Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l'appétit d'un juste au
restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de
l'abandonner longtemps, d'abord parce que c'est notre héros, ensuite
parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit
de tout péché romanesque, et lui donne couleur d'histoire.
Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n'avait pas à
proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur
la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque
de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C'était un
dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor,
breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida
Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où
les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée
de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation[*].
Rude voyage où l'on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d'une
littérature qui s'abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la
misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu'à
l'invraisemblable que d'éléments tragiques ou terribles.
C'est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n'a
pas été à l'école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame,
unique lanterne allumée dans ces profondeurs.
C'est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui
fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et
douloureuses au bienfait des belles manières.
Ce Paris-là, nous ne l'avons pas inventé, mais nous l'avons trouvé en
allant voir un jour où pouvait être l'absurde souterrain habité par les
cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou
empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la
cuisine de l'églogue contemporaine.
D'autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n'est pas
celui d'Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le
centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on
fera descendre un boulevard jusqu'à ces bas-fonds remplis
d'invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train
de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les
ambitions de l'ignorance et de la misère.
Ida Corbeau était morte noyée dans l'eau-de-vie de marc; l'esprit de
conduite d'Échalot l'avait tiré de presse; Similor lui-même, sans
amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l'habitude de
laver sa figure et ses mains.
Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès
et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si
faciles à trouer, jusqu'aux plus hauts sommets de la considération
publique.
En attendant, il mangeait, choisissant ce qu'il y avait de meilleur sur
la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le coeur
content comme un négociant qui vient de trouver le joint d'une
combinaison difficile. L'idée de Saladin était simple à l'instar de
toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du
peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de
théâtre.
Chacun connaît l'histoire de ce chirurgien qui, n'ayant pas à son gré
une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants
pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents
représentations.
Saladin avait inventé quelque chose d'analogue. Ayant enlevé jadis
Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il
voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine
à sa mère.
Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car
Petite-Reine était l'enfant d'une pauvre femme, qui ne pouvait fournir
qu'une récompense très bornée.
Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d'encre qui
avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme.
Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux
qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques
jusqu'à la folie.
Songez qu'ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et
que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont
pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries
autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique.
Nos loups-cerviers n'en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse
qu'on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n'ont pas le
sou.
Revendre ce qu'il avait volé, telle était donc la première forme de
l'idée de Saladin, et à mesure que les années s'écoulaient, il élevait
en lui-même ses prétentions à l'endroit de ce marché fantastique, parce
que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au
faîte de la fortune.
Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que
l'homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant
ardemment et patiemment un désir déterminé.
Il n'y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.
La seconde forme de l'idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le
drame; il se dit que l'heureuse mère en retrouvant sa fille n'aurait
rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l'ange sauveur qui la
lui ramènerait. Ce n'étaient pas, tant s'en faut, des suppositions
faites à l'étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se
mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les
raisons qui auraient pu déterminer son refus.
On n'accepte pas un saltimbanque dans les familles, c'est clair. Saladin
s'était arrangé de manière à n'être plus saltimbanque; il s'était fait,
comme nous l'avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais
qu'il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de
lui-même.
Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La
vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus
efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.
Saladin avait fait, en outre, tout ce qu'il avait pu pour se concilier
les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables
services, et il avait pris sur elle une sorte d'autorité.
Malheureusement pour lui, il s'attaquait ici à une nature par trop
supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte
de crainte, mêlée d'admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour
d'un coup d'oeil et se détourna de lui avec dédain.
Ce mépris, elle n'avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins
notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à
sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.
Après des années où il avait manoeuvré dans le vide, soutenu seulement
par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin
se rencontrait face à face avec la vérité.
Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la
complète réalisation de son rêve.
Il n'y avait pas en lui beaucoup d'étonnement, il y avait un immense
orgueil, joint au soupçon instinctif qu'il faudrait donner peut-être une
troisième forme à son idée.
--Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je
connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m'aille à la
cheville! J'avais tout deviné recta, seulement, au lieu d'une marquise
ou d'une comtesse, c'est une duchesse. Il n'y a pas d'affront.
Et il se frottait les mains entre deux bouchées.
Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce
fut seulement vers le dessert qu'il s'interrogea au sujet des voies et
moyens à prendre pour exploiter son aubaine.
Quoiqu'il n'admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il
ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence
impossible, d'agir sans elle.
Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en
définitive, peut offrir très décemment 10,000 francs à l'homme qui lui
ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille
livres de rente.
Tout dépend de l'exécution.
Saladin n'avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect
se présenter à l'hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire,
du premier coup, la figure qu'il fallait pour produire l'effet désirable
et se poser en gendre possible?
De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de
l'espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l'audace
des aveugles au bord d'un précipice.
Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et
Saladin n'en manquait pas tout à fait, il était facile d'augurer que
tout devait se terminer par une récompense honnête.
Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de
vin lui resta au gosier.
Il travaillait désespérément, et ceux qui l'avaient vu commencer son
repas d'un appétit si triomphal ne l'auraient point reconnu, quand il
demanda le café d'une voix presque dolente.
Il chercha bien un instant quel levier de manoeuvre pourrait lui fournir
la découverte qu'il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves
guettant sa femme derrière les persiennes d'un entresol.
Mais ce genre de roman n'était pas dans les cordes de Saladin: tout au
plus devinait-il vaguement qu'il y avait là un moyen d'action. La
manière de s'en servir lui échappait absolument.
Il huma son café d'un air mélancolique.
Avant d'avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour
chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne
devina pas d'abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une
sorte de colère en reconnaissant le butin qu'il avait ramassé deux
heures auparavant, au coin d'une borne, dans la cour de l'hôtel de
Chaves.
Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea
et ses yeux ronds lancèrent un éclair.
--Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d'enfant!
C'était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec
des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.
--La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout
blême et dont les tempes battaient; je m'en souviens comme si j'y étais
encore! je le regardai pour voir si c'était de l'or ou de l'argent, mais
comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du
fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort...
--L'addition! cria-t-il d'une voix retentissante, en frappant de son
couteau sur la table.
Ce n'était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et
un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.
Il sortit du restaurant d'un air vainqueur, le chapeau sur l'oreille et
la poitrine évasée. L'idée avait sa troisième forme.
Il souriait aux passants et regardait les petites dames d'un air
protecteur.
--Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que
voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de
vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!
«Et papa Similor qui _dingue_ dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en
éclatant de rire. Bah! on n'est pas méchant, on lui fera un sort
médiocre en rapport avec ses capacités.
Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place,
disant au cocher:
--Rue Tiquetonne, n° 13.
Vingt minutes après, il montait l'escalier terriblement noir de madame
Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.
Madame Lubin avait, à l'exemple de toutes les somnambules supra-lucides
ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et
soignait ensuite les malades à l'aide des révélations qu'il tirait
d'elle.
C'est une des branches du métier et je connais des personnes
respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.
L'autre branche de l'état consiste à retrouver les objets perdus et à
découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers,
conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police
correctionnelle.
Une ou deux même ont passé en cour d'assises drapées dans leur dignité
et fort étonnées qu'on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur
cuisine, les fonctions du procureur impérial.
Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite
d'appartenir à la classe des charlatans. Au bout d'un an ou deux
d'exercice, elles s'enivrent de leurs propres mômeries comme les
sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que
d'avouer qu'elles n'exercent pas un sacerdoce.
Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il
serait clerc d'huissier ou recors, et n'a pas d'autre prétention morale
que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.
Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en
train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.
Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le
plus faible.
--Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le
plaisir d'aller voir en bas si j'y suis. Il s'agit d'une affaire grosse
comme la maison. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras
et disparut.
--Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.
--Monsieur le marquis, répondit la somnambule d'un air digne, vous savez
bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, _je dors_, et
c'est tout frais; je suis lucide.
Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s'y plongea.
--J'aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre
comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.
Madame Lubin était une femme d'une trentaine d'années, usée et surmenée,
mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s'asseoir
auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:
--Causons... nos machines ont-elles monté aujourd'hui en bourse?
--Il ne s'agit pas de cela, répondit Saladin d'un air grave, vos
machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en
question si, par impossible, vous retrouviez l'objet que vous savez?
--Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?
Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.
--Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!... Ça vous a-t-il servi
à quelque chose l'adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?
Saladin fit un grave signe de tête.
--Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d'un ton
solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la
duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du
Faubourg-Saint-Honoré.
--Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment
savez-vous cela?
--Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas
d'être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la
duchesse?
La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter.
Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.
--Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en
cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le
registre.
--Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l'avez
fait faire? Qu'est-ce que vous comptez tirer de là?
Saladin souriait dans sa cravate.
--Je ne l'ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup
d'oeil peut vous convaincre de la vétusté de l'objet.
--C'est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l'avez acheté d'occasion?
En tout cas, c'est bien choisi; mais la personne qui l'a perdu
connaissait son bracelet. C'était, je le crois bien, une manière de
relique qu'elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce
petit bric-à-brac à madame la duchesse.
Saladin était de plus en plus majestueux.
--Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous
apporte seulement les moyens de faire preuve d'une très grande habileté
ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux
choses, d'abord le nom et l'adresse de la personne qui vous a consultée,
ensuite l'existence d'un individu doué de facultés extraordinaires et
qui prétend avoir en sa possession l'objet perdu par la susdite
personne... est-ce que ce n'est pas déjà joli?
--Et, demanda madame Lubin, c'est vous l'individu doué de facultés
extraordinaires?
--Naturellement, répondit Saladin, qui salua.
--Y aura-t-il quelque chose pour moi?
Saladin salua de nouveau et répéta:
--Naturellement.
--Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit
revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l'enverrai chez
vous, si vous voulez, quoique l'affaire soit à moi.
Saladin secoua la tête avec lenteur.
--Ce n'est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous
prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des
intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes
nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable
ingénieuse _Le Coq et la Perle_; il y a dans la vie des occasions dont
le vulgaire ne peut pas profiter.
--Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.
--Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une
femme comme il faut, c'est certain, mais, vis-à-vis d'un homme tel que
moi, vous appartenez au vulgaire.
Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d'oiseau, il ajouta:
--Je cache sous l'apparence d'un simple coulissier de remarquables
destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?
Madame Lubin, quoiqu'elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle
aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d'illusions
et respirent le roman par tous les pores.
Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient
un grand empire sur elle. Son regard changea d'expression, tandis
qu'elle contemplait Saladin, grandi d'une demi-coudée.
--C'est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d'étonnant!
Et mon docteur n'aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde.
Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
Saladin répondit:
--Qui sait si cette soirée n'est pas pour vous l'aurore d'une position
fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez
écrire ce que je vais vous dicter.
Madame Lubin, sans se faire prier, s'assit auprès de la table et disposa
tout ce qu'il fallait pour écrire.
--Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.
Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et
paraissait méditer laborieusement.
Il avait l'air d'un poète qui va enfanter un chef-d'oeuvre. Et par le
fait il se disait:
--La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et
solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper
la dame, et qu'elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si
j'étais un casse-tête chinois.
--Eh bien? fit la somnambule.
Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:
«Madame, «Ma science m'a fait savoir le nom et la demeure de la personne
respectable qui m'a fait l'honneur de me consulter.
«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m'a également fait
connaître l'existence et la supériorité.
«L'objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par
lui.
«Peut-être l'homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret
produit par une perte bien autrement cruelle...
«Il ne m'est pas permis de vous en dire davantage.
«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l'ancien agent de
police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez
affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»
--Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.
--Et qu'est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.
--Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la
couperais. Mettez l'adresse.
Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son
hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt
sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.