La lettre de Médor

C'était cette même nuit, nous ne l'avons pas oublié, aux environs de

onze heures, que l'amoureux tête-à-tête du comte Hector de Sabran et de

mademoiselle Saphir avait été troublé par une lâche et violente attaque,

dans l'avenue qui longe le quai, depuis l'esplanade des Invalides

jusqu'aux abords du Champs-de-Mars. Saphir avait perdu connaissance, au

moment où le fiacre qui lui servait de prison s'ébranlait. La dernière

parole qu'elle eut entendue était celle-ci: à l'hôtel de Chaves.

Sa première pensée quand elle reprit ses sens, dans un sombre et grand

corridor où on la portait à bras, fut un vague souvenir de la douleur

horrible qu'elle avait éprouvée en voyant tomber Hector sous le coup qui

le terrassait.

Qu'était-il devenu? Qui l'avait secouru? Était-ce une mortelle blessure?

Sa seconde pensée fut: je suis à l'hôtel de Chaves.

C'était une courageuse enfant. L'effort de son âme brisée cherchait déjà

où se reprendre pour espérer ou pour combattre.

Les gens qui la portaient causaient.

--Doucement! dit l'un d'eux, celui qui semblait commander et qui tout à

l'heure était avec elle dans le fiacre. Madame la duchesse est malade,

elle doit avoir le sommeil léger, la moindre chose est que la nouvelle

sultane favorite ne l'éveille pas en faisant son entrée à l'hôtel.

Monsieur le duc ne voit pas plus loin que sa fantaisie; il traite le

faubourg Saint-Honoré comme si c'était un trou perdu au fond du Brésil,

mais moi qui suis un homme du monde, je veux au moins respecter les

convenances.

--Ce n'est toujours pas la petite qui fera du bruit, dit un des

porteurs; elle est comme morte.

--Il n'y a pas de ma faute, reprit le vicomte Annibal Gioja que le

lecteur a sans doute reconnu dans le premier interlocuteur. Je

l'aimerais mieux un peu plus émouillante, car monsieur le duc va nous

revenir ivre comme un Polonais, et d'humeur détestable pour tout

l'argent qu'il aura perdu, mais nous n'avons pas à choisir. Doucement!

voici la porte de madame la duchesse.

Ils étaient montés par l'escalier de service de l'aile droite, et

passaient naturellement devant l'entrée des appartements de madame de

Chaves.

On fit silence; on écouta: toute cette portion de l'hôtel était

silencieuse.

D'un regard perçant, Saphir, que l'on croyait évanouie, essaya de

reconnaître le lieu où elle passait ainsi.

Nos hommes portaient de la lumière. Elle put voir toutes les

particularités de la galerie, entre autre une lampe en bronze, de forme

antique, qui pendait au plafond et dont la lueur achevait de mourir.

À l'autre bout du corridor s'ouvrait le logis particulier de M. de

Chaves. C'était là que se rendaient les porteurs de notre belle Saphir.

S'il existait un instrument avec un nom finissant en mètre pour mesurer

l'orgie habituelle et brutale, nous dirions que monsieur le duc, dans

ces derniers temps, en avait atteint les plus bas degrés. Il avait

déserté le cercle illustre où les gens à la mode ruinent leur bourse et

leur vie. Le sauvage avait fini par dévorer en lui le gentilhomme, et

Gioja avait raison quand il comparait sa vie aux barbares débauches des

aventuriers de l'autre hémisphère.

Sans prétendre que Paris ne contienne pas quelques Parisiens de cette

force, il est certain que nos Richelieu ont une autre tournure. Les

petites maisons du dernier siècle, qui contenaient cinq cent mille écus

de meubles et de tableaux sont généralement démolies, mais nos roués,

plus économes, font du moins leurs farces en garni.

À Paris, le fait d'un homme qui souille son propre nid est regardé comme

le symptôme de la dernière décadence.

Monsieur le duc n'était pas plus de Paris que les jaguars mexicains

enfermés dans leurs cages au Jardin des Plantes.

Son appartement, très riche et orné à la créole, avait une couleur et

des parfums énergiquement exotiques et rappelait le luxe grossier des

aventuriers de l'Amérique espagnole.

Il y avait beaucoup d'armes, surtout des armes du Mexique. Monsieur le

duc avait été là maintes fois jouer ces homériques parties où chacun

abrite son or derrière un couteau dégainé. Vous eussiez reconnu chez

monsieur le duc tous les engins dont le nom fait si bien dans les récits

du Nouveau Monde: le bowie-knife, fabriqué dans les États de l'Union,

ainsi que le rifle et le revolver-Colt, auprès du mince poignard

portugais et de cet instrument hideux, la sanglante machette.

