Saladin monte à l'assaut

Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même

qu'il y a dans l'art des oeuvres très méprisables dont le succès est

forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de

vue.

Le roman est entré dans nos moeurs bien plus profondément qu'on ne le

pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour

celles qui souffrent d'une grande blessure, la vie même devient un

roman.

Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu'elle occasionne

comme au point de vue des espoirs de guérison qu'elle laisse, touche par

quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs,

l'invasion du roman dans la vie passe à l'état de tyrannie absolue.

Les contes, en effet, partent presque toujours d'un fait véritable et,

pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain,

malheureusement, que l'enlèvement d'un enfant n'est pas une circonstance

très exceptionnelle.

Parti du fait fondamental et vrai, le romancier en tire des conséquences

à sa guise, et c'est là que commence le roman.

C'était-à-dire, pour beaucoup de gens, le mensonge; pour d'autres, la

déduction logique des événements.

Nous ne craignons pas de dire que l'imagination blessée de toute mère à

qui on a ravi son enfant invente en une semaine plus de romans que

l'habileté du plus fécond romancier n'en saurait trouver en dix années.

Madame de Chaves reçut le soir même par la poste la lettre de la

somnambule. Il y avait en elle, en ce moment, une inquiétude qui se

rapportait à un danger tout personnel; madame de Chaves, nous le savons,

n'ignorait rien de la sauvage et bizarre nature de son mari.

Elle connaissait vaguement, mais suffisamment, l'histoire de celle qui,

avant elle, avait porté ce titre et ce nom: duchesse de Chaves.

Elle lut la lettre au milieu d'une certaine préoccupation, non point

qu'elle eût peur, car elle était brave comme toutes celles qui ont

terriblement souffert, mais parce qu'elle tenait, comme d'autres

s'accrochent au dernier amour, à la faible espérance qui était désormais

toute sa vie.

Car telle nous l'avons vue autrefois dans la chambrette de la rue

Lacuée, à genoux devant le berceau vide de Petite-Reine, telle Lily

était restée après tant de temps écoulé.

Sa fille! il n'y avait en elle que sa fille. En dehors de ses regrets et

de ses espoirs qui avaient sa fille pour objet, vous eussiez trouvé dans

sa poitrine le coeur d'une morte.

Elle jeta la lettre qu'on lui avait apportée dans sa chambre à coucher,

et se reprit à songer à cette rencontre bizarre: monsieur le duc de

Chaves, cet homme sombre et froid, montant les degrés qui conduisaient à

un théâtre forain.

C'était fort surprenant, mais, en somme, la conduite de monsieur le duc

intéressait Lily médiocrement, et ce qui lui restait de cette aventure

c'était le singulier regard que monsieur de Chaves avait jeté sur elle.

Monsieur de Chaves était à Paris quoiqu'il eût annoncé hautement son

départ, et monsieur de Chaves, avant son absence, lui avait fait

comprendre, avec douceur et courtoisie, que les assiduités du jeune

Hector de Sabran pouvaient présenter un danger.

S'il était une femme au monde dans l'existence de laquelle le roman

débordât, c'était assurément madame de Chaves. Depuis l'heure de sa

naissance, en quelque sorte, le roman ne l'avait jamais quittée,

quoiqu'il n'y eût pas un atome de tendance romanesque dans son esprit,

ni dans son coeur.

Elle avait passé au milieu de tout cela, portée par les événements, et

n'avait jamais eu qu'une passion profonde, son amour pour sa fille.

Justin lui-même ne lui laissait qu'un souvenir doux et tranquille.

Mais le roman la pressait de toute part. Et en ce qui regardait sa

position vis-à-vis de son mari demi-sauvage, c'était un roman bien

connu, une légende, un conte d'enfant: l'histoire de Barbe-Bleue.

Monsieur le duc n'était pas homme à chercher des intrigues subtiles. Il

aimait avec une brutalité folle. Lily avait la conviction qu'il s'était

débarrassé de sa première femme pour l'épouser, elle, Lily.

Elle pensait, tout en se disant: c'est impossible! qu'il pourrait

prendre le même moyen pour épouser une autre femme.

Elle ne l'avait jamais aimé. Elle avait pour lui la répugnance terrifiée

des enfants prisonniers de l'ogre. Elle s'était résignée à cette torture

de vivre près d'un pareil homme, parce qu'elle avait vu dans ce

sacrifice le moyen de retrouver Justine.

Elle eût fait plus encore, si une épreuve plus dure se fût présentée à

elle.

Du reste, monsieur le duc de Chaves l'avait aimée passionnément pendant

plusieurs années, et jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sur

lui un remarquable empire.

