Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d'accablement. Elle
essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment
sa vie, afin d'y retrouver, par l'analyse, des motifs vrais d'espérer ou
de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s'affaissait en une
écrasante fatigue.
Son coeur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent
d'irrésistible triomphe le gonflait.
L'exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa
lassitude.
Elle vint s'agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en
extase. Les paroles de l'oraison lui manquaient, mais son âme entière
s'élançait vers Dieu pour rendre grâces.
--Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu'elle put parler, et sa voix
était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous
m'avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre
le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire...
Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des
larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!
Elle s'arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle
eût craint d'être folle.
Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l'empire
de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l'amant le plus sauvage.
Agenouillée qu'elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans
une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues
par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés,
le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au
temps de croyance le génie des peintres chrétiens.
--La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours... peut-être demain! Elle se
redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait
comme une auréole.
Une dernière action de grâces s'élança de son coeur vers Dieu, puis elle
resta muette et souriante--de ce sourire qu'elles ont, quand le cher
enfant dort, heureux dans son berceau.
--Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m'aimer! je suis sûre que
je la reconnaîtrai... ne l'ai-je pas suivie jour par jour, dans ma
pensée? dans ma douleur, ne l'ai-je pas vue grandir, changer, embellir?
Elle n'a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux
blonds ont pris une nuance plus foncée... je sais tout cela, j'ai
calculé tout cela, je l'ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait
en ce moment...
Elle tressaillit au bruit de la porte qui s'ouvrait.
--Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la
draperie fermée.
Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le
domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier
grossier n'était pas d'une entière propreté.
--Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu'on ne fit pas attendre les
lettres des pauvres.
Elle l'éloigna d'un geste.
Si charitable qu'on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily,
généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d'or au
premier venu.
Mais on avait tué son beau rêve.
La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l'avait jetée, non
sans un mouvement de dépit.
Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu'elle était bonne et qu'elle
pensa:
--Il attend peut-être.
La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des
traces d'humidité. Lily l'ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car
la physionomie du message révélait d'avance son contenu. Ce devait être
une supplique, accompagnée d'un certificat d'hospice ou de mairie.
Mais la lettre n'était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en
plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d'écriture.
Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un carton oblong qui portait à son
revers l'adresse d'un photographe médaillé.
Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.
C'était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le
portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que
Petite-Reine avait bougé en posant.
Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de
stupeur.
Puis elle sonna violemment.
Sa femme de chambre accourut.
--Pas vous! s'écria-t-elle. Le domestique! je crois que c'est
Germain.... Germain! à l'instant même!
On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l'eut
trouvé, on l'envoya à madame la duchesse.
--Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être
remarquée.
--Le concierge, répliqua Germain.
--Faites monter le concierge sur-le-champ.
Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait
invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un
fonctionnaire de cette importance.
C'était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré
sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de
division qui coûte cher.
Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela
regarde ma femme, mais il se montra bon prince.
--C'est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l'a fait
attendre dehors.
--Et il est encore là? demanda Lily vivement.
--Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame,
j'entends mon épouse, ayant eu occasion d'aller sur le pas de la porte
cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:
«--Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd'hui, je
reviendrai demain... il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.
«Et je me souviens de son nom parce qu'il est drôle, s'interrompit ici
le concierge; il s'appelle Médor.
--Médor! répéta madame de Chaves d'une voix étouffée.
Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la
seconde fois:
--Médor!
Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau
lui faisait mal.
Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa
chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.
Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d'envoyer
prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une
rapidité inattendue; celui qui l'emmenait ne voulait point lui laisser
le temps de la réflexion.
La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la
porte de sa maison, l'avait conduite à la gare de chemin de fer du
Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express
l'emportait vers la mer.
Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient
l'amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de
jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le
lilas de la bonne laitière.
L'autel.--Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces
souvenirs!
Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau,
pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.
Elle n'avait gardé qu'une relique, et elle lui avait bien porté bonheur;
c'était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez
elle M. le marquis de Rosenthal.
Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine
avait cassé la monture de son bracelet. Lily l'avait dans sa poche pour
le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la
réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le
bracelet.
Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la
faire aller chez une somnambule.
Le marquis de Rosenthal!--Médor!
Que de choses dans une seule journée!
Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n'ajoutait point à la joie
de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.
Elle avait gardé à cette bonne créature un souvenir de reconnaissance et
d'affection pourtant; elle s'était dit souvent: je voudrais le retrouver
pour le faire heureux.
Et maintenant elle avait peur de Médor.
Cette peur s'expliquera d'un mot, quand nous dirons la pensée qui venait
à Lily.
Lily voulait croire aux paroles du marquis de Rosenthal; elle avait
besoin d'y croire et Lily se disait:
--Si Médor m'apportait la preuve que tout cela est mensonge?