Au moment où Gioja et ses compagnons entraient chez monsieur le duc, la

chambre à coucher était vide, mais derrière les draperies légères d'une

galerie régnante qui rappelait l'éternelle véranda des habitations

tropicales, on voyait deux nègres de stature athlétique, étendus sur des

nattes et dormant.

Ils portaient la livrée de Chaves. Au bruit que fit la porte en

s'ouvrant, ils se relevèrent sur le coude et leurs yeux blancs

brillèrent au milieu de leurs faces d'ébène.

Les porteurs de Saphir la déposèrent sur le lit.

--Ici! dit Gioja.

Les deux Noirs se levèrent aussitôt. C'étaient des animaux magnifiques

qui s'appelaient Saturne et Jupiter, comme des planètes ou des dieux.

Gioja leur parlait comme à des chiens.

--Allez chercher Son Excellence, leur dit-il, et dites-lui ce que vous

avez vu.

--Maître battra, gronda Saturne.

Gioja leva une grosse canne qu'il tenait à la main.

Les deux nègres courbèrent l'échine et se dirigèrent vers la porte.

--Si maître ne peut pas marcher, ajouta Gioja en contrefaisant leur

langage, vous l'apporterez.

En France, il n'y a point d'esclaves: Jupiter et Saturne étaient des

hommes libres.

Dès qu'ils furent partis, le vicomte Annibal prit la lampe qui était sur

la table et s'approcha du lit pour éclairer le visage de Saphir.

Ils étaient là quatre coquins fort bien vêtus. Leur emploi nécessite une

certaine toilette, et, dans la gamme de l'ignoble, leurs visages n'ont

pas le même genre de bassesse que les visages des simples bandits.

Il y a en eux du maquignon et de l'expert en oeuvres d'art.

L'admirable beauté de la jeune fille, soudainement illuminée par l'éclat

de la lampe, leur sauta aux yeux comme un éblouissement.

Ils eurent ce petit cri discret et pieux du dilettante, saluant

l'apparition de la diva.

--Ah! firent-ils à l'unanimité, morceau de roi! combien?

Gioja cligna de l'oeil.

--Autant d'or et de billets de la Banque de France, répondit-il, que

nous pourrons en emporter à nous quatre dans nos poches, sous nos

chemises, dans les formes de nos chapeaux, dans nos mouchoirs et dans

des serviettes: il y a en bas trois millions cinq cent mille francs qui

sont à nous.

Les regards avides des trois compagnons du vicomte demandaient une

explication.

Gioja se rapprocha de Saphir et passa par deux fois la lumière de la

lampe au-devant de ses yeux.

--Une belle statue de marbre! murmura-t-il.

Aucun muscle du visage de la jeune fille n'avait en effet tressailli.

--Elle se gardera elle-même, ajouta le vicomte Annibal en reposant la

lampe sur la table, monsieur le duc se chargera de l'éveiller. Nous

avions besoin d'elle pour entrer dans la place, maintenant notre besogne

est ailleurs.

Il marcha vers la porte et les autres le suivirent. Le dernier coupa une

bougie et la mit allumée dans sa lanterne.

Ils traversèrent les corridors à pas de loup et descendirent l'escalier

de service situé du même côté que le pavillon en retour, où madame la

marquise de Rosenthal faisait sa résidence.

Pendant qu'ils descendaient, ils purent entendre le bruit de la porte

cochère, ouverte à deux battants et une voiture roulant sur le pavé de

la cour.

--Déjà Son Excellence! s'écria Gioja. Il faut nous hâter, mes braves. Du

reste, vous serez traités en enfants gâtés; on a enlevé tous les

cailloux de votre route. Les deux caissiers brésiliens ont bu ce soir

des grogs qui leur donneront de beaux rêves, jusqu'à ce qu'on les

éveille à coups de bâton.

Ils arrivaient en bas. Le jardin fut traversé en suivant le mur du

rez-de-chaussée. Vers le milieu de la route, Gioja s'arrêta pour prêter

l'oreille.

--C'est la pluie, dit un de ses trois compagnons.

De grosses gouttes, en effet, recommençaient à tomber et sonnaient en

frappant les branches des arbres.

Nos quatre rôdeurs de nuit entrèrent dans le vestibule des bureaux. Il y

avait parmi eux au moins un artiste de talent, car la porte principale

fut crochetée en un clin d'oeil.

