Médor, dernier avaleur

C'était d'une voix ferme que madame de Chaves avait exprimé sa volonté

de voir Saphir. Hector ne s'attendait pas à cela. Il changea de couleur.

Son amour était grand, mais il avait l'ombrageux orgueil des enfants de

son âge.

--Y pensez-vous madame? objecta-t-il, la duchesse de Chaves en ce lieu!

--J'y pense, répondit-elle; je le veux, ne me refusez pas. Je suis gaie,

j'ai le coeur gonflé par je ne sais quel espoir. Je vous le répète, il y

a aujourd'hui quelque chose de bon dans l'air!

Et comme Hector hésitait encore, elle ajouta:

--À votre tour ne vous moquez pas de moi. Cette somnambule m'a dit des

choses qui m'ont frappée. Je ne croyais pas tout cela hier... mais enfin

qui sait?... Si la somnambule retrouve le petit bracelet, comme elle

affirme en être capable, pourquoi ne retrouverait-elle pas l'enfant?

Hector ne résista plus. Ils traversèrent les pelouses du Ranelagh et

prirent la grande rue de Passy.

Le soleil inclinait déjà vers l'horizon, quand ils franchirent le pont

qui mène à l'esplanade. Comme ils ne pouvaient pénétrer dans la fête

avec leurs chevaux, ils prirent l'avenue latérale et gagnèrent la rue

Saint-Dominique-du-Gros-Caillou pour confier leurs montures à un garçon

marchand de vin, puis ils redescendirent à pied sur l'esplanade.

Ce n'était pas jour de grande recette; il y avait, néanmoins, comme

c'est la coutume, bon nombre d'amateurs autour de certaines baraques,

tandis que d'autres restaient dans la plus complète solitude.

Au centre de la fête, parmi les établissements les plus _conséquents_,

pour employer le style de notre ami Échalot, le théâtre de mademoiselle

Saphir dressait orgueilleusement sa façade orientale, ornée des plus

audacieuses peintures qui fussent jamais sorties des fameux ateliers

Coeur-d'Acier.

On voyait là tout ce qui se peut voir en fait de prestiges, illusions,

tours d'adresse et de force, bêtes sauvages, phénomènes athlétiques et

autres attractions.

Au premier plan du principal tableau, mademoiselle Saphir, en costume de

Sylphide, avec des ailes de papillon, se tenait sur la pointe d'un seul

pied en équilibre au milieu d'une corde tendue. Jugez si ce malheureux

Hector avait ses raisons pour s'opposer au caprice de madame de Chaves!

Saphir, son jeune amour, le rêve de ses vingt ans, caricaturée par le

prodigieux pinceau de monsieur Gondrequin-Militaire, le seul peintre qui

ait dépassé la gloire de Raphaël, selon l'opinion de messieurs les

artistes en foire.

Monsieur Baruque, son émule, seconde étoile de l'atelier Coeur-d'Acier,

avait peint sur le même tableau et à divers plans, avec cet inimitable

talent qui se passe à la fois du dessin et de la couleur, le jongleur

indien, la panthère africaine sautant à travers un cerceau, un Auriol

chinois dansant sur des bouteilles, et le combat d'un serpent de mer

contre un crocodile de la Polynésie; dans un coin, Saladin avalait

encore des sabres, tandis que madame Canada se faisait casser des silex

sur l'abdomen non loin du Christ crucifié entre les deux larrons. À

l'horizon, par-dessous la corde de mademoiselle Saphir, on apercevait

une chasse au tigre dans les jungles du Bengale, tandis que, sur la

droite, l'empereur Napoléon III rentrait dans sa bonne ville de Paris

après la paix de Villafranca.

Dans les nuages, à droite, un médaillon, coupé en deux, représentait

d'un côté la prise de Pékin, de l'autre des scènes de la tour de

Nesle--à gauche, dans les nuages aussi, un pareil cartouche offrait aux

regards des amateurs une messe de minuit à Saint-Pierre de Rome et

l'incendie de la Villette.

