La veille elle avait dit: «S'il le faut je l'aimerai...»

Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s'étonna de ne pas

l'entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château

dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»

Le train roulait vers Paris.

Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin

dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.

Elle s'agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis

elle se mit au lit, quoique le soleil n'eût pas fourni encore la moitié

de sa course.

Justin n'aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s'il

avait eu des compagnons de voyage. Il s'était absorbé en lui-même--pour

choisir.

Son choix était fait au moment où il donna l'adresse de Lily au cocher

de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.

Il avait le coeur brisé, c'est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse,

cette folie le reprenait, éveillé d'une sorte de sommeil. Il revoyait

Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment

aimait-il donc sa mère!

Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d'espérer la réunion de

ces deux profondes tendresses qu'un abîme séparait aujourd'hui!

Sa mère avait dit: «Il y a des choses impossibles!» mais là-bas,

derrière le voile de l'avenir, Justin entrevoyait un sourire d'ange: une

tête enfantine, auréolée de cheveux blonds.

Sa fille! Est-ce que sa mère résisterait aux caresses de sa fille!

Nous l'avons vu arriver au logis de la Gloriette absente, s'asseoir près

du berceau vide, transformé en autel, et attendre.

En attendant il prit le portrait photographié de Lily et il eut un

sourire ému en prononçant ce mot qui vient à la bouche de tout le monde,

quand on voit la trace imparfaite de l'enfant dans une épreuve où la

mère est «bien venue»: «Elle a bougé!»

Elle avait bougé beaucoup, car on n'apercevait qu'un flocon blanc,

indécis et confus, quelque chose qui n'avait point de forme et qui

pourtant était gracieux; un nuage souriant.

Mais Lily! le visage de Lily attirait le regard de Justin comme une

fascination. Il y avait de la mélancolie sur ses traits, mais elle était

splendidement belle.

Je ne sais quoi disait dans l'amoureux pli de ses lèvres, penchées vers

le nuage, qu'elle était venue là pour avoir le portrait de l'enfant

uniquement.

Je ne sais quoi disait encore que rien n'existait pour elle en dehors de

l'enfant qu'on ne voyait pas, mais qu'elle regardait avec un si doux

orgueil.

Tout en elle était charmant, mais sans coquetterie. Je dis trop ou trop

peu: il y a des femmes qui, naturellement, ne sont pas coquettes, même

dans ce sens restreint exprimant le goût innocent de la parure; il n'y a

que les jeunes mères pour s'oublier tout à fait et pour être adorables

malgré elles.

Justin regardait Lily; Justin lisait toute une belle et chère histoire

dans la jeune gravité de ces traits. Les cheveux magnifiques avaient je

ne sais quel tour austère, et il fallait la grâce enchantée de la taille

pour faire valoir les plis presque maladroits de la pauvre petite robe.

Justin en arriva à deviner et se dit: je ne serai plus que le second

dans ce coeur...

Et ce fut de la joie. La place était bonne, à côté de Justine adorée.

Il lui semblait, tant il était heureux, que son premier effort allait

retrouver Justine.

La brume était déjà presque tombée que Justin regardait et songeait

encore.

Un pas lourd monta l'escalier.

--J'ai été du temps, dit-on dès le carré; je ne voulais pas revenir sans

avoir fait mon possible. Mais rien! La mère Noblet a perdu la moitié de

ses pratiques et dit comme ça que nous en sommes la cause. Les autres,

on croirait qu'on leur parle déjà du déluge... Ah!

La voix s'arrêta brusquement sur ce cri. Médor venait d'apercevoir

Justin.

--Est-ce que je me suis trompé de porte? gronda-t-il dans son

étonnement. Mais non. V'là le petit berceau. Où est la Gloriette?

--J'attends madame Lily, lui fut-il répondu.

--Ah! fit encore Médor, vous avez peut-être des nouvelles?

--Non, je ne sais rien.

Médor s'approcha et vint regarder l'étranger de tout près. Il faisait

presque nuit.

--Alors, dit-il, qui êtes-vous pour l'attendre comme ça, chez elle?...

chez elle, je n'ai jamais vu personne.

Justin hésita. Médor s'était mis entre lui et le jour pour l'examiner

mieux.

--Ah! fit-il pour la troisième fois et sur un ton qui marquait peu de

sympathie, vous, je vous reconnais bien! Vous êtes celui qui... enfin,

l'homme du château en Touraine!

Justin fit un signe de tête affirmatif. Médor s'éloigna de lui.

--Et vous, demanda Justin, qui êtes-vous?

--C'est moi qu'ai perdu l'enfant, répliqua Médor avec rudesse. Alors, je

rachète ça comme je peux.

Il sortit sur ces mots et redescendit l'escalier. L'instant d'après

Justin le vit revenir tout essoufflé; il avait à la main un bougeoir

allumé qu'il posa sur le guéridon.

Il vint se planter devant Justin et dit avec un grand trouble:

--Si vous n'étiez pas là, je croirais que c'est vous; mais vous voilà,

c'est impossible!

Justin ne comprenait pas.

Il y avait tant d'égarement dans les yeux du pauvre diable que Justin le

soupçonna d'être ivre, dans le premier moment.

Mais Médor n'était pas ivre; il parlait surtout pour lui-même et

poursuivit cette argumentation bizarre destinée à éclairer sa propre

pensée, ne s'inquiétant nullement de l'effet produit sur son

interlocuteur.

--Vous, grommelait-il, je ne vous aime pas, c'est sûr, puisqu'elle vous

attendait et que vous ne veniez pas. Vous étiez dans un château, et elle

dans une mansarde. Si la petite avait eu son père auprès d'elle, on ne

l'aurait pas volée, pas vrai? c'est sûr. Mais ce n'est pas ça: elle n'a

jamais parlé que de vous: Justin, Justin, Justin, le jour et la nuit. Il

y a donc que si vous l'aviez emmenée dans une belle voiture, c'était

tout simple. Mais l'autre...

--Quel autre? demanda Justin dont le coeur se serra terriblement.

Expliquez-vous, je vous en prie!

Médor avait deux larmes qui mouillaient les coins de ses paupières. Il

continua:

--J'aurais pleuré, pas vrai? parce que je m'étais habitué à la garder et

à la servir... Ah! ah! Écoutez donc: celle-là a été trop malheureuse!

Mais ce n'est pas ça! s'interrompit-il en balayant son front de sa large

main. Qui donc était dans cette belle voiture où elle est montée,

puisque vous voilà ici, vous.

Justin s'était levé. Il balbutia:

--Alors, elle est partie?

--Après? fit Médor avec un emportement sans motif. N'était-elle pas

libre de partir?

Sa main lourde pesa sur l'épaule de Justin qui avait la tête courbée.

--Vous voilà libre aussi, dit-il amèrement. Je ne connais pas bien les

gens comme vous, mais je les devine. Elle vous a donné un prétexte;

allez-vous-en, cette fois, pour tout de bon. Mais avant de partir, ne

soufflez pas un mot contre elle! pas un! car je vous casserais la tête

contre la muraille, hé! l'homme du château!

Médor avait la narine gonflée et l'oeil brûlant.

Justin, en effet, ne prononça pas un mot, pas un seul, mais il ne s'en

alla pas non plus. Médor, qui le sentit chanceler, fut obligé de le

soutenir dans ses bras, puis de le soulever, pour le déposer, inerte,

sur le lit de la Gloriette.

L'avaleur de sabres Les Habits Noirs Tome VI · 第 37 / 95 题