Ils pénétrèrent dans les bureaux mêmes et rendirent tout d'abord une

visite de prudence au caissier et au sous-caissier qui dormaient comme

des souches, à droite et à gauche de la pièce où se trouvait la caisse.

--Le grog était bien préparé, dit Gioja. À l'ouvrage!

Les querelles entre deux fabricants célèbres ont révélé le néant des

serrures à combinaisons et à secret. Ce sont des obstacles

insurmontables pour les profanes, mais les véritables adeptes dans l'art

s'en moquent comme d'un simple loquet qu'on soulève avec une ficelle.

Un de ces messieurs portait une trousse mignonne et coquette autant que

celles des chirurgiens à la mode. Il opéra. La serrure tâtée, sondée,

caressée, livra son secret et la caisse ouverte montra des piles d'or

avec de monstrueux paquets de billets de banque.

Saladin et les membres du Club des Bonnets de soie noire étaient bien

renseignés. La caisse de monsieur le duc de Chaves contenait exactement

les deux sommes annoncées.

Gioja et ses compagnons se chargèrent à la hâte comme des mulets et

n'eurent rien de plus pressé que de déguerpir.

--Mon avaleur de sabres, dit Gioja en sortant le premier, va trouver

l'oiseau d'or déniché. Je suis fâché de ne pas voir la figure qu'il

fera... À la grille!

La pluie tombait à torrents. Malgré le bruit du vent et de l'orage,

Gioja s'arrêta pour écouter une sorte de tumulte qui avait lieu dans

l'aile habitée par monsieur le duc de Chaves.

Il tourna la tête vers les fenêtres de Son Excellence et vit, sur les

carreaux, des ombres qui se mouvaient violemment.

--Qu'ils s'arrangent! murmura-t-il.

Et il continua son chemin vers la grille, en disant à l'homme porteur de

la trousse:

--Fais-nous sauter cette dernière serrure!

Mais à ce moment-là même, il recula effrayé en se trouvant devant une

porte ouverte. Son hésitation ne dura qu'un instant.

--Éteignez la lanterne, dit-il, armez-vous, traversons le bosquet et

sauve-qui-peut!

Ils s'élancèrent, en effet, sous les arbres.

Dans cette nuit sombre, et parmi les mille fracas de l'orage qui allait

redoublant, le bruit de leurs pas se perdit bientôt.

Mais, au bout de quelques secondes, on aurait pu entendre comme un éclat

de rire dans ces ténèbres diaboliques.

--Ah! dit une voix, tu voulais voir la figure de l'avaleur de sabres! Un

éclair, déchirant les nuages, éclaira pour un instant un tableau ainsi

fait: quatre hommes séparés par un large espace et entourés chacun par

plusieurs bandits qui avaient le couteau levé.

À l'écart, les membres du club Massenet formaient un groupe immobile, au

milieu duquel la figure blanche de Saladin ressortait sous ses cheveux

noirs.

Tout rentra dans la nuit.

--Merci, dit encore la voix qui parlait à Gioja, tu as fait pour nous

toute la besogne.

Pendant que les échos prolongeaient l'explosion, la voix ordonna:

--_Coupez la branche!_

Il y eut des cris étouffés, un râle plaintif, puis le silence.

Aussitôt que Gioja et ses compagnons eurent quitté la chambre à coucher

de monsieur le duc de Chaves, mademoiselle Saphir ouvrit les yeux et

releva sa tête pâle.

La belle statue s'animait. Il y avait dans son regard une résolution

virile.

Un instant, elle écouta le bruit des pas qui s'éloignaient, puis elle

sauta hors du lit et se dirigea à son tour vers la sortie.

--Il n'y a qu'un seul corridor, dit-elle, et je dois retrouver aisément

l'appartement de madame la duchesse de Chaves.

Ses pas qui, d'abord, avaient chancelé, se raffermirent, à mesure

qu'elle marchait. Il y avait en elle un courage solide, et la pensée

d'envoyer du secours à Hector la soutenait.

La galerie était longue et plongée dans une obscurité presque complète.

Tout au bout, cependant, on voyait luire encore, par éclats

intermittents, la lampe mourante.

Saphir parvint jusqu'à cette place où le vicomte Gioja avait dit:

Doucement! n'éveillons pas madame la duchesse.

Il y avait là plusieurs portes. Au hasard, Saphir tourna le bouton de

l'une d'entre elles qui s'ouvrit.

C'était une chambre obscure, à l'extrémité de laquelle une large

ouverture, garnie de portières relevées, laissait voir une seconde

pièce, où une lampe brillait.