Cela paraîtra invraisemblable, mais il y avait encore dans ce même

tableau une femme à barbe, entourée de gendarmes et de membres de

l'Académie des sciences qui lui venaient au nombril, un jeune homme

portant sa tête au milieu de l'estomac, un taureau ballottant un

Espagnol au bout de ses cornes, et une vierge cataleptique, qui se

soutenait horizontalement dans le vide, retenue seulement à un clou à

crochet par l'extrémité de son petit doigt.

Il n'y a que l'atelier Coeur-d'Acier, dont nous avons écrit ailleurs la

grande et véridique histoire, pour produire ainsi des tableaux dont

chaque pouce carré a son intérêt et son utilité. Cela ne coûte pas plus

cher qu'ailleurs. Messieurs Baruque et Gondrequin-Militaire se chargent

en outre de remettre des pièces aux vieux tableaux d'église, détériorés

par les voyages ou le temps.

Tout était en mouvement sur l'estrade du théâtre de mademoiselle Saphir.

Échalot, en paillasse, tenait le porte-voix, et madame Canada, coiffée

d'une perruque d'étoupe toute neuve, battait la caisse. Mais, à part

l'excellent couple, le bossu Poquet, dit Atlas, et le géant Cologne,

jouant l'un du tambour, l'autre de la clarinette, le personnel de

l'ancien Théâtre Français et Hydraulique s'était magnifiquement

transformé.

Il n'y avait pas moins de six musiciens à l'orchestre, trois habillés en

lanciers polonais, trois habillés en Turcs.

Il y avait quatre demoiselles portant des costumes d'odalisques, un

pitre déguisé en marquis et cinq ou six premiers sujets dont chacun

avait dans sa spécialité une réputation plus qu'européenne.

En outre, deux tam-tams de grande taille grinçaient avec rage, tandis

qu'une petite machine à vapeur poussait des sifflements, à faire saigner

les oreilles.

C'était complet. Cela rejetait dans l'ombre les plus éclatantes

illustrations de la foire: la famille Cocherie et l'épique Laroche, dont

les établissements voisins semblaient de vulgaires cabanes auprès du

palais Canada.

Au moment où le comte Hector et sa compagne traversaient la foule,

Échalot annonçait dans son porte-voix que la grande représentation de

mademoiselle Saphir allait commencer.

--Quoique légèrement indisposée, ajoutait-il, elle n'a pas besoin de

l'indulgence du public.

Hector avait le rouge au front, et des gouttelettes de sueur tombaient

le long de ses tempes.

Il avait fait en vérité tout ce qu'il avait pu pour s'opposer à la

fantaisie de sa compagne, proposant de revenir le soir et quand, au

moins, madame de Chaves aurait pu quitter ce costume d'amazone qui

faisait d'elle le point de mire de tous les regards.

Mais la belle duchesse s'était montrée inflexible. Elle avait répété ce

mot qui, pour les femmes, remplace toute explication: «Je le veux!»

Madame la duchesse de Chaves était pour le moins aussi émue que son

cavalier qui sentait frémir son bras.

La foule s'engouffrait dans la baraque en vogue avec un entrain

merveilleux, au son d'une musique impossible.

Madame de Chaves cherchait à entraîner Hector qui ne résistait plus,

opposant seulement à l'impatience de sa compagne la force d'inertie. Une

véritable cohue les séparait encore de l'estrade.

Le reste de la place était à peu près désert; l'établissement Canada

monopolisait littéralement le succès.

À une cinquantaine de pas de là, dans un autre rang de baraques plus

pauvres, une baraque, la plus misérable de toutes, s'élevait formée de

quelques planches mal jointes qui chancelaient.

Cette baraque n'avait point de tableau; elle portait seulement une

enseigne écrite au cirage et qui disait: «Grands exercices de Claude

Morin, dernier avaleur de sabres.»

