Le marquis Saladin

Saladin n'avalait plus de sabres autrement qu'au figuré. Il avait fait

ses débuts sur ce grand théâtre où depuis si longtemps il rêvait sa

place marquée. Il était--négociant--à Paris.

Les négociants comme lui abondent tellement dans la capitale des

civilisations modernes que j'éprouve une sorte de pudeur à spécifier le

commerce qu'il faisait.

Il était faiseur comme Mercadet, mais faiseur d'assez bas étage, et

n'avait pu jusqu'à présent percer sa coque de coulissier.

Il était connu, pourtant, trop connu aux abords de la Bourse et devant

le passage de l'Opéra, où ce Marseillais qui classe les petits

loups-cerviers disait de lui:

--Il a du bagou, du feu; il piaffe bien, mais on dirait toujours qu'il

avale des sabres.

Ce Marseillais a donné des surnoms à trente ou quarante diplomates

véreux dans Paris. C'est sa spécialité. Le sobriquet d'avaleur de

sabres, d'autant plus curieux que personne, sur le boulevard, n'avait

connaissance de l'ancien métier de monsieur le marquis, lui resta.

J'avais oublié de dire que Saladin, par une de ces maladresses qui

gâtent les habiletés de théâtre et de province, s'était fait marquis.

C'était de trop. Un marquis brocanteur n'inspire de confiance que quand

il escamote des millions.

Et Saladin n'en était pas là. Il opérait petitement, demeurait au

cinquième étage et n'avait qu'un seul luxe: son valet de chambre.

C'était un valet de chambre assez laid et déjà vieux qui traînait sa

livrée trop mûre dans tous les cabarets borgnes du quartier Montmartre.

Il était beau parleur, presque autant que son maître, dont il racontait

la romanesque histoire à tout venant.

Le jeune marquis de Rosenthal était, selon son éloquent valet de

chambre, le rejeton d'une antique famille d'Allemagne. La description du

château à tourelles, à donjon et à pont-levis, où monsieur le marquis

avait reçu le jour, durait dix minutes.

L'histoire variait souvent dans ses détails, mais le thème restait à peu

près celui-ci:

Monsieur le marquis avait eu une jeunesse malheureuse à cause de son

amour pour sa mère, illustre Polonaise victime d'un mari prussien. Son

père l'avait chassé dès l'âge de quatorze ans, et le jeune Frantz de

Rosenthal avait dès lors parcouru l'Europe, soutenu par des envois

d'argent qu'il devait à la sollicitude de sa mère. Il avait ainsi perdu

tout à fait l'accent allemand, et s'était fait une réputation de

brillant cavalier dans diverses cours de l'Europe.

Malheureusement sa mère avait fini par succomber aux cruautés de son

méprisable époux, lequel avait coupé les vivres à Frantz de Rosenthal.

--Ce n'est qu'une éclipse momentanée, disait en finissant le valet de

chambre qui s'appelait Meyer. Notre bourreau n'est pas immortel, et

d'après l'ordre imprescriptible de la nature, monsieur le marquis est

appelé sous peu à jouir d'une fortune territoriale supérieure à

l'apanage de la plupart des princes.

Je ne voudrais pas affirmer que Paris soit incapable de se laisser

prendre encore à des plaisanteries de ce genre: on y vole beaucoup à

l'américaine; mais notre ami Similor, sous son nom tudesque de Meyer,

avait gardé à un si haut degré l'accent du vieux gamin de Paris, embelli

par l'emphase du bonisseur en foire, que la confiance eût été

véritablement sans excuse.

Il avait son genre d'esprit, ce malheureux Similor, il était habile à sa

manière, et certes les préjugés ne le gênaient point: mais la chance lui

manquait, selon son expression, excepté auprès des dames.

Monsieur le marquis de Rosenthal ne le traitait pas toujours, du reste,

avec la déférence qu'on doit à un ancien serviteur. On avait vu le vieux

Meyer jeté dehors, après une querelle où il avait soutenu peut-être son

opinion un peu trop vivement, passer la nuit à la belle étoile ou dans

ces cabarets secourables du quartier des halles qui ne ferment jamais.

Mais il revenait le lendemain matin, et son jeune maître n'avait pas

tout à fait mauvais coeur, puisqu'il le reprenait toujours.

