Le guet-apens

Le matin de ce jour, vers huit heures, mademoiselle Saphir, mise très

simplement et même très modestement, selon son habitude, était

agenouillée dans la chapelle de la Vierge à l'église

Saint-Pierre-du-Gros-Caillou. Ses beaux cheveux blonds, coiffés en

bandeaux, dissimulaient leur prodigue abondance sous un petit chapeau de

taffetas noir, sans fleurs; elle avait une robe de mousseline de laine

noire et un mantelet de la même étoffe.

Ceux qui parcourent aux heures matinales les rues du faubourg

Saint-Germain y rencontrent beaucoup de jeunes filles et même de jeunes

femmes vêtues avec cette simplicité, surtout autour des églises. C'est

en quelque sorte l'uniforme de la messe.

Le soir, le tableau change, et vous rencontreriez ces mêmes charmantes

chrysalides, débarrassées de leurs coques, pourvues de leurs ailes de

papillons, dans ces corbeilles fleuries et doucement balancées que les

nobles attelages emportent au bois.

Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote du faubourg a sa

duègne pour la conduire, tandis que mademoiselle Saphir n'avait

personne.

Depuis un peu plus d'une semaine qu'elle venait ainsi tous les jours,

accomplir ses devoirs religieux à Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, les

habitués de la paroisse la connaissaient déjà. On avait admiré la

parfaite distinction de sa tenue, sa beauté incomparable et la

convenance si digne de sa mise.

On s'étonnait de la voir mariée si jeune, car, là-bas, il n'y a pas

d'autre explication à la solitude d'une jeune personne.

Et certes nul n'avait pensé, malgré la charité qui s'égare parfois dans

le hardi pays des hypothèses, que cette jeune inconnue à l'air si

admirablement décent pût avoir conquis son émancipation par des moyens

excentriques.

On s'occupait d'elle beaucoup, et tout le monde confessait, ce qui est

une note excellente, qu'elle ne semblait point s'occuper des autres.

Elle écoutait la messe pieusement, sans grimaces dévotes, mais sans

distraction, et, la messe finie, elle se retirait à pied comme elle

était venue.

On est curieux à la paroisse. Quelques bonnes âmes avaient peut-être

essayé de savoir où demeurait cette charmante étrangère. Je crois bien

qu'on l'avait suivie, mais ceux ou celles qui la suivaient, arrivés à la

place de l'esplanade, l'avaient toujours perdue au milieu des baraques

rassemblées là pour la fête.

Impossible de deviner où elle allait, à moins qu'elle n'eût son domicile

dans une de ces maisons roulantes affectées aux saltimbanques, ce qui

était, en vérité, complètement inadmissible.

Ce matin, ceux qui avaient la bonté de faire attention à elle la

trouvèrent plus pâle. Sur son joli visage il y avait quelque chose de

languissant.

Après la messe finie, elle resta un instant absorbée dans sa prière

d'action de grâces, puis elle rabattit son voile et gagna le bénitier.

Auprès du bénitier, un jeune homme très beau et très élégamment vêtu se

tenait debout. Il n'y avait presque plus personne à l'église, mais,

parmi les rares fidèles qui restaient, ceux qui étaient coutumiers du

mignon péché de curiosité purent voir la jeune étrangère rougir, sous

son voile, à l'aspect du brillant cavalier.

Rougir--et sourire.

Le cavalier trempa le bout de ses doigts dans la conque et offrit de

l'eau bénite, en rougissant plus fort que l'inconnue elle-même, mais en

souriant aussi. Leurs mains se touchèrent et ils firent ensemble le

signe de la croix.

Ensemble ils sortirent.

Comme toujours, mademoiselle Saphir prit le chemin de l'esplanade et le

cavalier marcha à ses côtés.

Les curieux, s'il y en avait aujourd'hui, durent s'étonner de ce fait:

ils ne se parlaient point.

La jeune fille avait gardé son beau sourire, le jeune homme semblait

souffrir d'un insurmontable embarras.

La route se fit ainsi jusqu'au bout de la rue Saint-Dominique. Là,

mademoiselle Saphir s'arrêta et se tourna vers Hector de Sabran qui

murmura, plus confus, plus timide que le jour où il l'avait vue pour la

première fois, au théâtre, en compagnie de ses camarades du collège

ecclésiastique du Mans:

--Allons-nous donc nous séparer déjà?

