Saladin voit le pied d'un Habit-Noir

Saladin débitait toutes ces choses avec un aplomb plein de calme et son

accent allemand qu'il n'exagérait jamais donnait à son récit une saveur

particulière.

Il avait trouvé cet accent tout fait sous le péristyle de la Bourse.

--Je fus bientôt arrêté dans le rayon de mes investigations

personnelles, poursuivit-il. En France, il n'est pas permis de faire la

police soi-même. J'avais noué des relations au commissariat du quartier

Mazas, et je m'informai auprès d'un inspecteur s'il me serait possible

d'entrer à la préfecture sous un nom d'emprunt qui mît à l'abri la

noblesse de mes ancêtres.

«Il fallait en arriver là ou abandonner la recherche qui me tenait si

fort au coeur. J'avais découvert, en effet, il est à peine besoin de le

dire, que la mère de ma petite Justine avait quitté le quartier Mazas

depuis nombre d'années.

«En Allemagne comme en France nous avons nos préjugés contre la police,

mais la fin justifie les moyens, et je crois que s'il avait fallu

m'affilier à des malfaiteurs pour conquérir le bonheur de Petite-Reine,

je n'aurais pas hésité un instant.

«On soumit le cas à un gros bonnet de la sûreté qui avait la réputation

de jauger les gens d'un coup d'oeil. Il répondit d'abord que tous les

marquis étaient des imbéciles, et qu'il n'avait pas besoin d'un fainéant

dans sa boutique, puis il voulut me voir par curiosité, disant qu'un

marquis comme moi devait être une drôle de bête.

«Je lui fus présenté; il me fit subir un examen de trois quarts d'heure,

dans lequel je lui rendis compte des moyens que j'avais employés pour

constater l'identité de Petite-Reine.

«--C'est naïf comme tout, me dit-il, mais c'est joli pour un jeune homme

qui n'est pas de l'état et n'en a pas les outils.

«Il m'invita à dîner, non sans me faire sentir le prix de cette

condescendance et me lança dès le soir même dans une histoire à faire

dresser les cheveux.

«Il s'agissait de la bande connue sous le nom des Habits Noirs qui

disparaît de temps en temps pour revenir toujours, dénoncée par ses

crimes.

«Selon la coutume de l'association, les Habits Noirs, après avoir volé

et assassiné une riche veuve du quartier Saint-Lazare, avaient jeté dans

les jambes de la justice un prétendu coupable que les preuves accumulées

avec soin accablaient.

«C'était aussi complet que l'affaire de l'armurier de Caen, ce pauvre

André Maynotte, qui disait lui-même à ses juges: «Je suis innocent, mais

si j'étais chargé de me juger moi-même, je crois que je me

condamnerais.»

«Il y avait un neveu de la veuve, mauvais sujet, brutal, ivrogne, qui

devait hériter d'elle et l'avait menacée.

«Grâce à moi, le _truc_ des Habits Noirs fut découvert (je vous demande

pardon, madame, d'employer de pareilles expressions devant vous), et du

même coup ma réputation fut faite. Seulement les Habits Noirs courent

encore.

«On ne me foula point, on me laissa suivre ma pente naturelle, et je ne

fus appelé à faire de la police active que dans les grandes occasions.

«Sans me vanter, je vous aurais retrouvée plus tôt si vous aviez été en

France; mais au bout de cinq ans, sachant absolument tout ce que je

voulais savoir et me trouvant en face du vide, puisque ma science

n'aboutissait à rien, je donnai ma démission à la sûreté et je

m'embarquai pour l'Amérique avec Justine.

«Je dirais que j'ai perdu là plus de deux ans s'il n'était certain que

les voyages forment beaucoup un jeune homme. Justine et moi, nous ne

manquions de rien, parce que j'étais chargé là-bas de représenter les

intérêts commerciaux de plusieurs grandes maisons de France.

«Je dois avouer que mes recherches au Brésil furent couronnées d'un

médiocre succès. Je ne pouvais vous y trouver, puisque vous n'y étiez

plus, mais en bonne police j'aurais dû tomber sur vos traces.

«Il n'en fut pas ainsi, et à mon retour en France le nom de Chaves, sans

m'être tout à fait indifférent, puisque je l'avais inscrit dès longtemps

dans mes notes, n'éveillait en moi que de vagues suppositions.

