Nous n'avons pas d'autre prétention que d'offrir Saladin au lecteur
comme un animal très curieux, pris sur le fait avec ses côtés
défaillants et ses côtés puissants. Il venait de la foire, ce pays
joyeux et gouailleur; il n'était ni gouailleur ni joyeux.
Ces bonnes gens à l'aspect grotesque à qui nous avons coutume de jeter
en passant un regard distrait et dédaigneux vivent dans un milieu
pauvre, mais qui participe à la féerie. Neuf sur dix parmi eux croient
pour un peu à leurs paillettes.
Saladin ne croyait à rien, et cependant il subissait avec une certaine
énergie l'effet rétrospectif de l'oripeau. Il avait gardé, il devait
garder toujours cette puérile vanité qui est un peu la maladie de tous
les comédiens. Vous l'eussiez passé à la lessive sans lui enlever
l'emphase qui est l'éloquence même des tréteaux.
Il se croyait pétri d'esprit et ne se trompait pas tout à fait; il avait
du moins l'esprit d'intrigue au plus haut degré, la patience et la
volonté.
C'était un petit homme, mais il y avait en lui quelque chose de
tranchant comme l'éperon qui taille le chemin des navires dans les
glaces.
Soit pendant qu'il était encore dans l'établissement Canada, soit depuis
qu'il l'avait quitté, le travail solitaire opéré par lui peut sembler
énorme, malgré son résultat incomplet. Il s'était fait à lui-même une
éducation, mal dirigée sans doute et mal conduite, mais qui comprenait,
en somme, tout ce qu'un civilisé doit savoir. Il était allé plus loin,
ne doutant de rien comme tous ceux qui n'ont pas la plus légère idée des
choses, il s'était imaginé qu'on pouvait connaître le monde en regardant
autour de soi. Cette vérité que le monde n'est visible que d'un certain
point, sous un certain angle et à travers un certain milieu, échappe à
beaucoup de gens plus expérimentés que Saladin.
J'ai lu parfois dans les livres des descriptions de salons qui
semblaient avoir été écrites en foire.
La prétention principale de Saladin, après tant d'efforts, était d'être
un homme accompli au point de vue du monde. Il se comparait en lui-même
à Alcibiade, pouvant parler toutes les langues et jouer tous les rôles;
et, comme il s'observait lui-même sans cesse, il mesurait avec orgueil
les différences de son langage quand il causait avec Similor, par
exemple, ou quand il posait en sorcier dans le boudoir de Mme la
duchesse de Chaves--car Saladin avait franchi le seuil d'une grande
dame, et il était sorti vainqueur de cette épreuve.
L'aplomb consiste à ne pas voir les ridicules qu'on a. La timidité n'est
qu'une clairvoyance plus ou moins exagérée qui donne à la vanité malade
les apparences de la modestie, Saladin déguisé purement et simplement en
homme du monde n'eût été qu'un comique d'assez bas étage, mais Saladin
trouvant l'occasion de jouer au rose-croix bénéficiait de son ridicule
même.
Les grandes douleurs sont crédules, les grandes passions sont
superstitieuses. En face d'elles, il n'est souvent rien de tel que
d'avaler des sabres. Tous les charlatans savent cela.
Il y a d'ailleurs dans le monde des choses plus faciles à exécuter par
un sauvage que par un homme du monde, par cette raison toute simple que
les aveugles ne sont jamais sujets au vertige.
Saladin devait réussir; il n'avait aucune des fantaisies qui allongent
la route, aucun des besoins qui barrent le chemin. Il était très sobre,
et ce frémissement qui fait vibrer la jeunesse à l'aspect d'une femme
lui était complètement inconnu. Il n'allait pas par sauts et par bonds,
son allure était l'amble qui dure, et il avait pour se tenir en haleine
cette fièvre froide des vrais avares qui n'ont d'autre but que la
possession même.
Saladin désirait l'argent pour l'argent; c'était un calculateur étroit,
un ambitieux sage qui voulait amasser d'abord, pour arrondir ensuite son
pécule, le doubler, le tripler, et ainsi de suite.
Ces avares naïfs deviennent rares; ils sont dangereux en ce qu'ils
grattent leur trou avec une lenteur acharnée, comme le ver qui a raison
du bois le plus dur ou la vrille qui perce jusqu'au fer.