La lampe était posée sur un guéridon, auprès d'un lit qui supportait une

femme étendue.

Madame de Chaves avait la tête appuyée contre sa main et lisait. Saphir

pouvait voir son beau visage languissant et décoloré.

Elle appuya sa main sur sa poitrine où son coeur bondissait.

Madame de Chaves semblait absorbée profondément par sa lecture.

Nous connaissons la lettre qu'elle tenait à la main; elle avait été

écrite, cette nuit même, dans la salle d'attente du rez-de-chaussée, par

l'un de ces deux personnages qui avaient demandé madame la duchesse,

puis monsieur le duc avec tant d'instance.

La lettre était ainsi conçue:

«Madame, voilà bien des fois que je viens. C'est moi qui vous ai envoyé

le portrait de Lily tenant Petite-Reine dans ses bras.

«Petite-Reine n'est pas morte, Justine vit, et vous la retrouverez digne

de vous, malgré le bizarre métier auquel le sort l'a réduite. Elle est

avec de pauvres bonnes gens qui lui ont été secourables et à qui vous

devez de la reconnaissance. Elle danse sur la corde. Elle a nom

mademoiselle Saphir.

«Madame, je veux vous voir parce qu'un grand danger la menace--et vous

aussi peut-être. Je reviendrai demain matin de bonne heure. Fussiez-vous

malade à la mort, il faut que je sois introduit près de vous.»

Ce message était signé d'un nom que Mme de Chaves avait lu tout de

suite, avant même de parcourir les premières lignes, et qui éveillait en

elle un monde de souvenirs: Médor.

Médor!--Autrefois le brave garçon ne savait pas écrire, et l'écriture de

cette lettre ressemblait... Était-ce possible?

Lily se sentait devenir folle.

Elle lisait pourtant, laborieusement, le coeur serré par l'angoisse, car

elle avait été trompée, mais le coeur soulevé aussi par d'immenses élans

de joie.

Quand elle eut achevé, sa tête s'inclina sur sa poitrine.

--C'est le nom que m'a dit Hector, murmura-t-elle, le nom de celle qu'il

aime et que j'aimais en l'écoutant... Saphir!

Dans le silence une douce voix s'éleva qui dit:

--Vous m'appelez, madame, me voici, je suis Saphir.

La duchesse, stupéfaite, leva les yeux. À quelques pas d'elle, la

lumière éclairait une jeune fille, belle, plus belle que ses rêves de

mère amoureuse.

Madame de Chaves voulut s'élancer hors de son lit et serait tombée sur

le tapis, si Saphir ne l'eût retenue dans ses bras.

Lily, pendue ainsi au cou de la jeune fille, et baignant son regard dans

ses grands yeux bleus fixés sur elle avec des larmes, balbutiait:

--C'est toi, cette fois! je t'ai si souvent revue! c'est toi, mais bien

plus belle!... Oh! je suis éveillée et j'ai ma fille sur mon coeur!

--Puissiez-vous dire vrai, madame, répliqua Saphir, car toute mon âme

s'élance vers vous. Mais je viens vous parler d'Hector qui est peut-être

en danger de mourir.

La duchesse ne comprenait point. Saphir se dégagea de ses bras et courut

vers le secrétaire ouvert où il y avait des plumes, de l'encre et du

papier.

Elle écrivit rapidement deux lignes.

«Cher père et chère mère, rassurez-vous je suis sauvée. Un autre reste

en péril; prenez avec vous nos hommes et courez dans l'avenue du quai

d'Orsay; à la hauteur du pont de l'Alma, vous trouverez un blessé et

vous lui donnerez votre l'aide pour l'amour de moi.»

--Hector blessé! dit la duchesse qui lisait par-dessus son épaule.

Saphir pliait déjà la lettre. Elle sonna elle-même.

--Vous allez envoyer sur-le-champ, madame, dit-elle, une personne sûre.

--Si nous allions!... commença Mme de Chaves.

--Nous irons... ou du moins j'irai, car vous êtes bien faible, mais il

faut envoyer d'abord.

Une femme de chambre se présentait. Saphir la regarda en face.

--Celle-ci est dévouée, n'est-ce pas! demanda-t-elle à madame de Chaves.

La duchesse répondit:

--Je suis sûre d'elle.

L'instant d'après, Brigitte partait en courant avec les instructions

précises qui devaient lui faire trouver le théâtre Canada. Elle avait

ordre d'éveiller, en passant dans la cour, le cocher de madame la

duchesse et de faire atteler.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 93 / 95 题