Mémoires d'Échalot

«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par

suite d'avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil

en aiguille, divers autres états où il est bon d'avoir été à l'école,

tel qu'agent d'affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse,

puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne

Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle

j'aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience

de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la

conduire à l'autel, dans le double but de nous régulariser notre

position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au

long.

«C'est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme

le mien et celui d'Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je

désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont

amené, à la maison l'aisance et la bénédiction, sous la forme de notre

première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le

maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les

belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore,

elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle

est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros

industriels.

«Auquel cas contraire que ses parents seraient malheureusement décédés

dans l'intervalle, je révèle ici le second but de notre mariage à nous

deux la veuve Canada, qui serait de légitimer ladite jeune personne,

mademoiselle Saphir, d'en faire notre fille à chaux et à sable,

solidement, avec tous les papiers, et unique héritière du magot qu'elle

est la principale auteur que nous avons été susceptibles de l'amasser

par notre économie.

«C'est de commencer par le commencement.

«Le lundi 30 avril 1852, huit heures du soir, nous arrêtâmes notre

voiture, traînée par Sapajou, qui était notre cheval, déjà malade de

l'affection vétérinaire, dont il est mort, sur la place de

Maisons-Alfort, entre Charenton et Villeneuve-Saint-Georges, venant de

Paris, place du Trône, foire au pain d'épice, destination Melun, pour la

fête, avec permission des autorités.

«La veille on avait prononcé, moi et madame Canada, des paroles

inconséquentes, analogues aux souhaits de la fable, sur la matière qu'on

voudrait bien nous voir tomber du ciel une minette jolie comme les

amours de Vénus et Paphos, à Cythère, pour la coller au balancier. On

avait été écouté indiscrètement, non pas par l'oreille des fées, mais

par une oreille plus fine encore, celle du jeune Saladin, premier

avaleur de sabres et triangle dans la musique, fils naturel de Similor,

mon ex-ami, inséparable jusqu'à la mort.

«J'en aurais long à dire sur ces deux-là, le père et l'enfant, dont les

dévergondages nous ont causé les seuls désagréments sensibles de ma

carrière: menteurs, grugeurs, voleurs, etc., mais je préfère ne pas

ternir leur réputation qu'est le seul bien des personnes malaisées.

«À huit heures et demie, Saladin arriva donc avec une petite demoiselle

de deux ou trois ans, plus jolie encore qu'on ne l'avait souhaitée,

qu'il nous vendit au comptant, cent francs, dont madame Canada trouva le

prix raide dans le premier moment, mais que vous lui en auriez offert

vainement plus tard le double et le triple, jusqu'au moment où même son

pesant d'or ne l'aurait pas portée à s'en défaire, l'intérêt commercial

se joignant à l'affection maternelle dans son coeur pour s'y opposer.

«L'enfant était évanouie, pour avoir eu peur pendant le voyage, je

suppose, et Similor, à qui on ne pouvait refuser sans injustice qu'il a

tous les talents de société et autres, la repiqua par un truc à lui.

Comme quoi elle s'endormit peu de temps après entre madame Canada et

moi, dans notre propre chambre où nous passâmes une partie de la nuit à

contempler sa beauté, disant que c'était une petitesse de la part des

auteurs de ses jours de l'avoir lâchée comme ça pour soixante francs.

«Car Saladin avait bien dû gagner quarante francs pour le moins, sur le

marché.

«Quoiqu'il l'avait peut-être tout uniment chipée. C'est plus dans sa

nature adroite comme un singe. Et de manière ou d'autre, il en fut le

boeuf, car Similor lui contre pinça la somme tout entière, à l'abri de

l'autorité paternelle d'un tuteur. Ça nous amusa, Amandine et moi;

c'était farce.

«Faut qu'il y ait bien des amertumes au-dedans de moi, par suite de

leurs fautes et indélicatesses répétées pour que je parle ainsi d'Amédée

Similor, mon ami de coeur, et de Saladin, dont j'ai été son unique

nourrice, l'ayant abreuvé et sevré de mon lait, à mes frais, dans son

enfance.