Il était fier de sa beauté. Il éprouvait à chaque instant de ces

mouvements de jalousie qui enchaînent, et pour le garder esclave, Lily,

soutenue par la pensée qu'elle travaillait pour sa fille, avait parfois

surmonté un sentiment qui était plus que de la froideur.

Le duc alors redevenait l'amant agenouillé des premiers jours.

Au bois et dans les fêtes de la haute vie, en voyant passer cette femme

si noblement fière, souriante et, en apparence, heureuse d'être partout

la reine de beauté, vous n'eussiez jamais deviné la plaie incurable de

son âme.

Monsieur le duc de Chaves, de son côté, avait accompli loyalement au

moins une partie du pacte conclu. Sa fortune avait toujours été à la

disposition de Lily, dès qu'il s'était agi de chercher Petite-Reine.

Il n'avait menti qu'une fois, quand il avait donné à penser à la jeune

mère que sa fille était partie pour l'Amérique.

Et s'il avait menti, c'était pour emporter l'objet de sa passion comme

une proie.

Lily, seule dans sa chambre, repassait en elle-même ces événements

lointains, mais la lettre mystérieuse, à son insu, prenait déjà sa

pensée.

Souvenons-nous que, même avant d'avoir reçu cette lettre, elle avait dit

à Hector, superstitieuse comme toujours les martyres: «Si cette

somnambule retrouvait le bracelet, elle pourrait aussi retrouver

l'enfant...»

La lettre était sur la table de nuit. Madame la duchesse de Chaves se

prit à la regarder. Matériellement, cette lettre sentait l'endroit d'où

elle venait: c'était un papier grossièrement parfumé, dans une enveloppe

timbrée avec prétention.

Madame de Chaves la prit et la relut. Elle fut frappée, ou plutôt

blessée par la niaise emphase de son contenu. Ces phrases, coupées avec

une majesté sibylline, lui sautèrent aux yeux comme une ridicule

mystification.

Et pourtant elle la relut non pas une fois, mais dix fois.

Le roman! le roman, stupide ou non, la menace qu'on ne comprend pas, la

promesse mystérieuse!

Je ne sais pas d'homme au monde qui puisse recevoir, sans émotion, la

prière de passer chez un notaire inconnu.

C'est là le roman, c'est là son prestige, c'est là ce qui mène les trois

quarts de la vie des trois quarts d'entre nous!

Et si je voulais aller au fond des choses, je dirais que, quand le roman

entre une fois dans la vie, plus il est absurde plus il devient

entraînant.

D'ailleurs, il y avait quelque chose dans cette lettre. On avait

découvert le nom de madame de Chaves et son adresse qu'elle avait cru

tenir cachés; on avait retrouvé le bracelet; on avait fait bien plus: on

avait deviné, et c'était magie, la secrète préoccupation de son coeur.

Car cet objet, plus cher et plus cruellement regretté, auquel on faisait

allusion, que pouvait-il être, sinon sa fille elle-même?

Elle se mit au lit en songeant à la lettre.

Elle voulut s'endormir; la lettre la poursuivit comme une tyrannie.

Et, chose singulière, parmi les énigmes que la lettre proposait, les

plus obsédantes pour sa pensée n'étaient pas celles dont l'exposé du

moins se comprenait.

Son adresse devinée, le bracelet retrouvé, l'allusion faite au sort de

sa fille, tout cela s'évanouit peu à peu pour céder la place à ce

problème, idiot dans ses termes: monsieur le marquis de Rosenthal se

présentant à l'hôtel, sous le nom de Renaud, ancien employé de la

police.

De bonne heure, Lily se leva. Elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit.

Avant huit heures, elle était assise dans son boudoir, impatiente déjà

et trouvant que monsieur le marquis de Rosenthal tardait. Elle avait

donné l'ordre exprès d'introduire auprès d'elle monsieur Renaud sitôt

qu'il se présenterait.

Demi-cachée derrière ses rideaux, elle interrogeait la cour et guettait

la porte cochère.

Enfin, quelques minutes avant neuf heures, la porte s'ouvrit et un jeune

homme, vêtu de noir, se dirigea vers la conciergerie. Le concierge,

après l'avoir écouté, le conduisit lui-même jusqu'au perron.

Lily put l'examiner à son aise tandis qu'il traversait la cour d'un pas

lent et solennel.

C'était un étudiant allemand, non pas précisément tel qu'on les voit à

Leipzig ou à Tübingen, mais tel que les théâtres nous les montrent

quand ils font de la couleur locale: bottes molles, pantalon noir

collant, veste et jaquette noires surmontées par un vaste col blanc

rabattu. Seule, la casquette traditionnelle était remplacée par un

chapeau tyrolien à larges bords, d'où s'échappaient les mèches

abondantes et lustrées d'une chevelure noire.

