisse était forcée, et il y manquait une somme

considérable.

Ce n'était pas tout encore. Dans le pavillon en retour sur le jardin,

une pauvre jeune femme, madame la marquise de Rosenthal, attaquée sans

doute par les malfaiteurs, avait passé la nuit garrottée et bâillonnée.

Enfin, sous les bosquets des Champs-Elysées, en face du jardin de

l'hôtel, une large trace de sang restait, malgré la pluie, et indiquait

un ou plusieurs meurtres. Mais, ici, on avait cherché en vain le corps

du délit.

Les badauds se racontaient les uns aux autres ces divers détails

tragiques et passaient, en somme, une agréable journée.

La justice informait.

Dans l'appartement du jeune comte Hector de Sabran, assez bien remis du

coup de canne plombée qui l'avait terrassé la veille, sous les arbres du

quai d'Orsay, nous eussions rencontré tous les personnages de notre

drame, rassemblés autour du lit de Justin de Vibray.

Le chirurgien venait d'extraire la seconde balle et répondait désormais

de l'existence du blessé.

C'était Médor qui avait servi d'aide pendant l'opération.

Toute la matinée on avait craint que Justin ne survécût point à

l'extraction des balles; aussi, à tout événement avait-il voulu mettre

d'avance la main de mademoiselle Justine de Vibray, sa fille, dans celle

d'Hector de Sabran.

Maintenant il dormait paisiblement, tandis que Lily et Justine, les yeux

mouillés de larmes heureuses, penchaient leurs sourires au-dessus de son

sommeil.

Échalot et madame Canada regardaient cela, et la célèbre Amandine,

parlant au nom de la communauté, disait avec fierté mais la larme à

l'oeil:

--On sait se tenir à sa place. Nous n'appartenons pas à la même

catégorie dans les castes de la société moderne, par conséquence on fera

en sorte de ne point se rendre à charge à des personnes qui n'oseraient

pas nous dire: fichez-nous le camp, par suite des sentiments de leurs

coeurs généreux.

--Mais néanmoins, ajouta Échalot dont la pauvre voix tremblait, on

sollicite la permission d'assister dans un coin au mariage d'abord et

puis au baptême... en plus, de venir tous les ans voir un peu comment se

porte notre ancienne fille.

_Post-scriptum._ Quant à monsieur le marquis Saladin de Rosenthal, nous

verrons quelque jour peut-être comment il employa l'argent de la

Compagnie brésilienne, et sur quel noble théâtre il eut l'honneur de

s'étrangler en avalant son dernier sabre.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 95 / 95 题