«Sa défunte mère n'avait pas une bonne conduite, buvant tout avec les

militaires, même invalides, mais quel coeur! Enfin n'importe. On a

chacun les défauts de la nature.

«Dans le règne animal, on connaît des sujets dont tout est bon, même les

rebuts. Semblablement la petite ne nous fut pas à charge une semaine,

car dès le premier dimanche que nous travaillâmes en foire, à Melun,

Saladin lui arrangea une crèche avec tout son bon goût qu'il avait, le

polisson, et nous la fîmes voir entre deux bestiaux en qualité d'enfant

Jésus. Mademoiselle Freluche faisait l'étoile qui guide les rois mages,

représentés par Cologne, Poquet et Similor. Nous étions, madame Canada

et moi saint Joseph et la Vierge, Saladin jouait l'ange.

«La petite était si jolie que tout Melun vint la voir à la queue leu

leu. J'ignore pourquoi on parle des anguilles de cette localité, située

dans le département de Seine-et-Marne. On y mange de bons lapins de

choux, à cause de la forêt de Fontainebleau, célèbre par son palais

royal avec pièces d'eau et carpes, longues comme moi, dues à Henri IV,

où François Ier, et la belle Gabrielle.

«En voyageant, on apprend les particularités de ce genre.

«On eut cent trente francs de boni net à Melun, tous frais faits, et

Similor demanda douze francs de _guilte_ ou gratification, comme quoi il

avait l'autorité sur celui qui avait levé la petite. Crainte de

scandale, on en fixa les appointements journaliers à soixante-quinze

centimes provisoirement, et ce fut Similor qui les toucha. Saladin lui

dit:

«--Papa, tu fais bien de jouer de ton reste. Quand tu vas être vieux et

quand je vas être fort, je m'assoirai sur ton estomac pour t'aider à

respirer.

«C'est là ce que récoltent les mauvais pères, par suite de la justice de

Dieu.

«Comme ça, la petite, presque au maillot, gagnait déjà par an deux cent

soixante-quinze francs quinze centimes, par mois vingt-deux francs

cinquante centimes. On en met au nombre des enfants célèbres qui n'ont

pas débuté si gentiment dans leur spécialité.

«Elle ne parlait pas du tout. De ce qu'on bavardait autour d'elle, elle

avait l'air de ne rien comprendre. Madame Canada n'était pas fâchée,

parce qu'une sourde-muette ça attire la curiosité, pouvant servir en

outre dans les pantomimes; mais moi, je voyais bien qu'elle n'était ni

muette ni sourde. L'observation est une de mes nombreuses aptitudes.

J'ai traversé l'humanité sans faire aucune poussière; néanmoins, je

connais mes talents.

«Pour moi, l'enfant était comme un couvreur qui a eu l'imprudence de

tomber d'un cinquième étage sur le pavé, assez heureux pour ne pas se

tuer, mais restant étourdi plus ou moins de temps. Elle ne se portait

pas mal, mais sa petite cervelle n'était pas bien à sa place. Similor

m'appela plus d'une fois maladroit à l'égard de cette opinion, mais je

m'en moque. Similor brille plus qu'il ne pèse, et quand il le voudra,

malgré nos âges, je lui ferai encore une façon au sabre ou à la canne,

ne craignant pas les combats.

«Saladin est bien plus coquin que lui. Il a le sang-froid du traître

dans _Le Sonneur de Saint-Paul_ et _La Grâce de Dieu_.

«La preuve que je ne faisais pas erreur, c'est qu'un beau matin, à

Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme, la chérie se mit à chanter je ne

sais plus quelle mignonne petite chanson qui fit rire et pleurer madame

Canada. Nous la mangeâmes de baisers. Elle s'accoutumait à nous très

bien, et je crois qu'elle nous aimait déjà. Faut dire qu'elle était une

idole pour nous; on l'élevait dans du coton; Similor aurait voulu qu'on

la donne tout de suite à mademoiselle Freluche pour l'exercice et les

principes de la corde, mais Amandine et moi nous nous tenions. On fut

inflexible, se bornant à lui dire: «Tiens-toi droite et mets tes pieds

en dehors», comme aurore d'une éducation prochaine.