Pourquoi était-il venu? Pourquoi, depuis qu'il était venu, Lily
repoussait-elle avec terreur cette idée qu'elle faisait peut-être un
rêve?
À cette question de savoir pourquoi il était venu, ce pauvre bon Médor
n'aurait peut-être pas su répondre lui-même d'une façon bien
catégorique.
Certes, il ne venait pas chercher une aumône. Était-ce uniquement le
désir de voir la Gloriette qui avait guidé ses pas?
Il l'aimait bien assez pour cela. Les quelques jours qu'il avait passés
à garder la folie de la jeune mère, couché comme un chien dans le
bûcher, formaient la grande page de ses souvenirs. À proprement parler
il n'avait vécu ni avant, ni après: ces quelques jours étaient toute sa
vie.
Et pourtant il n'était pas venu seulement pour revoir la Gloriette.
Il avait bien cherché depuis quatorze ans. Chercher était devenu chez
lui une sorte de manie, car, à mesure que le temps passait,
l'impossibilité de trouver se faisait plus évidente.
En gagnant maigrement son pain au métier abandonné d'avaleur de sabres,
Médor se figurait qu'il gardait une chance de se trouver tout à coup, en
foire, face à face avec Petite-Reine.
Et plus d'une fois, dans le cours de ses pérégrinations, il avait
rencontré des fillettes, puis des jeunes filles qui avaient l'âge de
Petite-Reine, et auxquelles son imagination prêtait une ressemblance
avec l'objet de ses constantes pensées.
Il s'était ingénié alors, il avait interrogé, lui si timide, mais les
réponses obtenues avaient toujours fait évanouir son espoir.
Depuis quelques jours, son espoir tenace avait repris le dessus.
En face du lieu qu'il avait choisi pour bâtir sa misérable cabane, sur
l'esplanade des Invalides, pour les fêtes du 15 août, s'élevait la
pompeuse baraque des époux Canada, les maîtres de la foire.
Ils étaient bonnes gens, nous le savons du reste, et d'ailleurs ils
connaissaient Médor comme étant le seul ami du père Justin, le fameux
homme de loi dont Médor nettoyait de temps en temps la tanière, quand
toutefois le père Justin voulait bien le permettre.
Échalot avait dit souvent à Médor:
--Si l'avalage n'était pas une carrière démolie, nous te prendrions
volontiers avec nous, ma vieille, car tu fais pitié dans ton trou; mais
l'avalage est fané jusqu'à ce que les caprices de la mode le fassent
refleurir un jour ou l'autre, et depuis le jeune Saladin qui mangeait
vingt-quatre pouces, la chose a disparu complètement des habitudes du
XIXe siècle.
Médor était entré plus d'une fois voir danser mademoiselle Saphir qui,
indépendamment de son talent et de sa beauté, l'un et l'autre bien
au-dessus de ce qui se montre habituellement en foire, avait produit sur
lui une impression indéfinissable.
Il se demandait: à qui donc ressemble-t-elle?
Et comme son idée fixe le tenait toujours, il évoquait le souvenir de la
Gloriette.
Mais mademoiselle Saphir ne ressemblait pas à la Gloriette. Une fois
Échalot lui dit:
--Madame Canada t'invite à prendre le café noir.
Et pendant qu'on prenait le café, madame Canada s'informa du lieu où
perchait maintenant le père Justin. Elle avait besoin de le voir et de
le consulter.
--Au sujet de choses, ajouta Échalot, qui sont des mystères et des
délicatesses par rapport à notre fille d'adoption dont tu n'as pas
besoin d'en connaître le secret ni le bel avenir.
Médor promit de conduire le ménage Canada chez le père Justin. Mais, en
regagnant son trou, il se disait:
--Il y a donc un secret! à qui ressemble-t-elle?
La veille du jour où nous sommes, au matin, Médor avait rencontré
mademoiselle Saphir qui se rendait, selon son habitude, à la messe de
Saint-Pierre-du-Gros-Caillou.
Et vraiment, avec sa toilette simple et presque austère, elle vous avait
si bien l'air d'une demoiselle de bonne maison!
Assurément, monsieur le curé, qui avait remarqué sa piété modeste, se
serait fâché tout rouge si vous lui aviez dit que sa nouvelle
paroissienne était une saltimbanque.
Médor la regarda bien comme il faut, et quand il fut tout seul une idée
lui poussa.
--C'est au père Justin qu'elle ressemble, se dit-il tout à coup, non pas
au père Justin d'aujourd'hui, mais au crâne jeune homme qui vint, dans
les temps, rue Lacuée, n° 5,--à l'homme du château, quoi!