Au lieu de répondre, mademoiselle Saphir lui dit en lui tendant la main:

--Il y avait bien longtemps que je vous attendais.

Une expression de ravissement se répandit sur les traits d'Hector. Il

cherchait encore des paroles et n'en trouvait point; il avait dans le

coeur un vrai, un grand amour.

--Nous allons nous quitter, reprit Saphir sans lui retirer sa main,

n'avez-vous rien à me dire?

--Vous êtes pâle, balbutia Hector, je vous trouve changée.

--C'est que je suis un peu malade, répondit-elle, depuis deux jours je

ne danse pas.

Hector détourna les yeux.

--Je n'aurais pas de vous parler de cela, fit-elle avec son charmant

sourire, je pense bien que vous avez honte...

Mais Hector l'interrompit; la passion rompait la digue qui avait arrêté

sa parole:

--Vous savez que je vous aime, prononça-t-il à voix basse. Les instants

trop courts que j'ai passés près de vous à Fontainebleau sont toute ma

vie. Je vous aime telle que vous êtes, et je ne respecte rien au monde

autant que vous.

Saphir retira sa main. Il y eut dans son sourire une nuance de sarcasme.

--Pas même..., commença-t-elle.

Mais elle n'acheva pas sa phrase et dit doucement:

--C'est que je suis jalouse.

Hector aurait voulu s'agenouiller. Ce n'était pas le lieu. Saphir lui

adressa un petit signe de tête comme pour prendre congé.

--Vous reverrai-je? demanda-t-il en tremblant.

--Je viens à la paroisse tous les matins à la même heure.

--Je voudrais causer avec vous, dit-il.

--Tous deux tout seuls, interrompit Saphir, comme là-bas, sous les

grands arbres?

Il resta muet; elle ajouta en souriant:

--Moi aussi, je le voudrais.

Puis après une seconde de réflexion:

--Ce soir, dit-elle, à dix heures, derrière le théâtre, ma fenêtre

s'ouvre à droite; venez, je vous attendrai.

Elle s'éloigna d'un pas gracieux.

Hector resta comme étourdi de son bonheur.

Ce fut leur seconde entrevue. Hector s'était senti moins timide, lors de

la première, et il s'en étonnait.

Leur troisième entrevue, je vais la raconter.

Dix heures du soir venaient de sonner à l'horloge des Invalides. Sur

l'esplanade presque déserte, quelques baraques s'obstinaient à faire

tapage, appelant en vain les curieux clairsemés.

Le théâtre Canada, au contraire, était clos et muet. Une large bande,

collée à la devanture, annonçait relâche par indisposition de

mademoiselle Saphir.

Derrière le théâtre, il y avait un espace solitaire, encombré par les

équipages de l'établissement Canada, et à droite duquel stationnait

l'immense voiture qui servait de maison à la famille. Au centre de la

voiture s'ouvrait une petite fenêtre carrée, au-delà de laquelle on

voyait la lumière.

Hector parut au bout du passage étroit qui contournait la baraque et

communiquait avec l'esplanade. Au moment où il se montrait, deux ombres

qui étaient restées jusqu'alors immobiles, collées, pour ainsi dire, à

l'une des roues de la maison Canada, se baissèrent et glissèrent sous la

voiture, de l'autre côté de laquelle un homme attendait.

--Nous ne sommes pas seuls, ce soir, en chasse, dit une des ombres.

Une autre répondit:

--Pas d'imprudence! attendons et profitons.

Hector de Sabran avait traversé l'espace désert. Il n'eut pas besoin

d'appeler. Au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de jeune

fille se détacha en silhouette sur le fond clair de la fenêtre.

--Est-ce vous? demanda la jeune fille d'une voix contenue, mais qui ne

tremblait pas.

--C'est moi, répondit Hector.

--Avez-vous bien vu s'il ne venait personne?

Le regard d'Hector interrogea tout ce qui l'entourait. Pendant qu'il

avait le dos tourné, Saphir toucha le sol auprès de lui. Plus leste

qu'un oiseau, elle avait sauté par la fenêtre.

--Venez, dit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.

Elle se faufila entre les baraques et les voitures jusqu'à ce qu'elle

eût trouvé un autre passage. Hector la suivait.