«J'ajoute que la caisse n'y perdait rien. En foire, avec un enfant joli

et obéissant, vous pouvez remplacer hardiment une troupe de singes qui

coûtent des douze à quatorze francs tous les jours, souvent malades et

sujets à périr par la poitrine, dont la perte de chaque sujet va dans

les cent cinquante francs. Autant vaut diriger le grand Opéra, où la

personne a du moins les secours du gouvernement. J'en dis autant des

chiens, jamais contents de leur nourriture, quoique bonnes bêtes au

fond, et amis des hommes, mais perdus de vermine, par quoi la propreté

est incapable dans tous les lieux qu'ils fréquentent.

«Si vous voulez maintenant que je vous donne mon avis sur les ménageries

ambulantes, ça fait tout simplement pitié. L'orgueil d'avoir un lion ou

un éléphant a ruiné bien des pères de famille, sans parler que l'animal

féroce mange toujours son bienfaiteur un jour ou l'autre.

«La Providence l'a voulu en attribuant ses instincts carnassiers au

serpent pour qu'il morde, au tigre pour qu'il griffe.

«Pour s'y retirer, dans les bêtes sauvages, il n'y a que les phoques et

les moutons mérinos assez patients pour qu'on lui réussisse l'opération

de la cinquième patte du phénomène vivant, en bois ou caoutchouc, bien

plantée, et que rien ne paraît quand la cicatrice est tenue propre. En

plus qu'alors, l'animal valétudinaire manque d'appétit et coûte peu pour

la nourriture.

«Le phoque, encore plus avantageux, vit de vieux chapeaux de feutre mou.

«C'est supérieur aux clowns et jongleurs, généralement mauvais sujets.

L'homme squelette vous ruine en chatteries; la femme colosse, lui faut

des quatre et cinq livres de veau par repas, avec bière et tabac; si

elle est à barbe, ne m'en parlez pas, elle a des passions que je

n'oserais même pas les préciser dans mes souvenirs.

«Eh bien! tout ça n'est rien auprès des jumeaux siamois, ni des papas

qui jouent au volant avec leurs petits. Vous n'avez pas une paire de

siamois, bien collés, pour moins de six francs par jour et le café. Faut

les servir; ils sont mal embouchés et passent leur vie à se battre

réciproquement l'un contre l'autre.

«Il n'y a pas plus mauvais que la jeune fille encéphale et l'homme qui

écrit avec son pied. Pour abréger, le phénomène, c'est la gale, gonflé

d'orgueil et méprisant les personnes naturelles bien proportionnées.

«Je donnerai mon adresse dans le courant de cet ouvrage; ceux qui

souhaiteront des renseignements détaillés sur la baraque pourront me

consulter. Aucun des secrets de l'état ne m'est inconnu, depuis

l'électricité jusqu'à la tireuse de cartes. Cet écrit étant destiné

seulement à la famille de la jeune personne, je m'arrête, ajoutant que

le ventriloque fait une heureuse exception et chérit ses semblables,

toujours rempli de bonnes moeurs quand il est à jeun.

«Dommage qu'il pompe trop souvent et que la boisson le hérisse.

«J'en reviens à l'avantage de l'enfant chez l'artiste. Pour madame

Canada et moi, plutôt périr que d'en arracher un à la douceur du foyer

domestique, quoiqu'on voie dans les journaux des exemples de mioches

traités avec une barbarie pire que les sauvages. La petite était à nous,

puisqu'on l'avait achetée et payée. Et, cédant à mes sentiments

spontanés, je fais savoir aux pères et mères assez maladroits pour

couvrir leurs petits de bleus à l'aide d'instruments contondants que ce

n'est pas raisonnable. Ils pourraient les vendre de cinquante à cent

francs la pièce, plus cher même s'ils ont un talent, et jusqu'à mille

francs si c'est des monstres.