Cette découverte le troubla singulièrement. Il s'en occupa toute la
journée, jusqu'à l'heure où sa fièvre changea parce qu'il avait vu le
milord basané entrer à la baraque et la Gloriette, toujours jeune et
belle, en costume d'amazone, avec un beau jeune homme.
Il était donc venu à l'hôtel de Chaves, non pas seulement pour voir la
Gloriette, mais encore pour lui dire: «Je connais une jeune fille,
autour de laquelle il y a un secret, et qui ressemble au père de
Petite-Reine.»
Mais comment arriver auprès de madame la duchesse de Chaves?
Médor avait au plus haut degré la conscience de sa misère. Entre lui et
les Canada, il voyait une distance immense. Jugez de ce que devenait
l'intervalle, quand il s'agissait de la noble habitante de ce palais
situé rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Pendant toute la nuit Médor réfléchit.
Le matin, il se rendit chez le père Justin, non point pour lui faire
part de son embarras, car le père Justin et lui ne causaient guère, mais
tout uniment pour balayer un peu son taudis.
En balayant le taudis, Médor aperçut le portrait photographié de la
Gloriette qui pendait toujours au-dessus du berceau.
Il ne fit ni une ni deux, il le vola et, rendu audacieux par son désir,
il pria le père Justin lui-même, lorsque celui-ci rentra, déjà à demi
ivre de lui écrire sur un carré de papier l'adresse de madame la
duchesse de Chaves, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Ainsi parvint à la Gloriette cet envoi qui était comme un vivant
témoignage du passé déjà si lointain.
Elle se regarda elle-même comme s'il y avait eu des années qu'elle ne
s'était vue. Pour un instant, l'intervalle qui la séparait de sa
jeunesse se voila comme un rêve.
Ce nuage qu'elle tenait dans ses bras et dont les contours indécis
semblaient sourire, c'était Petite-Reine.
Elle embrassa Petite-Reine--le nuage.
Et malgré elle, l'exaltation de toute cette grande joie qui l'enivrait
naguère tomba.
C'était un symbole: aujourd'hui comme alors, qu'avait-elle entre ses
bras sinon un nuage?
Et c'était une menace peut-être. Rien ne le lui disait, mais elle le
sentait ainsi.
Il y avait en elle une terreur confuse qui opprimait son allégresse et
qui murmurait tout au fond de sa conscience:
--Prends garde!
Ses yeux s'attachaient alors sur ce brouillard souriant dont les
contours laissaient deviner Petite-Reine; elle essayait de percer le
nuage...
Un pareil courant d'idées n'aboutit point, d'ordinaire, au besoin de
faire toilette, surtout quand on vit, comme Mme de Chaves, dans une
solitude presque absolue.
Pourtant, vers deux heures de l'après-midi, madame la duchesse sonna ses
femmes pour s'habiller.
C'étaient deux bonnes personnes, bien dévouées, qui se dirent:
--Il paraît que le comte Hector va venir.
Contre l'habitude, madame la duchesse donna beaucoup de temps et accorda
un très grand soin à sa parure. Elle n'était contente de rien. Il fallut
recommencer trois fois l'arrangement de sa merveilleuse chevelure qui,
les autres jours, se faisait en un tour de main.
Les deux fidèles caméristes se demandèrent:
--Est-ce que ce ne serait plus pour le comte Hector?
Et toutes les deux le plaignirent sincèrement, car c'était un doux et
beau jeune homme.
--Faut-il faire atteler? interrogea l'une d'elles.
--Non, répondit madame de Chaves qui se regardait dans sa psyché en
disposant les plis de sa robe.
Évidemment elle attendait quelqu'un, et, pour ce quelqu'un, elle voulait
être belle.
Les deux caméristes, congédiées, parlèrent de cela longtemps.
Quel était l'heureux mortel?...
Trois heures sonnèrent, puis quatre heures. En tout cas, l'heureux
mortel se faisait terriblement attendre.
Un peu avant cinq heures, les deux battants de la porte cochère
s'ouvrirent tout grands. C'était monsieur le duc, en chaise de poste,
revenant de ce voyage qu'il n'avait point fait.
--Il n'est plus temps, pensèrent les deux femmes de chambre. L'heureux
mortel a manqué le coche!
Mais en ce moment, la sonnette de madame la duchesse retentit. Elles
s'élancèrent ensemble. Voici ce qui leur fut ordonné.
--Faites savoir à monsieur le duc que je suis un peu souffrante, et que
je l'attends chez moi.
--Ah bah! fit la première camériste dans l'antichambre.
--Tiens! tiens! répondit l'autre.
Elles éclatèrent de rire, et s'écrièrent ensemble:
--Par exemple, je n'aurais pas deviné celle-là! Mieux vaut tard que
jamais. C'est monsieur le duc qui est l'heureux mortel.