Sa force était dans ce fait énoncé par lui-même et qui résumait l'exacte
vérité: il n'avait jamais eu qu'une idée depuis l'âge de raison. Il
suivait une affaire, romanesque au début, mais à laquelle sa persistance
donnait une base réelle. Il avait travaillé en vue de cette affaire et
non pas pour autre chose. Sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Saphir,
calculée avec une audacieuse prudence, se rapportait à son affaire. Dans
les premières années qui suivirent l'enlèvement de Petite-Reine et alors
que personne ne faisait attention à lui, il avait trouvé moyen de
quitter plusieurs fois la baraque et de pousser des pointes jusqu'à
Paris, accomplissant pour cela de véritables voyages.
C'était ici son élément: la petite ruse, le travail de furet. Il avait
battu le quartier Mazas pouce à pouce, et, bien sûr de n'être pas
reconnu, il était parvenu à savoir, par les voisins, par madame Noblet,
par les bas employés du bureau de police, tout ce qui se pouvait
apprendre au sujet de la Gloriette: son nom, le genre de vie qu'elle
avait mené, son départ mystérieux, et jusqu'au nom, que personne ne
savait, de l'homme qui l'avait enlevée.
Ceci était le principal, et c'était un chef-d'oeuvre d'induction.
Saladin avait un souvenir très vif de l'étranger qui l'avait arrêté au
guichet de la rue Cuvier le jour du vol de l'enfant. D'après les récits
des voisins, il ne doutait pas que cet homme fût l'auteur de
l'enlèvement. Pour savoir son nom, il dépensa une semaine et tout
l'argent qu'il avait à désaltérer le garçon de bureau du commissaire.
Celui-ci ne pouvait lui apprendre ce qu'il ignorait lui-même, mais, à
force de l'interroger, Saladin finit par tomber sur le mot de l'énigme.
Il y avait un homme qui avait proposé des primes pour activer la
recherche de l'enfant, et cet homme s'appelait le duc de Chaves.
Saladin ne demanda plus rien et cessa de rôder dans le quartier Mazas.
Depuis lors il s'assit en face de cet unique problème: retrouver le duc
de Chaves. Ses premières investigations le convainquirent d'un fait
qu'il avait deviné: le duc de Chaves était puissamment riche.
Mais il avait quitté la France avec toute sa maison au mois de mai 1852,
et Saladin, malgré toute sa diplomatie, n'avait aucun moyen d'explorer
le Nouveau Monde où monsieur le duc s'était rendu.
Il patienta sans abandonner un seul instant son rêve. Le temps remplace
l'outil. Un prisonnier peut desceller une pierre de taille avec un clou
et couper un barreau d'acier avec un cheveu, s'il y met le temps.
La confrérie des artistes en foire, sans être organisée comme celle des
francs-maçons, a des tenants et des aboutissants qui allongent parfois
son pauvre bras jusqu'aux confins de l'univers. Tel hardi virtuose du
trapèze traverse parfois l'océan, et l'homme à la poupée alla, dit-on,
une fois jusqu'à la Nouvelle-Galles du Sud porter aux Australiens le
bienfait de la ventriloquie.
Après des années de vains efforts, Saladin eut tout d'un coup les
renseignements les plus complets sur cet inconnu, ce grand du Portugal
de première classe, ce duc, parent de la maison royale de Bragance, dont
il avait tout bonnement résolu de se constituer l'héritier.
Monsieur le duc de Chaves était marié en secondes noces à une Française
qui avait le mal du pays. Il prenait ses mesures pour opérer la vente
des immenses domaines qu'il possédait au Brésil, dans la province de
Para, et songeait à revenir en Europe.
Ce fut un jour solennel dans la vie de Saladin; l'horizon fantastique de
son plan se rapprochait à vue d'oeil. Dans le paroxysme de sa joie il
commit sa première et sa dernière imprudence.
Jusqu'alors il avait agi sur le coeur et l'imagination de Saphir au
moyen de leviers, parfaitement appropriés à l'état intellectuel de la
jeune fille. Ce n'était pas un amoureux que cet utilitaire Saladin, mais
ç'aurait pu être un suborneur, s'il y avait vu son intérêt. Son _affaire_
se présentait à lui, en ce temps-là sous la forme d'un mariage entre
lui et l'héritière unique de monsieur le duc de Chaves. Pour en arriver
là, il fallait se faire aimer; Saladin n'en était pas à entamer cette
besogne, et s'il n'avait pas choisi pour entraîner sa future amante des
lectures plus enflammées que les pages enfantines écrites par le citoyen
Ducray-Duminil, c'est qu'il était prudent d'abord, et qu'ensuite il
n'était pas très fort en littérature.
N'oublions pas d'ailleurs qu'il s'attaquait à une enfant, et qu'entre
tous les produits du génie humain, _Alexis ou la Maisonnette dans les
bois, Victor ou l'Enfant de la forêt_ et autres sont les plus propres à
exalter les imaginations naïves dans la question des mères perdues et
retrouvées.