«Sans être monstre et sans talent extraordinaire, le simple enfant, joli

de figure, peut rapporter à la baraque autant que n'importe quel

crocodile, si la troupe contient un homme de talent, capable de faire un

ouvrage dramatique. Or, nous étions trois dans ce cas à la maison: moi

d'abord, de qui la jeunesse fut imbue de Bobino et de l'Odéon; Amédée

Similor, qui comptait des années de figuration sur les planches, et

Saladin, né là-dedans, puisque à l'âge de deux ans il avait rempli le

rôle d'un enfant de carton dans une pièce à grand spectacle, rappelé à

la fin avec monsieur Mélingue et madame Laurent.

«J'étais étonnant pour l'imagination. Similor trouvait des trucs, mais

Saladin avait le génie. Quel auteur! Il faisait ce qu'il voulait avec

n'importe quoi. Il vous habillait l'enfant comme un gant, dans un rôle

charmant où elle n'avait qu'à se montrer pour faire de 12 à 15 francs de

recette.

«La petite fut tour à tour Moïse sauvé des eaux par la princesse

égyptienne, Zélisca ou l'enfant préservé par un chien de la morsure d'un

serpent boa d'Amérique, Winceslas ou le petit prince sauvé d'un incendie

par le hussard de Felsheim. Que sais-je! Saladin était plus fécond que

monsieur Scribe. On lui donnait trente sous, par pièce, une fois payés.

Comme il jouait au bouchon supérieurement et qu'il trichait mieux encore

aux cartes, il cachait de l'argent partout.

«Mais Similor trouvait toujours le magot qui passait en consommation à

la faveur de la puissance maternelle.

«Pendant toute la première année, l'enfant fut affichée et annoncée sous

le nom de mademoiselle Cerise à cause d'une circonstance exceptionnelle

qui sera notée plus tard, en faveur de ses parents.

«À la fin des douze mois, madame Canada et moi nous voulûmes savoir ce

que mademoiselle Cerise nous avait rapporté. Mes comptes sont le modèle

de la partie double; après dix minutes de chiffres je pus dire que

l'enfant nous avait valu 1629 francs, quittes de tout frais.

«C'était à Orléans (Loiret), sur la place du marché. Madame Canada me

dit:

«--C'est superbe, je paye le café.

«--J'accepte, répondis-je. La Californie est à la maison, c'est

agréable.

«--Et la satisfaction aussi, ajouta Amandine, car je l'idole cette

chérie-là, et j'aurais une fillette à moi que je ne l'aimerais pas tant.

«Madame Canada jouit d'une juste renommée pour fricasser le café. C'est

un velours qui sort de ses mains, ne ménageant aucun des ingrédients qui

peuvent ajouter à son charme. Elle en fit une pleine bouilloire, car

nous n'avions plus à y regarder de si près, étant favorisés par la

recette. On passa la nuit tout entière à parler de la petite.

«C'est sûr qu'en vieillissant on devient meilleur, car Amandine partage

maintenant le désir honorable que j'ai de retrouver les parents de la

jeune personne. Cette nuit-là, ce n'était pas ainsi, puisqu'elle me dit:

«--Cerise, ça n'est pas un nom.

«--C'est drôle, objectai-je, et ça tape l'oeil sur l'affiche.

«--Possible, mais c'est un écriteau sur son dos. Si on le lui laisse,

les parents sont capables de deviner la charade. Alors, comme elle vaut

de l'argent, avant dix mois on viendra nous la reprendre.

«C'était clair, on verra bientôt pourquoi.

«--En définitive, les parents l'ont vendue, répondis-je sans être bien

sûr que je disais la vérité.

«Madame Canada haussa les épaules.

«--C'est clair! fit-elle pourtant avec empressement.

«Mais au fond du coeur nous avions tous deux la même idée. Les parents

d'un ange pareil: ça doit être dans l'opulence.

«--En foi de quoi, achevai-je, puisque le droit y est, gardons ce que

nous avons payé, et cherchons un autre nom à la minette.

«Ce qui fut dit fut fait, et Dieu sait que nous nous donnâmes de la

peine. Chaque fois que nous trouvions un nom nouveau, il était épluché,

discuté, puis rejeté, parce qu'il ne valait pas celui de Cerise qui

était venu tout seul.