D'autres fois, il est vrai, des fournisseurs entrant à l'improviste

avaient surpris monsieur de Rosenthal et son Meyer assis à la même table

et fumant et trinquant fraternellement.

Il en était ainsi ce soir--un soir du mois d'août 1866-, au moment où

nous entrons dans le domicile modeste où végétait monsieur le marquis,

en attendant l'immense héritage de ses pères.

C'était une chambre mansardée, située dans la rue Neuve-Saint-Georges et

meublée assez proprement. Deux autres petites chambres complétaient un

appartement de sept cents francs par an, sur le loyer duquel monsieur le

marquis devait trois termes.

La table était servie, c'est-à-dire qu'il y avait sur un journal

financier, servant de nappe, diverses bribes de charcuterie, un morceau

de fromage, du pain et deux litres de vin sans bouchons.

Meyer-Similor mangeait, le marquis Saladin de Rosenthal se promenait

lentement de long en large, les mains croisées derrière le dos.

C'était maintenant un homme de vingt-huit à trente ans, mais sa taille

grêle lui gardait une apparence plus jeune; il était de ceux qui, plutôt

grands que petits, n'ont pas l'air d'atteindre à la taille moyenne. Bien

des gens l'auraient trouvé fort joli garçon; il avait des cheveux

abondants, d'un noir luisant, qui coiffaient bien un front assez vaste

et plus blanc que l'ivoire. Son nez était droit et mince, sa bouche trop

large avait une certaine grâce dans le sourire, mais le regard de ses

yeux, ronds comme ceux des oiseaux, produisait un effet pénible, aussi

bien que la blancheur, particulière de sa peau, où nulle trace de barbe

ne paraissait.

Quant à Similor, c'était toujours le même bonhomme à la physionomie

naïve et futée, tout en même temps, et imperturbable dans le solide

contentement qu'il avait de soi-même.

--Vois-tu, petiot, disait-il en broyant vigoureusement sa nourriture,

rien ne m'ôterait de l'idée que tu as du talent, puisque tu es mon fils

naturel, mais tu as manqué ton coup dans Paris depuis trois ans et plus,

c'est certain. Nous sommes brûlés sans avoir travaillé; les gens me

rient au nez quand je reprends la guitare de ta noble origine. Aurait

mieux valu se faire tout uniment petit bourgeois et ne pas rester

manchot.

Saladin arrêta sa promenade et fixa sur lui ses yeux ronds avec une

expression de sincère mépris.

--J'ai mon idée, prononça-t-il tout bas.

Similor siffla un verre de vin bleu et se permit de hausser les épaules.

--J'ai mon idée, répéta Saladin qui fit un pas en avant. Il y a des gens

forts, et il y a des mazettes, c'est connu. Tu as fait mille et un coups

dans ta vie et tu es le dernier des derniers. Pourquoi?

Similor se redressa et ouvrit la bouche pour protester.

--Tais-toi! ordonna rudement Saladin. Tu as de l'esprit comme ceux de

ton temps, pour dire des niaisoteries et faire rire les imbéciles; moi

je suis de mon époque: un homme sérieux; je ne ferai jamais qu'une

affaire, et cette affaire-là sera ma fortune.

Il tourna sur ses talons et se remit à marcher.

Similor, sans perdre une bouchée, le suivait du coin de l'oeil. Sa

physionomie était à peindre. On y eût trouvé de l'humilité parmi son

orgueil et, au milieu de son mépris pour ce fanfaron qui venait de

perdre trois années à s'efforcer vainement, je ne sais quelle attente

involontaire et mystérieuse où il y avait une pointe d'admiration.

Il pensait:

--Étant tout petit, il avait des trucs étonnants, et si tout de même

c'était la vérité qu'il manigance un grand mystère! N'empêche, reprit-il

tout haut, que si on n'avait pas eu l'annuité des Canada, on se

brosserait le ventre.

--On a l'annuité des Canada, répondit froidement Saladin, et c'est par

moi qu'on l'a. Leur maison est solide; le mois dernier, au lieu de cent

francs, j'ai touché vingt louis.

Similor enfla ses joues.

--Et ça me passe sous le nez, alors, s'écria-t-il, quoique la rente soit

due surtout à l'amitié de Damon et Pythias qui m'unissait à Échalot

anciennement.

Saladin, au lieu de répondre, vint prendre sa place à table, et se versa

un demi-verre de vin.

--J'ai causé avec mademoiselle Saphir aujourd'hui, dit-il négligemment.