Saladin était, comme tous les mauvais sujets honoraires, timide et
gauche, par conséquent brutal, quand il se contraignait lui-même à
montrer de la hardiesse.
Souvenons-nous en outre qu'à l'âge de trente ans il ne devait point
avoir de barbe.
Tant qu'il parla de la sainte que Saphir voyait en rêve, de la mère
vaguement adorée, il fut éloquent et Saphir l'écouta avec des larmes
dans les yeux; quand il voulut plaider pour lui-même, il devint
imprudent, et une terreur instinctive s'empara de la fillette.
Nous savons le reste; Saphir s'enfuit hors de sa cabine et vint se
mettre sous la protection du couple Canada.
Mais c'est ici que la véritable valeur de notre héros se révèle.
La situation se présentait dure, honteuse, insoutenable; tout autre eût
courbé la tête, Saladin la redressa.
--Il s'agit d'avaler un sabre, dit-il à Similor ému par la solennité de
la convocation; papa Échalot et la Canada veulent nous faire des
misères, c'est l'occasion d'entreprendre un voyage dans la capitale avec
argent de poche et pension viagère que je me charge d'obtenir. Fais le
mort, c'est moi qui ai la parole.
Similor était subjugué; il fit le mort et nous avons vu comment Saladin
conquit une somme de mille francs avec une rente de cent francs par
mois.
À Paris, Saladin attendit bien plus longtemps qu'il ne l'avait craint.
Le duc et la duchesse de Chaves étaient revenus en Europe, mais, par un
caprice singulier dont le lecteur devinera les motifs, la duchesse
entraîna son mari dans un voyage sans fin à travers nos provinces. Ils
faisaient leur tour de France, allant de ville en ville comme des
compagnons du devoir.
Saladin, qui ne se doutait pas de cela, fouilla Paris pendant trois ans,
stupéfait de ne trouver aucune trace. Il fit comme ces généraux habiles
et prudents qui emploient les heures de l'attente à fortifier leurs
positions; c'était un Wellington que ce Saladin, et le précautionneux
héros de l'Angleterre eût admiré les lignes et les défenses qu'il traça
autour de son affaire.
Son affaire changea du reste dix fois d'aspect et de tournure, bien que
ce fût toujours la même affaire. Il la fit virer sur son axe, il la
considéra sous vingt jours différents, il la posséda si absolument qu'en
bonne conscience les millions de monsieur de Chaves ne pouvaient lui
échapper sans injustice.
Il ne s'agissait plus que de rencontrer l'ennemi. Voici comment Saladin
trouva enfin l'occasion d'en venir aux mains.
Il _faisait_ à la Bourse, en qualité de coulissier pour une somnambule
supra-lucide qui demeurait rue Tiquetonne et qui se nommait madame
Lubin. L'affluence des somnambules aux environs de la rue Tiquetonne est
un des plus curieux mystères de Paris.
Un matin, madame Lubin l'accosta, radieuse, sous les grands arbres de la
place de la Bourse, et le chargea d'une série d'opérations en lui
disant:
--J'ai déniché une dame qui a égaré un petit bracelet de trente sous, et
ça me vaudra ma richesse.
Saladin, toujours en présence de son idée fixe, resta frappé de ce mot.
Le soir, entre chien et loup, il alla chez la somnambule sous prétexte
de lui rendre compte de ses achats et ventes.
La bonne femme était encore tout occupée de son aubaine.
--L'affaire est belle, dit-elle, quoique la dame soit venue en fiacre
avec une manière d'échappé de collège, un mignon garçon, ma foi! nous
avons des personnes qui ne détestent pas la jeunesse. Mais celle-ci est
si jolie, si jolie!... Vous savez, pas d'âge, entre vingt-huit et
trente-huit; on ne sait pas. Le jouvenceau s'appelle le comte Hector de
Sabran.
--Et la dame? demanda Saladin à qui l'échappé de collège importait peu.
--Nisquette! répondit madame Lubin; ça ne donne pas volontiers son nom
et son adresse. On doit revenir dans trois jours, et si j'avais quelque
chose de nouveau auparavant, je dois le faire savoir au petit comte
Hector, Grand-Hôtel, appartement n° 38. On a laissé trois louis.
Quand Saladin se trouva seul dans la rue après avoir quitté madame
Lubin, il était ému comme à l'approche d'un grand événement. Il rentra
chez lui et passa une nuit blanche à creuser son affaire, semblable à
l'avocat qui repasse ses dossiers la veille de l'audience.