«Et pendant tout cela, nous regardions cette chère figure blanche et

rose--toute ronde--qui dormait en souriant dans son berceau, une vraie

cerise en vérité.

«Car elle avait si bien repris, notre petite! c'était un charme que sa

fraîcheur; c'est qu'aussi elle était dorlotée, mieux que chez des grands

seigneurs.

«Nous en étions à jeter notre langue aux chiens, lorsque Cerise ouvrit

ses grands yeux bleus et nous regarda.

«--Deux saphirs! dit madame Canada.

«--Saphir! répétai-je.

«Et l'enfant eut son nom.

«Elle rabaissa ses longues paupières et se rendormit.

«Le lendemain, il fut défendu d'appeler mademoiselle Cerise autrement

que mademoiselle Saphir. Ordre d'administration, cinq centimes d'amende.

«Ce fut le premier mouvement d'humeur qu'on eût découvert en elle.

Mademoiselle Cerise parut fâchée d'avoir perdu son nom; elle bouda.

«Mais, au bout de quelques minutes, il n'y paraissait plus.

«Elle était, du reste, sans cervelle, comme un petit oiseau, mais elle

avait un coeur; je crois qu'elle nous aimait déjà.

«Jusqu'alors, elle avait chanté quelquefois, prononçant assez bien les

paroles de sa chansonnette, mais elle n'avait jamais parlé. Vers ce

temps, du jour au lendemain, elle se mit à babiller, non point comme si

elle eût appris peu à peu, mais comme si elle se souvenait tout d'un

coup.

«Ceci était d'autant plus sûr que son babil ne venait point de nous.

Elle ne répétait jamais ce que nous avions habitude de dire. C'était

autre chose: des choses que nous ne comprenions pas toujours. Elle

causait de Médor, de la bergère, de la laitière. Tout ça indiquait

suffisamment qu'elle avait été élevée à la campagne. Elle n'appelait

point son papa; quand elle disait maman, elle avait un tremblement,

preuve qu'on avait dû la battre.

«Du reste, il ne servait à rien de l'interroger. Elle vous regardait

tout à coup sans comprendre, ou bien elle pleurait à chaudes larmes.

Nous essayâmes cent fois de savoir le nom de sa famille, ou tout au

moins le nom qu'elle portait chez ses parents. Impossible. Vous auriez

dit qu'elle n'avait plus de mémoire. Et pourtant elle se souvenait très

exactement de tout ce qui s'était passé depuis son arrivée à la maison.

«Madame Canada était contente de cela. Elle disait:

«--Ça fait que la mignonne est née native de la baraque, puisque tout le

reste est pour elle ni vu ni connu.

«Je vais donc arriver à son éducation.

«Madame Canada n'était pas aussi instruite qu'elle l'aurait désiré,

quoique étonnante pour se faire casser des cailloux sur le ventre, le

café noir et l'esprit naturel. Moi, j'étais pris par les soins du

ménage, la tenue des livres et la rédaction du boniment que j'en ai

toujours fourni à la foule de nombreuses variétés, tous agréables et

lardés du mot pour rire. Saladin en savait long. Quand on eut résolu,

moi et ma femme, qu'on donnerait à l'enfant l'enseignement d'une

princesse, je songeai tout de suite à Saladin pour la lecture,

l'écriture et compter. Cologne pouvait la pousser en musique jusqu'à la

tyrolienne, Similor eût été pour l'escrime, toujours séduisante en foire

de la part d'une dame, et la danse des salons, pour quant à laquelle

vous chercheriez en vain son émule dans Paris; enfin, gardant le

principal pour finir, mademoiselle Freluche devait lui enseigner tous

les secrets de la corde raide, dont nous comptions qu'elle ferait sa

carrière sérieuse.

«En surplus, Poquet, dit Atlas, se proposa spontanément pour la

chiromancie, somnambulisme, et tours de cartes qu'il avait pratiqués

avec succès dans plusieurs villes de l'Europe.