Similor bondit sur sa chaise.

--Ils sont à Paris! s'écria-t-il.

--Depuis quatre jours, répliqua Saladin.

--Et tu le savais!

--Tu sais bien que je sais tout, bonhomme.

--Et tu ne le disais pas!

--Tu sais bien que je ne te dis jamais rien.

Il but son verre à petites gorgées, et le reposa sur la table avec un

geste de profond dédain.

--Ça ne vaut pas le Johannisberg que nous buvions chez le margrave, mon

illustre père, dit-il en riant. J'ai proposé à Saphir une bonne place.

--Celle-là n'a pas besoin de toi, riposta Similor; elle gagnera toujours

ce qu'elle voudra.

Saladin essuya un coin de table avec le journal financier et s'accouda.

--Papa, dit-il, si tu avais un peu plus d'intelligence, tu me serais

très utile, car tu as bonne volonté; c'est l'éducation qui te manque, et

le sérieux: je ne ferai jamais rien de toi. Mais il y des moments, pas

vrai, reprit-il avec plus d'animation, où l'on a besoin de s'épancher

avec n'importe qui ou n'importe quoi...

--On parlerait à son chien! interrompit Similor amèrement. J'ai vu dans

les pièces de théâtre bien des enfants dénaturés, mais jamais un de ta

force, petiot.

L'oeil d'oiseau de Saladin était fixé sur lui avec une complète

sérénité.

--Tais-toi, fit-il encore, on a un coeur. Quand j'aurai les millions, tu

seras mon concierge pour le restant de tes jours.

Similor emplit son verre jusqu'au bord.

--Allons, dit-il, étouffant un soupir et faisant de son mieux pour

sourire, tu es drôle tout de même, petiot, et j'avais aussi à ton âge le

caractère d'un damné farceur. Attrape seulement les millions et puis

nous verrons. Quelle place as-tu offerte à mademoiselle Saphir? Saladin

réfléchissait.

--C'est une histoire à compartiments, murmura-t-il. Faut des

mathématiques pour s'y retrouver, par moments. J'ai mon idée, claire

comme un soleil, et puis il y a tant et tant de détails que tout à coup

je m'y perds. On mange mal ici, c'est vrai, on boit de la piquette et on

est logé comme des Auvergnats...

--En plus qu'on doit le loyer, insinua Similor.

--En plus qu'on doit le loyer, répéta Saladin, et pourtant j'ai arraché

aux Canada, depuis trois ans, une quantité de dents qui t'étonnerait, ma

vieille. En plus encore, sous l'apparence du chou blanc, j'ai réussi pas

mal de brocantage dont le produit n'est pas entré à la maison.

--Où donc qu'il est le produit? demanda Similor, est-ce que tu aurais

une affection en ville?

Son regard, qui raillait cette fois, caressait la joue imberbe de

monsieur le marquis. Celui-ci ne broncha pas et répondit:

--Je ne sais pas trop si j'aime mademoiselle Saphir, ou si je la

déteste. Depuis que le monde est monde, il n'y a jamais rien eu de si

beau que cette gamine-là. La place que je lui ai offerte, la voici:

fille d'une duchesse.

--Duchesse! comme nous sommes marquis?

--Fille unique d'une vraie duchesse avec plusieurs centaines de mille de

livres de rentes.

--Et elle a refusé? demanda Similor sans trop d'étonnement.

--Elle a refusé!

--Parce qu'il aurait fallu épouser quelqu'un que je connais bien?

--Peut-être. Cette fille-là est aussi bête que belle. Si j'avais pu lui

dire mon secret tout entier, je l'aurais eue à mes genoux... mais voilà

tantôt quatorze ans que je monte ma mécanique, mon affaire, ma seule

affaire, qui a commencé par les cent francs que tu m'as volés comme un

imbécile, et qui finira par des coffres pleins d'or pour moi tout seul.

Saladin s'arrêta; à vue d'oeil, Similor devenait de plus en plus

attentif.

--Cause, petiot, cause, dit-il humblement en voyant que monsieur le

marquis ne parlait plus. Épanche-toi. Tu viens de le dire, à moins que

ce ne soit moi: c'est comme si tu bavardais avec ton chien. Je serai

discret à l'égal de la tombe.

D'un geste théâtral Saladin piqua son doigt au milieu de son front.