Un pauvre diable mal vêtu et dont la figure amaigrie disparaissait

presque sous la masse énorme de ses cheveux crépus était assis par terre

devant cette cabane la tête entre ses deux genoux.

Il jetait un regard mélancolique sur le victorieux établissement des

Canada qui lui faisait face.

Personne, dans Paris, ne connaissait ce pauvre diable, et le lecteur

lui-même ne se souvient sans doute plus que Claude Morin était le

véritable nom de Médor.

Madame de Chaves et Hector lui tournaient le dos, placés qu'ils étaient

entre son bouge et l'estrade Canada.

En ce moment, une voiture fermée s'arrêta devant le saut de loup des

Invalides. Deux hommes en descendirent et se dirigèrent au plus épais de

la foule. Ils étaient tous les deux d'un certain âge, leurs tournures et

leurs costumes tranchaient parmi ce rassemblement de petits bourgeois.

L'un d'eux, fortement basané, rabattait un chapeau à larges bords sur

chevelure d'un noir mat où tranchaient quelques mèches grisonnantes.

Le visage de l'autre avait une blancheur d'ivoire; ses cheveux et sa

barbe, noirs aussi mais luisants comme de la soie, étaient arrangés avec

une prétentieuse coquetterie et avaient le reflet des choses teintes.

Le premier semblait désireux de se cacher; l'autre portait haut sa

figure souriante, contente, éclairée par un regard brillant et froid.

C'était le second qui menait le premier; il perça la foule à grands

coups de coudes, répondant aux murmures par des gracieux saluts et

d'abondantes excuses débitées avec l'accent italien. En manoeuvrant

ainsi, il parvint à guider son compagnon moins actif jusqu'au pied de

l'estrade.

En cet endroit, il lui dit, avec un obséquieux sourire qui montra une

rangée de dents plus blanches que celles d'un hippopotame:

--Monsieur le duc, nous voici arrivés à bon port. Il n'y a point de

grands plaisirs sans quelques petites peines. Votre Excellence va juger

par elle-même, et je parierais ma tête à couper qu'elle sera contente de

ma trouvaille.

Monsieur le duc ne répondit que par un geste d'humeur bourrue.

Madame de Chaves et son cavalier n'étaient pas à plus de dix pas de ce

couple. Hector qui marchait en avant fit un mouvement de recul, et,

comme la duchesse s'en étonnait, il étendit silencieusement le doigt

vers l'escalier que monsieur le duc commençait à gravir sur les traces

de son compagnon.

Le regard de la duchesse ayant suivi ce geste elle ne put retenir un

léger cri.

Les deux hommes se retournèrent.

Madame de Chaves s'était baissée prestement et croyait avoir évité le

regard que l'on dardait vers elle; mais, quand l'homme au teint basané,

qu'on appelait monsieur le duc, se reprit à monter l'échelle, il avait

aux lèvres un sourire singulier. Le sourire que Saladin avait vu

quelques heures auparavant derrière les persiennes demi-fermées de

l'entresol faisant face au portail de Chaves.

--En bien! demanda le radieux personnage, dont la face d'ivoire

s'épanouissait maintenant au sommet de l'estrade, montons-nous?

Le duc le rejoignit de son pas plus lourd, et dit en lui serrant le

bras:

--Ami Gioja, quand même nous perdrions notre temps à l'intérieur de

cette masure, je ne serais pas venu ici pour rien.

Toute la personne de ce Gioja avait un éclat particulier et blessant,

depuis le cuir verni de ses bottes jusqu'au reflet métallique que

jetaient ses cheveux teints. Il fixa sur le duc ses yeux clairs et

froids comme la cassure d'une barre d'acier, et son regard interrogea.

Mais le duc ne jugea pas à propos d'en dire davantage.

C'était à leur tour d'entrer, ils entrèrent.

Madame de Chaves était restée immobile et comme pétrifiée. Hector

attendait sa décision sans mot dire.

Sans mot dire aussi, elle lui serra la main et l'entraîna en sens

contraire du mouvement général.