Mais une des ombres s'était détachée de la maison Canada et suivait à

son tour Hector.

Sans s'arrêter, Saphir gagna le bosquet latéral qui est à gauche de

l'esplanade, en descendant des Invalides. Elle le traversa dans toute sa

longueur jusqu'au quai.

Les promeneurs étaient rares. La nuit très noire sentait l'orage et le

ciel menaçait.

Saphir avait son costume sombre de ce matin; c'est à peine si on

l'apercevait entre les arbres.

Arrivée à l'extrémité du bosquet, elle prit à gauche pour gagner l'allée

tournante qui va de l'esplanade au Champs-de-Mars, en suivant le quai

Billy.

Ce fut aux premiers arbres de cette allée qu'elle s'arrêta seulement.

Elle jeta un long regard derrière elle et elle ne vit qu'Hector.

--Ordinairement, lui dit-elle, je suis brave, mais aujourd'hui je ne

sais pourquoi j'ai peur.

--Même avec moi? demanda Hector.

--Surtout avec vous, répondit Saphir, et surtout pour vous. Oh!

comprenez-moi bien, s'interrompit-elle, j'ai confiance en votre courage,

en votre force, je vous ai choisi entre tous pour vous admirer et pour

vous aimer... Mais si je vous perdais...

--Chère, chère enfant! murmura Hector attendri.

--Je ne suis pas une enfant, dit-elle, j'ai essayé de vous fuir. Au lieu

de venir au rendez-vous que je vous avais donné là-bas, j'allai loin,

bien loin, mais votre souvenir me suivait; je vous cherchais, je

relisais vos lettres. Et quand je voyais dans les livres, car je ne sais

rien que par les livres, la distance qui nous sépare tous deux, moi,

pauvre fille d'une caste méprisée... et ridiculisée, ce qui est plus

cruel!--et vous si fier, si beau, noble, riche...

--Oui, dit Hector, je suis riche, et que Dieu en soit loué, puisque ma

fortune est à vous!

--Je pensais, poursuivit Saphir comme si elle n'eût point pris garde à

l'interruption, que vos paroles étaient celles de tous les jeunes gens,

que vos lettres... Ah! c'est vous qui étiez un enfant quand vous

écrivîtes ces lettres!

Hector voulut protester. Saphir poursuivit:

--Les livres n'apprennent pas tout, les livres frivoles que j'ai lus,

mais ils enseignent du moins le gros de la vie. Non, non, moi, je ne

suis plus une enfant; j'ai plus médité peut-être que les jeunes filles

de mon âge appartenant au monde, je me disais souvent, très souvent:

J'ai bien fait de fuir. Tout est contre moi. Ce serait folie à lui de me

chercher, et comment me retrouverait-il? Nous sommes séparés à jamais.

«Et pourtant, je vous attendais tous les jours, s'interrompit-elle. Elle

souriait, appuyée qu'elle était des deux mains au bras d'Hector.

Celui-ci contemplait en extase sa délicieuse beauté que l'ombre de la

nuit faisait plus suave et presque divine.

Ils allaient lentement, serrés l'un contre l'autre. Les paroles se

pressaient sur les lèvres d'Hector, mais il les retenait, écoutant avec

ivresse cette voix qui descendait jusqu'au fond de son coeur.

--N'est-ce pas que vous avez toujours pensé à moi un peu? demanda-t-elle

soudain avec une gaieté enfantine.

--Vous avez été le rêve de toute ma vie, répondit Hector.

--Si vous m'aviez oubliée tout à fait, murmura-t-elle, je l'aurais su,

quelque chose me l'aurait dit. J'étais avec vous sans cesse, avec vous

autrement que par la pensée... et tenez, j'ai été malade une fois, bien

malade; ces bonnes gens qui m'aiment tant et que je continuerais

d'aimer, quand même je deviendrais une princesse, crurent que j'allais

mourir. J'avais vu par la fenêtre de ma chambre une fois que nous étions

en voyage...

Elle s'arrêta pour le regarder fixement et reprit:

--Il n'y a pas bien longtemps de cela, c'était en venant à Paris, et

depuis lors je ne me suis jamais bien guérie.

--Mais qu'aviez-vous donc vu? demanda le jeune comte.