«Il y avait une raison à cela, madame, et vous l'avez déjà devinée, si

vous connaissez le coeur humain. La tiédeur avait succédé à la passion

dans mes recherches, ou plutôt la passion s'était portée ailleurs, et au

lieu de l'ardent désir que j'avais autrefois, peut-être éprouvais-je une

sorte de crainte de me rencontrer face à face avec l'objet de mes

recherches: la mère de Justine.

«Justine avait quinze ans; Justine, admirablement belle et pure, me

laissait voir naïvement l'attrait qui l'entraînait vers moi.

«Je n'ai pas l'âge d'être son père.

«Au moment où je suis tombé sur vos traces, madame, Justine et moi nous

étions sur le point de partir pour l'Allemagne. Mes amis ont en effet

obtenu de Sa Majesté la révocation de la sentence d'exil lancée contre

un enfant innocent, et si je ne suis pas sûr de recouvrer tous les biens

de ma famille, j'ai du moins la certitude de procurer à ma jeune épouse,

au sein de ma patrie, une existence honorable et indépendante.

Saladin arrondit son débit pour prononcer cette phrase fleurie. Il était

manifestement content de lui-même et regardait madame de Chaves d'un air

vainqueur.

Celle-ci, au contraire, semblait avoir perdu la profonde émotion qui

l'avait agitée pendant la plus grande partie du récit. Ses beaux

sourcils étaient froncés légèrement et les plis de son visage

indiquaient le travail de la réflexion.

--J'ai dit! prononça pompeusement Saladin. Etes-vous contente de moi,

madame?

Lily lui tendit la main de nouveau, mais évita de répondre à sa

question.

--Monsieur le marquis, dit-elle, je serais malvenue à élever l'ombre

d'un doute sur ce que vous venez de m'apprendre, mais je suis mère et

mon trésor est entre vos mains; pardonnez-moi si j'attends avec quelque

frayeur les conditions que, peut-être, vous voudrez m'imposer.

--Madame, répliqua Saladin avec une dignité de plus en plus marquée, ma

vie entière répond à cette inquiétude. Je suis gentilhomme, il m'est

pénible de vous le répéter, et à l'heure où j'épousais la pauvre

orpheline, recueillie par moi sur la grande route, j'avais les moyens de

donner à ma femme le pain de chaque jour et le respect de tous.

--Vous êtes un galant homme, monsieur le marquis, prononça doucement

madame de Chaves, que dominait toujours une secrète préoccupation;

m'est-il permis de vous interroger?

--Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un

redoublement de fierté.

Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.

--Après tant d'années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui

était l'enfant au berceau... rien...

Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin

en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s'éclairer d'une

soudaine lueur.

La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu'il

devinait déjà était de celles qu'il avait notées.

Entre toutes les questions qu'il attendait c'était celle-là, très

certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse.

Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:

--Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s'agissait pas seulement

de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la

belle jeune femme présentée par vous l'enfant qui marchait à peine...

Avez-vous songé à cela?

Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur

elle.

--J'y ai songé, répondit-il.

--Et le moyen d'arriver à cette reconnaissance, vous l'aviez?

--Si je ne l'avais pas eu, répondit Saladin, je n'aurais même pas risqué

les premiers pas sur cette route hérissée d'obstacles.

Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.

--Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!

--Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible,

puisque vous le savez aussi bien que moi?

--Je veux que vous parliez? s'écria la duchesse avec force. Tout dépend

du mot que vous allez prononcer!

Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un

instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça

lentement:

--Dieu l'avait marquée, madame.

--Ah!... fit la duchesse en un cri éclatant.

Saladin poursuivit:

--Il n'y avait que moi près d'elle, quand je la relevai blessée, presque

mourante. Je dus remplir tous les devoirs d'un homme de l'art et donner

à l'enfant les soins d'une mère. Votre fille, madame, avait entre

l'épaule et le sein à droite, ce qu'on appelle une envie: une cerise

rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent...

--Et elle l'a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.

--Elle l'avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui

n'était pas exempt de fatuité.

On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même

contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant.

La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et

surtout par le sourire qui l'accompagnait, et pourtant, soulevée, en

quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui

exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit

ses bras pour dire avec transport:

--Je vous crois! oh! je vous crois... où est-elle?

Saladin fut magnifique de sang-froid.

--Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les

deux mains très affectueusement pour l'aider à se rasseoir, la question

n'est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je

n'ai jamais eu l'ombre d'un doute à cet égard.

--Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle?

Saladin eut encore son geste de maître d'école.

--Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa

mère l'embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne

la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse,

quand il s'agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l'un qu'à

l'autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu'avant de

faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m'obligeait, j'avais

eu l'honneur de vous adresser une importante question.

La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient.

--C'est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.

Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux

tout de suite. Quoi qu'elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et

peur.

Certes elle était encore bien incapable d'analyser le monde

d'impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient.

Elle était en face d'un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi

à la hauteur d'un héros.

Mais depuis deux heures que le héros était là, l'échange mystérieux qui

a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit

l'effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune

marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité

de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet

homme mettait une poignante amertume.

--Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête

est faible et j'ai besoin d'être guidée.

--La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet

l'interrogatoire, mais je ne me serais pas permis...

--Faites comme vous l'entendrez, interrompit madame de Chaves avec

fatigue.

Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant

ses notes:

--Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation;

j'ai une responsabilité considérable. On n'élève pas une jeune fille, et

quand je dis _élever_ c'est pour exprimer mon idée le plus simplement et

le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de

Rosenthal... vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d'apprendre que

votre fille porte ce titre et ce nom?

--Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c'est la première fois que vous

les lui appliquez.

--Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J'ai quelque philosophie

et je sais faire la part de l'égoïsme jaloux d'une mère. Nous serons,

j'en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je

vous répète que j'ai conscience d'être responsable et que, sous aucun

prétexte, je ne compromettrais jamais l'avenir de celle qui a été à la

fois ma fille et ma femme. Causons, s'il vous plaît, de M. de Chaves.

Lily fit de la tête un geste de consentement résigné.

--Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses

carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la

main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous... oui, n'est-ce

pas? très bien... je prends mes notes. Ce ne sera pas long.

Lily le regardait faire. La prostration la prenait.

--Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa

une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire?

--Une troupe de bateleurs embarqués au Havre...

--Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n'est pas fort, mais les gens

qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n'était pas en

Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus

amoureux, et, en fait d'amour, c'est un diable. Il mettrait le feu aux

quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage,

il parla de mariage.

--Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.

--Bon! s'écria Saladin. Vous ignoriez qu'il eût une femme?

--Je l'ignorais.

--C'est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres

détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se

débarrassa-t-il de cette pauvre dame?

--J'ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily:

une scène de jalousie...

--Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des

commentaires très dramatiques.

--Mais savez-vous, s'interrompit-il en prenant à la main un de ses

carrés de papier, qu'étant donné le caractère et les moeurs de ce bon M.

de Chaves, je n'aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon,

fausse absence; aujourd'hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu

secrètement--en embuscade pour surprendre sa femme.»

--À la volonté de Dieu, murmura la duchesse.

--Permettez, je n'ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune

comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38».

Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et

sereine fierté.

--Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu

même, je m'y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme

notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l'autre duchesse

n'était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous

l'avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L'intérêt de madame la

marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de

Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma

belle-mère.

La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit:

--Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la

suite des événements d'hier, j'ai cru devoir lui défendre ma porte.

--Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de

Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s'était passé sur

l'esplanade des Invalides.

Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de

plomb joua énergiquement sur le papier.

--Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été

voir mademoiselle Saphir! C'est la meilleure danseuse de corde de la

foire. Monsieur de Chaves était-il seul?

--Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort

souvent à l'hôtel depuis quelque temps... depuis que monsieur de Chaves

se livre à certaines affaires industrielles.

--Nous reviendrons à ces affaires qui m'intéressent beaucoup,

interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce

personnage?

--C'est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis

Pallante.

Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans

prendre souci de cacher son profond étonnement.

--Vous le connaissez? demanda la duchesse.

Au lieu de répondre Saladin pensait:

«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie

s'embrouille.»

Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait

déjà plus à la question qu'elle venait de faire.

Saladin, lui, s'enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il

tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait

modifier considérablement son plan.

Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts

faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.

Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs

avec le poétique respect qu'on doit aux personnages légendaires.

Nous avons dit que l'affaire, l'unique affaire qui avait occupé toute la

vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes

de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.

Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits

Noirs étaient à son insu dans son affaire.

Son imagination travaillait déjà et il se disait:

«Si monsieur le duc lui-même?... c'est impossible! il est encore trop

riche... et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie

des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins... Je saurai

demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.»

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 64 / 95 题