--Tout est là, dit-il. C'est réglé comme un papier de musique: les

tenants, les aboutissants, le dessus, le dessous, je tiens l'opération

dans ma poche!

Similor rapprocha son siège, mais Saladin qui le couvrait de son regard

fixe et effronté ajouta:

--Ce serait de l'hébreu pour toi; tu n'es pas de force à me comprendre.

Il y eut un silence pendant lequel Similor but deux bons verres de vin

pour noyer sa rancune.

--Des fois, dit-il ensuite en tournant ses pouces, on ne mérite pas

intégralement tout le mépris qu'on inspire. Je ne demande pas à être

employé dans tes hauts calculs polytechniques, mais, s'il y avait un

bout de rôle à trousser avec adresse, j'en ai, je crois, la capacité. Il

est sûr que tu as ton idée, petiot; tu viens de te révéler à ton père

sous un aspect nouveau et intéressant. Je devine que la mère de

mademoiselle Saphir est en jeu.

Saladin, à ce dernier mot, lui lança un regard si aigu que Similor

éprouva comme un choc électrique.

--Touché! pensa-t-il. Un joli coup droit.

Il ajouta modestement:

--Voilà! En dehors de laquelle appréciation je n'y vois goutte, petiot,

et tu gardes la totalité de ton secret.

L'expression de crainte qui était dans les yeux de Saladin s'effaça peu

à peu. Sans doute il avait fait un retour sur lui-même, mesurant avec

orgueil l'immense supériorité qui le séparait de son père. Il prit un

air majestueux et clément.

--Papa, dit-il, je ne prétends pas que tu sois incapable de me donner un

coup d'épaule à l'occasion. J'ai préparé l'affaire tout seul, largement

et complètement, mais pour l'exécution il me faudra des aides, et c'est

toi qui me les fourniras.

--Bravo! s'écria Similor.

Monsieur le marquis lui tendit la main avec bonté au travers de la

table.

--As-tu conservé des relations avec les Habits Noirs? demanda-t-il en

baissant la voix malgré lui.

--Non, répondit l'ancien saltimbanque, j'ai cherché et je n'ai pas

trouvé. J'ai idée que la confrérie est allée à vau-l'eau.

--Tu te trompes, murmura monsieur le marquis.

Pour le coup, les yeux de Similor exprimèrent une surprise franchement

admirative.

--Est-ce que tu serais là-dedans, toi, petiot? balbutia-t-il d'une voix

émue.

--J'ai cherché, moi aussi, répliqua Saladin, et j'ai trouvé. Tu n'as pas

beaucoup contribué à mon éducation, papa; mais dans tout ce que tu

disais il y avait du moins une chose que j'écoutais. Ce qui regarde

l'histoire du _Fera-t-il jour demain_[*] est resté gravé dans ma mémoire.

Il y avait une idée, une forte idée, et il y avait des hommes aussi dans

cette entreprise. Je sais l'histoire du Colonel mieux que toi,

maintenant, et c'était un gaillard; quant à monsieur Lecoq, on ne

rencontre pas souvent son pareil.

[* Voir _Les Habits Noirs_, premier tome de la série.]

--Ceux-là sont morts, dit Similor.

--Il y a longtemps, poursuivit monsieur le marquis, et c'est dommage. Tu

me demandais tout à l'heure à quoi j'ai dépensé mes bénéfices? Il m'en a

coûté bon pour retrouver ceux qui restent, car l'association a bien

baissé et se cache, depuis la catastrophe de l'hôtel de Clare[*].

--J'étais là-dedans! murmura vaniteusement l'ancien saltimbanque.

--Ils ont l'air de peloter en attendant partie, reprit Saladin, mais

l'association reste organisée comme autrefois. Le Père-à-tous est

maintenant le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.

--Connu, dit Similor. Pas fameux! Et les membres de la grande vente?

--Comayrol...

--Connu!

--Jaffret...

--Le bon Jaffret qui donne de la mie de pain aux petits oiseaux!

--Le Dr Samuel, le fils de Louis XVII...

--Et puis? fit Similor voyant que monsieur le marquis s'arrêtait.

--Et puis moi! dit tout bas Saladin après un silence. L'ancien

saltimbanque se dressa comme un ressort et tendit ses mains en avant

dans une dévote attitude.