--Vous le saurez, et il faudra me répondre franchement. Elle sentit sa

main pressée contre le coeur d'Hector.

--Franchement, répéta-t-elle avec gravité; quand on me trompe, moi je

devine, et j'aime trop pour ne pas être jalouse.

Hector cessa de marcher.

--Je suis encore bien jeune, dit-il, mais voilà deux ans déjà que je

passe dans le monde, et les plaisirs de Paris ne me sont pas inconnus.

Je n'ai jamais aimé que vous, et je n'aimerai jamais que vous. Je vous

en prie, dites-moi ce qui causa votre chagrin.

--Pas maintenant, répliqua Saphir qui semblait toute rêveuse. Puis avec

pétulance:

--J'ai fait ma première communion, dit-elle, on m'a donné un nom de

sainte. Je songe à cela parce que je vois bien que vous hésitez à

m'appeler Saphir.

--C'est vrai, balbutia Hector; mais n'en soyez pas offensée. Si vous

saviez comme votre malheur ajoute à ma tendresse et grandit mon respect

pour vous!

Quand il se tut, Saphir l'écouta encore.

--Chaque fois que je rêvais de vous, pensa-t-elle tout haut, vous me

parliez ainsi. Pour ma première communion, ils me donnèrent le nom de la

Vierge Marie: voulez-vous m'appeler Marie? Les lèvres d'Hector

s'appuyèrent sur sa main.

--Marie! murmura-t-il, mon adorée Marie!

--Vous faites bien de me plaindre, reprit-elle, et pourtant ces bonnes

gens ne m'ont pas rendue malheureuse, allez; je suis reine dans cette

humble famille, et ce sont eux qui m'ont donné la première idée de ma

naissance.

--Votre naissance? répéta Hector timidement.

--Oh! vous êtes bon, dit-elle d'un ton pénétré, vous ne riez pas, merci!

Puis, riant elle-même, mais avec une singulière tristesse, elle ajouta:

--Monsieur le comte Hector de Sabran, vous savez bien que toutes les

filles trouvées comme moi se croient les enfants d'un prince et d'une

princesse.

--Marie, chère Marie, s'écria Hector, pourquoi me parlez-vous avec cette

amertume?

--Parce que, répondit-elle en baissant la voix, il y a un moment où mon

rêve s'arrête. Je n'ai jamais pu aller au-delà. Je sais bien que vous

m'aimez; pour le savoir, je n'ai pas eu besoin de l'entendre de votre

bouche... mais vous êtes le comte de Sabran, et je suis mademoiselle

Saphir.

Elle sentit sur sa main les lèvres d'Hector.

--Vous êtes mon amour, dit-il d'un accent plein de passion, vous êtes

mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous appelez votre rêve,

c'est la réalité de notre vie. Rien ne l'arrêtera, ce rêve, je suis

libre; mon père et ma mère sont morts.

--Ah!..., fit la jeune fille qui releva sur lui ses grands yeux pleins

de larmes.

--Je suis libre, répéta Hector dont la voix s'animait; le monde est

grand et il y a autre chose que l'Europe. Si vous craignez le passé de

mademoiselle Saphir, Marie, un passé bien pur, mais qui, pour le

vulgaire, pourrait être matière à raillerie, les biens de ma famille

sont au Brésil. Dites un mot, je vous emmènerai, et nous creuserons

ainsi l'abîme entre madame la comtesse de Sabran et celle que

l'injustice du sort égara un instant si loin des brillants sentiers qui

lui appartiennent.

Saphir ne répondit pas tout de suite; sa respiration était courte et

pénible.

Dans le silence qui suivit et vers la partie de l'avenue qui tournait du

côté de l'esplanade, ils entendirent tous deux un vague bruit.

Tous deux regardèrent. Ce pouvait être le vent, car les premières

rafales d'un orage soulevaient en tourbillons la poussière et les

feuilles sèches.

La nuit était de plus en plus sombre. On voyait seulement de distance en

distance, sous les arbres, les pâles échappées de clarté qui venaient

des becs de gaz.

Aussi loin que le regard de nos deux amants pouvait se porter, l'avenue

était déserte.

--Vous ne me répondez pas, Marie? dit Hector au bout d'un moment.