Le lendemain matin il sortit avec Similor, qui le questionna en vain sur
sa préoccupation. Il ne lui dit pas une parole jusqu'à l'angle du
boulevard et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Arrivé là, il lui mit la
main sur l'épaule.
--C'est pour monter une petite mécanique, commença-t-il d'un air dégagé.
Ce n'est pas grand-chose, mais il faut que ce soit mené joliment. Tu vas
entrer au Grand-Hôtel, ici près, et tu vas demander monsieur le comte
Hector de Sabran.
--Monsieur le comte Hector de Sabran, répéta Similor pour se mettre le
nom dans la tête.
Saladin lui tendit un carré de papier où il avait écrit lui-même: Comte
Hector de Sabran, Grand-Hôtel.
--Ce jeune homme, continua-t-il, est au n° 38, tu frapperas à sa porte.
Si c'est lui qui t'ouvre, tu lui diras: «Est-ce à monsieur Ginguenot que
j'ai l'honneur de parler?»
--Comme dans les vols au bonjour? interrompit Similor.
--Juste! Mais c'est une opération de commerce en tout bien tout honneur.
Si c'est au contraire un domestique qui se présente, tu demanderas
monsieur le comte.
--Tiens, tiens, dit Similor, pourquoi ça?
--Parce qu'il faut que tu voies monsieur le comte en personne; ta
mission n'a pas d'autre but que de le bien voir pour le reconnaître plus
tard.
--Tiens, tiens, répéta Similor, tu m'intéresses... après?
Saladin poursuivit:
--On te fera entrer, tu regarderas le jeune homme, tu prendras l'air
bien étonné et tu diras: Pardon, ce n'est pas vous, c'est monsieur le
comte Hector que je demande.
--Il me répondra: «Mais c'est moi qui suis le comte Hector!»
--Et tu riposteras: «Alors, je suis volé!» Tu tireras ta révérence et tu
disparaîtras, à moins qu'on ne te demande des explications.
--Auquel cas, s'empressa de dire Similor, j'expliquerai comme quoi un
particulier est venu à la boutique acheter ceci ou cela en se faisant
passer pour monsieur le comte. Ça n'est pas malin, après?
--C'est tout. Marche.
Similor entra sous la voûte du Grand-Hôtel. Saladin avait eu soin de lui
faire faire toilette, et d'ailleurs le Grand-Hôtel n'est pas à l'abri de
recevoir de temps en temps quelques figures hétéroclites.
Saladin croisa sur le boulevard en l'attendant.
Au bout de dix minutes, Similor revint avec cet air triomphant qu'il
avait même les jours où il était battu.
--Fait! fit-il. Monsieur le comte Hector est un jouvenceau très joli,
qui a été bien fâché quand il a su qu'on avait levé chez nous trois
paires de bottes vernies à son nom.
--Tu es bien sûr de le reconnaître?
--Quant à ça, oui.
Saladin le fit asseoir sur un banc en face de l'entrée du Grand-Hôtel,
et s'y plaça près de lui.
--Veille aux voitures qui vont sortir, dit-il.
Après une demi-heure d'attente, un jeune homme très élégant sortit de
l'hôtel, non pas en voiture, mais à pied.
--Voilà! dit aussitôt Similor; pas vrai qu'il est mignon, monsieur le
comte?
Il voulut se lever, Saladin l'arrêta. Ce fut seulement lorsque Hector de
Sabran eut fait une cinquantaine de pas en remontant vers la rue de la
Chaussée-d'Antin que Saladin commença à le suivre, en disant:
--Quand même il faudrait le filer toute la journée, on saura ce qu'on
veut savoir.
La première étape ne fut pas longue; monsieur le comte se rendit tout
simplement au café Désiré pour lire les journaux et prendre son
chocolat.
Saladin était tout guilleret. Comme Similor, dont la curiosité
s'exaltait, demandait des explications avec insistance, Saladin lui
toucha la joue paternellement et lui dit:
--Ma vieille, c'est une invention délicate et de longueur; on versera
plus tard dans ton sein les confidences indispensables. En attendant, tu
as un rôle, sois à la hauteur de la mission que je vais te confier.
La mission consistait à faire le tour du pâté de maisons pour se poser
en sentinelle à l'autre entrée de la maison Désiré, dans la rue Le
Peletier, tandis que Saladin resterait à la porte donnant sur la rue
Laffite.
--Comme ça, dit-il, on ne pourra pas le manquer. Voilà la consigne: s'il
sort de ton côté, tu le files, quand même il irait aux antipodes; tu
marques toutes les maisons où il s'arrêtera, et tu viens me faire ton
rapport.