--Cela n'est pas encore, poursuivit Saladin en souriant, mais il faut

que cela soit: cela sera. Va me chercher une voiture, s'interrompit-il,

ma tête s'échauffe et j'ai besoin de prendre l'air. Je veux, en outre,

te dire quelque chose; tu viendras avec moi.

--Moi! murmura Similor, plus content qu'un hobereau du temps de Louis

XIV qu'on eût fait monter dans les carrosses du roi; avec toi, petiot!

--Va! au galop.

Similor descendit les étages quatre à quatre, et Saladin se mit à

parcourir la mansarde à grands pas. Il s'arrêtait chaque fois qu'il

passait devant une petite glace, pendue entre les deux fenêtres, et s'y

regardait en prenant des poses d'orateur.

--Les Canada sont à l'Esplanade pour les fêtes du 15 août, dit-il dès

qu'il fut assis sur la banquette d'un coupé de place à côté de son

«papa»: je suis allé de ce côté deux fois voir si ma tête est bien faite

et si ma nouvelle tenue me change suffisamment.

--Avec un rien de moustache..., commença Similor.

--À quoi bon? interrompit monsieur le marquis. J'ai passé trois fois

devant Cologne, j'ai allumé mon cigare à la pipe de Poquet, et ils ne

m'ont pas reconnu.

--Et mademoiselle Saphir?

--J'ai trouvé mademoiselle Saphir comme elle sortait de la messe basse à

Saint-Pierre-du-Gros-Caillou; je lui ai offert mon bras, elle m'a dit:

«Passez votre chemin.» Je me suis nommé. Elle m'a regardé par deux fois,

puis elle a murmuré: «Vous êtes bien changé depuis le temps!» Je crois

qu'elle avait quelque chose pour moi malgré tout, et que nous sommes

tous les deux de même, ne sachant pas si nous avons envie de nous

embrasser ou de nous mordre. Je lui ai défilé mon chapelet: des choses

claires comme le jour et qui auraient séduit une momie. Elle m'a laissé

aller jusqu'au bout, et puis elle m'a quitté le bras en me disant

encore: «Passez votre chemin...»

Il soupira et ajouta:

--Ça vient de ce que je n'ai pas pu lui lâcher le secret tout entier.

Il était environ huit heures du soir. La voiture descendait vers les

boulevards. Saladin posa sa main sur le bras de Similor et lui dit:

--Toi, tu vas comprendre ça: il y a dans Paris une femme à qui j'ai volé

son enfant pour cent francs; elle était dans ce temps-là très pauvre et

pour ravoir sa fille elle ne pouvait donner que son sang.

--Et tu n'avais pas besoin de son sang, dit Similor en affectant de

railler.

--Tais-toi, dit pour la troisième fois le jeune homme, dont la voix

tremblait d'émotion, le hasard arrange des machines qu'on n'inventerait

pas. La femme dont je parle a épousé un duc dix fois millionnaire.

Depuis quatorze ans, dans la sphère nouvelle où la fortune l'a placée,

elle n'a pas passé une heure sans songer à sa fille, sans chercher sa

fille, sans promettre à Dieu, aux saints et aux hommes sa richesse et sa

vie en échange de sa fille! C'est une passion, c'est une folie qui

grandit avec le temps.

--Et Saphir est sa fille? demanda l'ancien saltimbanque qui ne respirait

plus.

Le fiacre avait traversé le boulevard et s'engageait dans la rue de

Richelieu. Au lieu de répondre, Saladin donna l'ordre au cocher

d'arrêter.

--Si j'avais dit à Saphir: vous êtes sa fille, murmura-t-il, je n'avais

plus rien pour la tenir... Non, j'ai dû chercher autre chose.

Il descendit et Similor le suivit.

Tous deux s'arrêtèrent devant un magasin de modes, situé non loin de la

rue Saint-Marc.

--Regarde, dit Saladin, la troisième jeune personne à droite... la

blonde... la vois-tu?

--Je la vois.

--À qui ressemble-t-elle?

Similor hésita un instant, mais, la jeune fille ayant levé les yeux de

son ouvrage pour regarder aux carreaux, il frappa ses mains l'une contre

l'autre, et s'écria:

--Parole sacrée! elle ressemble à mademoiselle Saphir!

Saladin lui serra le bras fortement, et dit:

--Rentrons à la maison, ma vieille, j'avais peur de me tromper.

Maintenant l'affaire est dans le sac, et nous sommes riches.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 47 / 95 题