Lily avait vaguement l'espoir de trouver en ce nouvel arrivant une

figure connue, mais elle dut s'avouer qu'elle ne l'avait jamais vu.

L'instant d'après, un domestique annonça monsieur Renaud, et Saladin fit

son entrée dans le boudoir de madame la duchesse.

Celle-ci se leva pour le recevoir. Il salua, mais non point très bas, et

dit en fixant sur elle ses yeux ronds qui la troublèrent:

--Voilà bien des années que je m'occupe de vous.

Il avait en parlant un léger accent tudesque.

Madame de Chaves ne trouva pas de réponse, elle le regardait avec une

sorte de frayeur: Saladin eut un sourire de froide bonté.

--Je ne vous veux que du bien, prononça-t-il du bout des lèvres.

La duchesse lui montra de la main un siège et dit tout bas:

--Je vous en prie, monsieur, apprenez-moi ce que je puis espérer de

vous.

Saladin croisa ses bras sur sa poitrine. Il était superbe d'aplomb et de

gravité. Il avait passé la nuit à composer son rôle, à l'apprendre et à

le répéter.

Languedoc, déniché à la foire par Similor, était venu lui faire une

tête: une tête de marbre immobile et glacée.

Si Saladin avait su le monde, peut-être aurait-il reculé devant

l'audacieuse comédie qu'il allait jouer; peut-être du moins aurait-il

choisi d'autres moyens et pris d'autres apparences.

Sans prétendre qu'un autre stratagème n'eût point réussi auprès de cette

pauvre femme, subjuguée d'avance et préparée à toutes les crédulités,

nous affirmons que Saladin avait bien choisi son personnage.

Nous ajoutons que les comédies de ce genre arrivent au succès, surtout

par leurs côtés les plus invraisemblables.

Les charlatans sauvent parfois ceux que la médecine sérieuse a

condamnés. Il en est ainsi dans la vie, et certains découragements se

réfugient d'eux-mêmes dans l'impossible.

Chaque siècle, du reste, subit pour un peu l'influence de la poésie

ambiante: ceci du haut en bas de l'échelle sociale. On est bien forcé de

prendre le merveilleux où les poètes l'ont mis.

Les sorciers du Moyen Age, succédant aux oracles antiques, se

chargeaient de répondre aux questions de l'ambition effrénée ou de

l'aveugle désespoir. Le XVIIIe siècle incrédule inventa les magnétiseurs

et but en riant l'élixir de vie, distillé par le comte de Cagliostro.

Nous avons eu de nos jours les médiums et les tables tournantes.

C'est là le merveilleux pur, le surnaturel franchement inexplicable.

Mais le merveilleux poétique est autrement fait. C'est la baguette des

fées, ce sont les miracles obtenus par la lance des chevaliers, ou bien

ce sont les prouesses encore plus étonnantes accomplies par l'épée de

d'Artagnan, par l'or de Monte-Cristo.

On ne croit pas à tout cela, je le veux bien, mais il en reste quelque

chose.

D'Artagnan mourut il y a longtemps.

Depuis Monte-Cristo, Jupiter en habit noir qui lançait les billets de

banque comme la foudre, on a été chercher le merveilleux plus bas

encore, beaucoup plus bas.

Quelques-uns ont choisi des assassins et des voleurs pour les revêtir de

je ne sais quels oripeaux magiques; d'autres, moins fous et plus hardis,

ont osé prendre cette personnalité détestée et méprisée: l'agent de

police, pour l'entourer de rayons sur l'effronté piédestal de leurs

fictions.

On pêche ses héros où l'on peut, dans les temps de disette avérée. Il y

a quelque chose d'original et à la fois de généreux à préférer les

gendarmes aux voleurs en un pays comme la France, assez spirituel pour

siffler toujours les gendarmes en applaudissant fidèlement les voleurs.

Je ne puis que louer de tout mon coeur les hommes de grand talent qui se

sont donné la mission de réhabiliter l'agent de police. Il était temps

de flétrir l'innocence incurable du suffrage universel se faisant le

complice des meurtriers et des filous pour accabler ces modestes soldats

qui gardent vaillamment le repos de nos nuits et n'ont pas même, pour

compenser la dérisoire modicité de leur paye, l'appoint de la

considération publique.