--Mais à quoi peut-il nous être bon, ce jeune premier-là? demanda
Similor.
--Tu le sauras un jour, et ce sera ta récompense: au galop!
Monsieur le marquis de Saladin, resté seul, se promena de long en large
sur le trottoir opposé. Les coulissiers, ses honorables confrères, qui
abondent dans ce quartier, le reconnurent sans doute, mais respectèrent
sa méditation, pensant:
--Il avale un sabre pour son déjeuner, le marquis! Ce ne sera pas encore
demain qu'il fera concurrence à la maison Rothschild.
Saladin ne rêvait peut-être pas de faire jamais concurrence à la maison
Rothschild, mais son imagination agréablement surexcitée lui montrait un
coffre-fort large, profond et solide, tout plein de rouleaux d'or et de
billets de banque, protégé par la plus compliquée de toutes les serrures
de sûreté.
Après une heure d'attente, pendant laquelle son estomac à jeun lui parla
plusieurs fois, il vit sortir un garçon de la maison Désiré qui courut
chercher un coupé sur le boulevard. Le coupé était pour monsieur le
comte qui laissa le restaurant, frais et dispos, après avoir pris son
chocolat.
Le coupé tourna l'angle du boulevard et trotta vers la Madeleine.
--Papa va _dinguer_, se dit Saladin, mais c'est un détail. Ce qui
m'afflige c'est de ne pas pouvoir user ses jambes au lieu des miennes.
Il ne fallait pas penser à avertir Similor. Le cheval du coupé était par
hasard un trotteur passable, et tout ce que put faire Saladin ce fut de
ne le point perdre de vue.
Il était maigre, ce Saladin, il avait de longues jambes effilées comme
celles d'un cerf, et une haleine à rester trois minutes sous l'eau.
Quand le coupé s'arrêta, à une demi-lieue de là, devant la porte d'un
magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré, c'est à peine si Saladin
avait au front quelques gouttes de sueur.
Monsieur le comte paya le coupé et disparut derrière les ventaux de
l'élégante porte cochère qui se referma.
Le coeur de Saladin n'avait pas battu pendant sa course, mais, à ce
moment, il s'agita doucement.
--C'est de la chance! se dit-il, je parierais trois francs que je suis
tombé du premier coup sur le nid de l'oiseau!
Il regarda l'hôtel attentivement. C'était une de ces splendides
demeures, bâties entre cour et jardin, dont la façade regarde le
faubourg et qui déploient sur l'avenue Gabrielle leur arrière-face plus
riche encore.
Je ne sais pourquoi Saladin songea:
--C'est tout près de l'hôtel de Praslin, où il y eut un duc qui tua une
duchesse.
Comme il pensait cela, un homme le heurta en passant.
Saladin ôta son chapeau et s'écarta, car il était prudent et poli.
L'homme qui l'avait heurté ne le vit même pas. C'était un personnage de
haute taille, très brun de poil et de peau, mais ayant déjà dans sa
barbe et dans ses cheveux des touffes grisonnantes.
Beaucoup de gens vous diront que la richesse se devine indépendamment du
costume ou de tout autre signe extérieur, y compris la distinction du
visage et de la tournure. Il y a plus, ce signe subtil qui est comme la
couleur ou l'odeur de la richesse est souvent le contraire absolu de la
distinction.
Saladin aurait parié que ce personnage au teint de bistre était pour le
moins millionnaire.
Celui-ci entra dans une allée qui faisait face au magnifique hôtel et
s'y cacha maladroitement, comme ces barbons de comédie qui jouent le
rôle d'espion en laissant voir à tous, les fils blancs dont sont cousues
leurs finesses.
Saladin n'était pas un esprit romanesque, tant s'en faut; il repoussa
l'idée trop commode que cet homme pouvait bien être le fameux duc qui
lui avait donné une pièce de vingt francs au guichet de la rue Cuvier.
C'eût été à son sens un bonheur excessif que de tomber ainsi du premier
coup en plein milieu d'un drame qui aurait troublé si favorablement
l'eau où il se proposait de pêcher.
Et pourtant ses vagues souvenirs s'éveillaient: il est certain que
l'homme du guichet de la rue Cuvier, l'homme qui avait offert des primes
aux agents de la police pour retrouver Petite-Reine, le duc de Chaves
enfin, le mari actuel de la Gloriette, avait cette peau de bistre et
cette barbe noire comme de l'encre.
Involontairement Saladin répéta en lui-même et cette fois avec un
sourire cruel:
--C'est tout près de l'hôtel de Praslin où il y eut un duc qui tua une
duchesse!