Cela les fit passer devant la misérable cabane de ce pauvre Médor, qui,

lui aussi, avait ses gros yeux écarquillés par l'étonnement, pour avoir

vu monsieur le duc passer le seuil du théâtre Canada.

Médor avait de la mémoire. Il se souvenait surtout de ce qui touchait au

grand événement de sa vie: le vol de Petite-Reine. D'un coup d'oeil il

avait reconnu le «milord» de la rue Cuvier.

Il y a les favoris du succès, il y a les gens que la chance contraire

poursuit et accable toujours; ceci soit dit sans donner gain de cause à

la masse des impuissants qui se plaignent du hasard. Médor, depuis

quatorze ans que nous l'avons quitté, avait fait de son mieux dans la

mesure de ses moyens assez bornés; sa profession de chien de berger,

sous les ordres de Madame Noblet, était bien véritablement à la hauteur

de son intelligence, et mettait dans tout son jour sa qualité

principale, la fidélité.

Il y avait du chien dans ce bon garçon et son ambition n'allait pas

au-delà de celle des chiens: boire à sa soif, manger à sa faim, et

dormir son content. Il avait eu pourtant, dans sa jeunesse, une émotion

poignante et une profonde affection: nous voulons parler de son

dévouement à la douloureuse folie de la Gloriette, pleurant et se

mourant près du berceau de sa fille.

Ce serait peine perdue que d'analyser un sentiment pareil.

Y avait-il ici de l'amour dans l'acception habituelle du mot? je le

pense un peu, puisque le premier mouvement de Médor avait été de

souffrir du retour de Justin. Médor était donc jaloux. Mais les chiens

le sont aussi.

Je n'ai jamais admis l'opinion de ces précieux, professant que l'amour

d'une pauvre créature, comme était Médor, peut ternir l'éclat de la plus

éblouissante des femmes. Chacun a le droit de contempler les astres, et

ce ne sont pas ces humbles adorations qui déshonorent.

Il est certain, d'ailleurs, que ce mot amour a toute une échelle de

significations diverses applicables à l'échelle des intelligences et des

caractères.

Médor se serait fait tuer pour la Gloriette avec plaisir, voilà ce qui

est certain.

Il avait pris en affection Justin diminué et vaincu, à cause de la

Gloriette.

Et quand il avait trouvé un jour Justin ivre d'absinthe, c'est-à-dire

noyé dans le plus méprisable, dans le pire des découragements, Médor

s'était dit: en voici un qui est perdu pour notre besogne, je tâcherai

de faire tout, moi seul.

La besogne de Médor c'était de retrouver Petite-Reine. Cette ardente

volonté, née du désespoir de Lily, qu'il avait vu de si près, avait

survécu en lui à la disparition même de la jeune mère.

Les idées naissaient en lui difficilement; quand elles étaient nées,

elles ne mouraient point, parce que d'autres idées ne venaient jamais

les étouffer ou les chasser.

D'ailleurs, il pensait peut-être vaguement que Petite-Reine retrouvée

rappellerait Lily comme un aimant attire le fer, et quand l'espoir de

revoir Lily lui venait, ses pauvres yeux se mouillaient de larmes.

Il cherchait depuis quatorze ans, comme il pouvait; en cela comme en

tout, il n'avait jamais eu qu'une idée, et il la suivait patiemment,

malgré l'inutilité de ce long effort.

Il s'était dit, dès les premiers jours, ajoutant son propre instinct aux

conjectures des gens de la police, que Petite-Reine avait dû être

enlevée par des saltimbanques.

Pour la retrouver, le moyen le plus simple était donc de faire la revue

des saltimbanques de France, et, pour en arriver là, le plus court

chemin était de devenir soi-même un saltimbanque.

Des calculateurs d'élite, et Saladin lui-même, n'auraient pas trouvé

mieux. Seulement il y a une large distance entre le premier jet d'un

plan et son exécution; or, notre ami n'avait pu donner à l'exécution de

son plan que l'intelligence qu'il avait.