Mais, entre les réhabilitations équitables et les fusées d'une complète

apothéose, il y a de la marge, et peut-être n'était-il pas nécessaire de

remplacer le chapeau que messieurs les inspecteurs de la sûreté portent

dans la vie réelle par une trop fulgurante auréole.

Pour plaire, nous sera-t-il répondu, il faut exagérer dans un sens comme

dans l'autre.

Ceux qui disent cela mentent, insultant à la fois les écrivains et le

public.

Ma religion est qu'on peut plaire en disant l'exacte vérité; ma croyance

est que nous heurtons tous les jours sur le trottoir des réalités bien

autrement curieuses et bizarres que n'en peut inventer l'exagération

même de ceux qui se battent les flancs pour étonner les naïfs.

Saladin, comédien de petite venue, mais très soigneux et très habile,

profitait tout uniment d'un courant. Il exploitait la mode du détective.

Après avoir examiné madame la duchesse le temps voulu pour produire son

effet, il prit le siège qu'on lui indiquait et tira de sa poche un assez

vaste portefeuille en même temps qu'un objet enveloppé dans du papier

qu'il remit entre les mains de madame de Chaves.

--Voici d'abord le bracelet de Petite-Reine, dit-il.

La duchesse à ce nom devint pâle comme une morte. Le tonnerre, éclatant

dans la chambre, n'eût pas produit sur elle un pareil effet. Elle

chancela sur son siège et murmura:

--Quoi, monsieur! vous savez?...

--Je suis Renaud, répondit Saladin d'une voix basse et brève.

Il se mit en même temps à feuilleter rapidement son carnet.

--Rue Lacuée, n° 5, dit-il en prenant un premier carré de papier: Madame

Lily, dite la Gloriette, dix-huit à vingt ans, très jolie, conduite

bonne, enfant dont on ne connaît pas le père; nom de l'enfant: Justine,

mais plus souvent appelée Petite-Reine dans le quartier...

Contestez-vous?

La duchesse le regardait bouche béante.

--Vous ne contestez pas, reprit Saladin, c'est exact. Il choisit un

autre carré de papier.

--Fin avril 1852, reprit-il, mère et fille entrées dans une baraque de

la foire, place du Trône. Voiture prise à cause de la pluie...

Madame de Chaves l'interrompit par un cri de stupéfaction.

--Quoi! même ces détails! balbutia-t-elle. Saladin lui imposa silence

d'un signe de tête.

--Je suis Renaud, répéta-t-il pour la seconde fois.

Et il ajouta de sa voix glacée qui n'avait point d'inflexions:

--Voiture procurée par un jeune garçon, avaleur de sabres de son état.

Quatorze ans. Nom: Saladin.

Il changea de carré de papier.

--Journée du lendemain très chargée. Faits principaux: départ de la

jeune mère pour Versailles; Petite-Reine confiée à une femme nommée la

Noblet et portant aussi le sobriquet de la Bergère, dont le métier était

de promener les enfants pauvres au Jardin des Plantes. Le nommé Médor,

aide de la femme Noblet, laisse approcher des enfants une sorte de

mendiante qui cache sa figure sous un vieux bonnet à voile bleu. Homme

déguisé: ce même jeune garçon qui avait procuré la voiture la veille au

soir...

--Etes-vous sûr de cela? s'écria Lily qui haletait.

--Je suis sûr de tout ce que je dis, répondit sèchement Saladin. J'ai

interrogé moi-même le jeune garçon qui est maintenant un homme.

--Mais ma fille! fit la duchesse avec explosion. Ma fille est-elle

vivante?

Saladin jeta son carré de papier et sembla faire un choix parmi ceux qui

restaient dans son carnet.

--Vous n'avez pas encore regardé si le petit bracelet est bien le vôtre,

dit-il tranquillement.

C'était vrai, les mains tremblantes de madame de Chaves déplièrent

l'enveloppe.

--C'est lui! s'écria-t-elle en portant le bracelet à ses lèvres, c'est

bien lui, et ma fille...

--Permettez, madame, interrompit Saladin, ne nous égarons pas.

Petite-Reine avait deux bracelets semblables, un que vous possédiez, un

autre qu'elle avait emporté...

--Et celui-là?...

--C'est celui qu'avait emporté Petite-Reine. Lily tendit ses mains

jointes qui tremblaient.

--Alors, elle vit, balbutia-t-elle. Elle vit!... car vous n'auriez pas

voulu vous jouer ainsi du coeur d'une mère!

Les yeux ronds et fixes de Saladin se relevèrent sur elle.

--Procédons par ordre, s'il vous plaît, fit-il d'un ton d'autorité.

Quand il en sera temps nous arriverons à ce qui regarde madame votre

fille.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 61 / 95 题