«Les rêves de papas et mamans n'ont presque jamais le frein de la

modération. Moi et madame Canada, plus chauds et bouillants que de vrais

père et mère de qui nous tenions la place, nous n'étions pas encore

contents. Madame Canada avait été désossée dans sa petite jeunesse; elle

disait souvent qu'il serait peut-être opportun pour l'avenir de l'enfant

de lui lâcher les articulations, et moi je proposais de lui inculquer à

mes moments perdus ce qui me restait de pharmacie.

«On repoussa l'avalage du sabre par une circonstance que je vais noter

tout à l'heure, mais il fut convenu qu'en revenant à Paris l'enfant

irait à l'atelier Coeur-d'Acier prendre des leçons de peinture

artistique auprès de monsieur Baruque et de monsieur

Gondrequin-Militaire, à qui sont dus les premiers tableaux de la foire.

«On ne peut pas dire que tout ça fût des vains songes; néanmoins, il y

en avait trop pour une seule jeune personne qui dépassait à peine sa

troisième année; c'est pourquoi moi et madame Canada nous commençâmes

par continuer de la laisser boire, manger et dormir en toute liberté,

sauf une petite leçon que donnait tous les matins mademoiselle Freluche.

«Je note ici pour les parents (les vrais) deux particularités et un

phénomène.

«Le phénomène c'est la cerise que l'enfant portait et porte encore entre

le sein et l'épaule droite. Au jour d'aujourd'hui, elle a quatorze ans

et la cerise n'est plus si rose; mais on la voit encore très bien. Ai-je

besoin d'ajouter que ce phénomène était l'origine de son premier nom? Ça

me paraît superflu. Mon lecteur l'a deviné.

«Les particularités, les voilà dans leur ordre naturel:

«1er Pendant bien longtemps, la petite ne vint au théâtre que pour

figurer ses rôles. On l'apportait dans la crèche de l'Enfant-Jésus ou

dans le berceau de Moïse et puis on la remportait. C'était tout. Elle ne

connaissait rien de ce qui se faisait chez nous.

«Un soir, peu de temps après qu'elle eut retrouvé la parole, je

l'emmenai avec moi pour qu'elle vît danser mademoiselle Freluche:

histoire de lui donner du goût pour la partie.

«Aussitôt que mademoiselle Freluche bondit sur la corde, la petite se

mit à trembler comme elle faisait toujours en appelant sa maman, mais

plus fort. Elle se leva, elle était aussi blanche qu'un linge et

semblait hors d'elle-même.

«--Maman! maman! maman! dit-elle par trois fois. Sous la fenêtre.... le

pont... la rivière... Ah! je ne sais plus!

«Ce dernier mot vint après un grand effort, et l'enfant se rassit,

épuisée.

«Madame Canada eut le soupçon que sa maman était danseuse de corde. Moi

pas. On eut beau interroger la petite, elle ne dit rien.

«Le vrai, c'était son mot: je ne sais plus! Et je marque ma pensée telle

qu'elle fut: sous la fenêtre de l'appartement où demeurait l'enfant, une

danseuse de corde avait coutume de travailler. C'était auprès de la

rivière et vis-à-vis d'un pont...

«2e Saladin tourmentait souvent pour qu'elle vînt le voir avaler des

sabres. N'y a pas plus orgueilleux que ce blanc-bec-là; ayant toujours

gardé vis-à-vis de lui la faiblesse d'une mère nourrice, je cédai à ses

désirs.

«D'ordinaire, l'enfant jouait volontiers avec Saladin, qui est un gentil

garçon et qui se montrait très complaisant pour elle.

«Quand il entra en scène, la petite le regardait en souriant. Mais à

peine eut-il mis la pointe du sabre dans sa bouche, qu'elle se rejeta

violemment en arrière, disant comme l'autre fois:

«--Maman! maman! maman!

«Elle tremblait convulsivement, ses yeux tournaient. Elle ajouta entre

ses pauvres petites dents qui grinçaient:

«--C'est lui!

«Et elle tomba inanimée.»

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 41 / 95 题