Voici pourquoi nous avons parlé de mauvaise chance. Entre les mille

variétés de _travaux_ qui gagnent le pain des saltimbanques, notre

pauvre Médor avait choisi le plus malade, celui qui s'en allait mourant.

Il était devenu avaleur de sabres, au moment où Saladin, un virtuose

pourtant dans la partie, désespérait déjà de l'«avalage».

Mangeant du pain sec et recevant plus de coups de pied que de gros sous,

Médor était parvenu, cependant, à faire son tour de France. Il avalait

les sabres très mal; le public mécontent le huait; mais il était si bon

et si malheureux que les chefs de troupes le gardaient pour battre les

banquettes et nettoyer les lampes.

Un mathématicien seul saurait calculer le nombre de lieues qu'on peut

parcourir en poursuivant ainsi quelqu'un de ville en ville. Médor, qui

n'était pas mathématicien, se dit au bout d'un certain nombre d'années:

puisque j'ai été partout et que je n'ai rencontré Petite-Reine nulle

part, c'est qu'elle est introuvable--ou morte.

Il revint alors à Paris et se mit sur les traces de Justin, le seul être

auquel il s'intéressât désormais. Justin avait disparu, ou plutôt il

était tombé si bas que Médor ne le trouva plus dans la pauvre sphère où

il se mouvait lui-même.

Quand il le rencontra enfin un jour, par hasard, face à face, il ne le

reconnut pas.

Justin--l'homme du château-, monsieur le comte de Vibray, avait une

hotte sur le dos, un crochet à la main, et chancelait sous le poids de

son ivresse chronique.

Médor voulut le relever dans le mesure de ce qu'il pouvait pour cela,

mais Justin consentit seulement à se laisser payer à boire.

Ce n'était plus un homme. On avait pitié de lui parmi les chiffonniers.

Et cependant quelque chose restait en lui de sa vie passée. Dans le trou

où il dormait sur quelques brins de paille, il y avait quatre ou cinq

volumes qu'il lisait et relisait, quand il avait une heure lucide. Parmi

ces livres, dont la plupart étaient imprimés en latin, se trouvait un

livre français: _Les Cinq Codes_. Justin l'avant tant lu et relu que les

pages se détachaient comme les feuilles mortes qui tombent à l'automne.

Les chiffonniers disaient que, si on avait pu trouver Justin à jeun, il

n'y aurait pas eu son pareil parmi les avocats de Paris.

Ils ajoutaient que, quand Justin n'était ivre qu'à demi, c'était encore

un gaillard de bien bon conseil.

Sa réputation à cet égard était considérable, non seulement parmi les

chiffonniers, mais encore dans la classe des saltimbanques et artistes

forains dont il s'était rapproché à différentes reprises, mû peut-être

par le même instinct que Médor.

Ils l'appelaient le père Justin; quoiqu'il fût jeune encore, au dire de

ceux qui le connaissaient de longue main, il avait toutes les apparences

de la vieillesse.

Depuis un an, Médor, poursuivi par le discrédit croissant où se perdait

l'avalage du sabre, ne trouvait plus d'emploi dans les baraques. C'était

bien à contrecoeur et par nécessité qu'il avait fini par s'établir à son

compte. Quelques planches, empruntées à son ancien immeuble aérien, et

de vieux clous, lui avaient suffi pour bâtir l'étroite cabane, trop

large encore pour son commerce abandonné. Il travaillait comme un nègre,

emportant sa maison sur son dos, de fête en fête, dans les villages qui

environnent Paris, et récoltant de loin en loin quelques sous, quand

trois ou quatre amateurs obstinés de ce grand art, décédé comme la

tragédie, daignaient passer le seuil de son taudis.

Il se consolait néanmoins en disant qu'il était désormais le premier et

le dernier avaleur de France et de Navarre, ce qui devenait vrai

exactement par le défaut de concurrence.