--Je ne peux pas vous répondre, répliqua la jeune fille.

--Pourquoi?

--C'est mon secret, dit-elle avec un sourire mélancolique. Mais est-ce

que j'ai un secret pour vous? Il y a deux choses dans mon existence,

rien que deux, qui ont occupé uniquement ma pensée. Je devrais commencer

par la première, mais vous êtes la seconde, Hector, et je ne sais plus

laquelle tient en moi la plus grande place. Je ne vis que pour vous et

pour ma mère.

--Votre mère! s'écria Hector, sauriez-vous!...

--Je ne sais rien, rien absolument, interrompit-elle. Il y a plus, ce

que je prends pour de vagues souvenirs m'a été suggéré, sans doute après

coup, par la seule personne qui se soit occupée de mon intelligence et

de mon instruction. Écoutez-moi, Hector, je vous dois cela comme tout ce

qui est à moi, puisque je me donne à vous sans réserve.

Il la serra dans ses bras, et ce fut elle qui tendit son front au

premier baiser.

La lueur fugitive du réverbère voisin éclairait ses beaux yeux pleins

d'amour et de fière pudeur.

--Il n'y a rien de certain, reprit-elle, sinon une seule circonstance,

c'est que je ne suis pas née dans la maison de ceux qui m'ont tenu lieu

de parents. J'essayerais en vain de rendre avec clarté ces impressions,

confuses comme un brouillard; il me semble que je me souviens de m'être

souvenue: c'est le reflet d'un reflet; je crois que ma pensée, sans

cesse tournée vers cette brume, s'égare elle-même et prend l'imagination

pour la mémoire. D'où venais-je! je l'ignore, mais je venais de quelque

part dans Paris, j'en suis sûre. Je savais parler quand j'ai quitté ma

mère, et la terreur indéfinissable qui reste encore en moi me dit que je

fus enlevée par la violence. Le résultat de cette violence fut de me

faire perdre la parole pour longtemps, et peut-être aussi la pensée. Je

sens tout cela mieux que je ne l'exprime et pourtant je le sens très

imparfaitement... La personne dont je vous parlais, qui m'a appris à

lire, à écrire et le peu que je sais, était alors un saltimbanque qui

avalait des sabres. J'ignore ce qu'il est maintenant. Je l'ai revu ces

jours derniers et j'ai refusé de l'écouter, parce que ses paroles

étaient de celles qu'on ne doit point entendre. Je ne pourrais donner

aucune preuve à l'appui de ce que je vais vous dire, ma mémoire

elle-même est vide à cet égard; je n'ai qu'un indice, c'est la frayeur

indéfinissable qu'il m'inspirait à de certains moments. Cet homme a dû

être mêlé au drame qui me sépara de ma mère, j'en ai la conviction;

d'ailleurs il me parlait de ma mère, il est le seul qui m'ait parlé de

ma mère en ce temps-là; il la plaçait dans un noble hôtel ou dans un

château, et moi j'aurais juré que ses paroles se rapportaient aux

fugitives impressions qui restaient en moi. Je n'ai pas toujours bien

compris sa pensée, mais j'ai compris une fois, voici de cela plus de

deux ans, qu'il voulait subjuguer ma jeunesse en la flétrissant,

m'enchaîner à lui, me faire son esclave, et je l'ai chassé.

Malgré la nuit, on pouvait voir la pâleur qui était répandue sur le

visage d'Hector.

--Et où est-il, ce misérable! prononça-t-il d'une voix étouffée.

--Il est à Paris, répondit Saphir. Je lui dois beaucoup; et cependant je

ne saurais lui pardonner. Il est au monde la seule créature que je

déteste.

--Malheur à lui! dit Hector.

Elle l'entraîna vers un banc de pierre et s'y assit en disant:

--Je suis bien lasse. J'ai la fièvre quand je parle de ces choses. Me

comprendrez-vous, Hector, quand j'ajouterai que je n'ai aucun moyen de

reconnaître ma mère, et que cependant je dois rester en France! À mes

yeux, c'est un devoir sacré. Mon coeur me disait que vous viendriez,

vous voyez bien qu'il ne m'a pas trompée. Mon coeur me dit aussi que je

retrouverai ma mère.

Elle se tut. Hector restait pensif à ses côtés.