Médor avait un autre motif d'orgueil; il était le seul homme que le père

Justin admît dans son trou. Médor, il est vrai, n'y allait jamais sans

porter quelque chose à boire, mais il renouvelait ses visites aussi

souvent qu'il le pouvait.

Était-ce la conversation abrutie du misérable ivrogne qui l'attirait?

Non. Que Justin eût la fièvre de l'alcool et déraisonnât honteusement ou

que Justin, à jeun, par hasard, pris d'une gravité hautaine, en revînt à

son langage d'autrefois qui, désormais, était burlesque dans sa bouche,

Médor l'écoutait peu. Il le laissait fredonner d'une voix rauque des

refrains sans tête ni queue; il le laissait aussi lire des textes de loi

ou déclamer des vers latins avec emphase: cela ne lui importait point.

Ce qui l'attirait par une séduction irrésistible, c'était une pauvre

relique qu'il avait trouvée dans un coin du réduit de l'ivrogne, à

moitié cachée sous la poussière.

Un berceau d'enfant, rempli de petites hardes et de jouets, aux rideaux

duquel pendait une photographie qui représentait une jeune mère tenant

son enfant dans ses bras, ou plutôt tenant un nuage, trace confuse de

l'enfant qui avait bougé en posant.

Le berceau de Petite-Reine disposé en autel par les mains de la

Gloriette.

Le portrait de la Gloriette pressant sur son coeur Petite-Reine.

C'était pour cela que Médor venait le plus souvent qu'il pouvait chez le

père Justin, en payant son entrée avec des fonds de bouteilles. Quand

une fois il était entré, il laissait Justin boire, ou lire, ou chanter,

et venait s'asseoir dans le coin où était la relique, restant des heures

entières en contemplation devant le berceau et devant le portrait.

Au moment où Hector et madame de Chaves passèrent devant Médor, ils

allaient encore lentement à cause de la foule. Médor, qui venait de

reconnaître le duc de Chaves à la porte de la baraque, mit ses yeux

grands ouverts et fixes sur le jeune homme, sans même le voir; mais il

n'en fut pas de même pour la duchesse, quoiqu'elle eût son voile

rabattu. À son aspect, il tressaillit de la tête aux pieds et tout son

sang vint à sa joue. Il se leva droit sur ses pieds, comme si un ressort

se fût détendu en lui.

Un instant il resta abasourdi, puis il se frotta les yeux à tour de

bras, en répétant plusieurs fois de suite:

--Tous deux! Lui! et elle! Est-ce que je dormais? Est-ce que j'ai rêvé?

Pendant ce temps-là, Hector et sa compagne, pressant le pas, tournaient

déjà l'angle de la rue Saint-Dominique.

Ce fut tant pis pour ceux qui étaient entre eux et Médor. Médor se jeta

tête première dans la foule et passa comme un boulet de canon. Il arriva

juste à temps pour voir l'amazone et son cavalier mettre au trot leurs

montures et redescendre vers la Seine.

Pour la seconde fois Médor aperçut les traits de l'amazone, et il appuya

les deux mains contre son coeur en se disant:

--C'est elle! c'est bien elle!

Les chevaux eurent beau trotter, Médor n'avait pas les longues jambes de

Saladin, mais sa passion était autre et plus forte.

Il eût suivi les deux chevaux au bout du monde et rien n'aurait pu

l'arrêter, sinon la mort.

En arrivant à la porte cochère de l'hôtel de Chaves, la duchesse, qui

n'avait pas prononcé un seul mot pendant toute la route, dit:

--Au revoir, Hector; ne revenez pas avant d'avoir reçu une lettre de

moi.

Ils se séparèrent. Quelques secondes après, Médor, haletant et baigné de

sueur, vint tomber sur le pavé dans l'enfoncement de la porte.

Il resta quelques minutes à reprendre son souffle, puis il dit:

--Je ne sais pas comment je ferai pour arriver jusqu'à elle, mais

j'arriverai!

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 57 / 95 题