--Vous ne dites rien, murmura-t-elle. Puis changeant d'idée tout à coup:

--Moi, s'écria-t-elle, j'aurais un moyen de me faire reconnaître par ma

mère, et c'est en songeant à cela, à cela qui prouve si bien la bonté de

Dieu, que j'ai voulu un jour me rapprocher de Dieu. Je suis pieuse,

Hector, parce que Dieu m'a marquée d'un signe visible qui me rendra tôt

ou tard les baisers de ma mère.

Hector, depuis quelques instants, était en proie à une singulière

agitation. Il se souvenait de l'entretien qu'il avait eu l'avant-veille

dans cette solitaire avenue du bois de Boulogne avec Mme la duchesse de

Chaves.

Les amoureux croient aux miracles; il était ému jusqu'à la fièvre; il

pensait:

--Si c'était elle!

À son insu, ces mots vinrent jusqu'à ses lèvres.

--Que dites-vous? demanda Saphir avec reproche, vous ne m'écoutez plus.

Hector se laissa glisser à genoux et prit deux belles petites mains qui

frémirent entre les siennes.

--Je ne sais pas si je suis fou, murmura-t-il, je vous aime tant, Marie,

et il m'a été si doux, si consolant de causer de vous avec elle!

--Avec qui? demanda Saphir, qui essaya un mouvement pour retirer ses

mains.

--Avec quelqu'un qui vous aime déjà, répondit le jeune comte, parce que

je vous aime, avec ma seule amie, avec une femme si bonne, si belle...

--Si belle! répéta Saphir. Elle ajouta tout bas:

--Je la connais, je l'ai vue; c'est elle qui était dans la calèche. Vous

suiviez à cheval; vous vous penchiez, souriant et heureux, à la

portière.

--Route de Maintenon à Paris! s'écria Hector, c'est vrai... n'est-ce pas

qu'elle est belle?

--Trop belle! répliqua Saphir d'une voix changée. Je ne vous ai pas

encore dit de qui j'étais jalouse...

--Vous! jalouse d'elle!

--Dites-moi son nom.

--Madame la duchesse de Chaves.

--Ah! murmura la jeune fille, une duchesse! et vous songiez à elle

auprès de moi!

--Je songeais à elle et c'était songer à vous, Marie, ma bien-aimée,

Marie! De même que vous me dites aujourd'hui: je cherche ma mère, hier

elle me disait: je cherche ma fille...

--Sa fille! s'écria Saphir; elle! si jeune!

--Sa fille qui aurait votre âge, sa fille qui fut enlevée, comme vous, à

Paris, et à la même époque que vous.

La tête de Saphir tomba sur l'épaule d'Hector.

--Mon Dieu! murmura-t-elle. La duchesse de Chaves! ce nom n'éveille rien

en moi... et pourtant, voyez comme mon coeur bat! S'il se pouvait que ma

mère me fût rendue par vous! Si Dieu voulait.... Ah! au secours!

Ces derniers mots furent un cri déchirant.

Elle avait vu une forme sombre qui se détachait de l'arbre voisin; une

main s'était levée au-dessus de la tête d'Hector qui rendit un râle et

tomba foudroyé.

Saphir ne put jeter qu'un cri.

Un bâillon fut noué par-derrière sur sa bouche.

Une voiture arrivait au galop par le quai Billy, du côté de l'esplanade.

Trois hommes, qui jusqu'alors avaient été cachés par les arbres,

entouraient maintenant le banc au pied duquel Hector gisait sans

mouvement.

La voiture s'arrêta juste en face des trois hommes. Deux d'entre eux

soulevèrent Saphir, qui se débattait, et l'introduisirent dans la

voiture dont ils refermèrent la portière.

Elle voulut s'élancer dehors; elle n'était pas seule dans la voiture, où

deux robustes mains comprimèrent ses mouvements.

--Allez! dit-on sur le quai.

--Où ça? demanda le cocher.

--À l'hôtel, lui fut-il répondu avec impatience.

Le cocher ne savait rien sans doute, car il demanda encore:

--Quel hôtel?

--L'hôtel de Chaves, parbleu!

Saphir entendit ces derniers mots comme en un rêve. Au moment où la

voiture s'ébranlait, elle cessa de se débattre et s'affaissa, évanouie.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 87 / 95 题