Certaines gens vous diront que si, dans toute l’Inde, il n’était qu’une
miche de pain, elle se verrait, en égales portions, partagée entre les
Plowdens, les Trevors, les Beadons, et les Rivett-Carnacs. Ce qui
revient à dire que certaines familles servent l’Inde de génération en
génération comme les dauphins se suivent en file à travers les mers.
Prenons un cas aussi petit qu’obscur. Il y a toujours eu pour le moins
un représentant des Chinns du Devonshire dans l’Inde Centrale ou ses
environs depuis le temps du lieutenant-artificier Humphrey Chinn, du
régiment européen de Bombay, lequel assista à la prise de Seringapatam,
en 1799. Alfred Ellis Chinn, le frère cadet de Humphrey, commanda un
régiment de grenadiers de Bombay, de 1804 à 1813, époque à laquelle il
assista à pas mal de démêlés; et en 1834 John Chinn, de la même
famille--nous l’appellerons John Chinn Premier--se distingua comme
administrateur de sang-froid en temps de trouble, en un lieu appelé
Mundesour. Il mourut jeune, mais laissa sa griffe sur le pays nouveau,
et l’honorable comité des Directeurs de l’honorable East India
Company[13], après avoir personnifié ses vertus en une décision
pompeuse, paya les frais de sa tombe dans les monts des Satpuras.
[13] Compagnie semblable à notre Compagnie des Indes.
Il eut pour successeur son fils, Lionel Chinn, lequel, à peine sorti de
la vieille petite demeure du Devonshire, se trouva grièvement blessé au
cours de l’Insurrection. Ce dernier Chinn passa son temps d’activité
dans un rayon de cent cinquante milles autour de la tombe de John Chinn,
et parvint au commandement d’un régiment de petits montagnards sauvages,
dont la plupart avaient connu son père. Son fils John naquit dans le
petit cantonnement aux toits de chaume, aux murs de boue, qui se trouve
encore aujourd’hui situé à quatre-vingts milles de la station de chemin
de fer la plus rapprochée, au cœur d’un pays tout en broussailles et en
tigres. Le colonel Lionel Chinn servit trente ans et se retira. A la
traversée du canal de Suez, son paquebot croisa le transport à
destination de l’étranger, qui emportait son fils en Orient pour
l’acquit de ses devoirs de famille.
Les Chinns ont plus de chance que le reste des humains en ce qu’ils
savent exactement ce qu’ils ont à faire. Un Chinn intelligent passe son
examen pour le service civil de Bombay, et s’en va dans l’Inde Centrale,
où tout le monde est enchanté de le voir. Un Chinn moyen entre dans le
service de la Police ou dans les Eaux et Forêts, et, tôt ou tard, lui
aussi fait son apparition dans l’Inde Centrale; c’est ce qui a donné
naissance au dicton: «l’Inde Centrale est habitée par les Bhils, les
Mairs[14] et les Chinns, tous gens du même acabit.» La race est à petits
os, brune et silencieuse, et les plus bornés d’entre eux sont encore de
bons fusils. John Chinn II était plutôt intelligent, mais en sa qualité
de fils aîné il entra dans l’armée, suivant une autre tradition des
Chinns. Son devoir était de demeurer dans le régiment de son père pour
toute la durée de sa vie, bien que le corps fût de ceux que bien des
gens eussent payé cher pour éviter. Il s’agissait d’irréguliers, de
petits hommes bruns, noirauds, vêtus de vert olive à garniture de cuir
noir, et leurs amis les appelaient les «Wuddars», nom qui s’applique à
une race de gens de basse caste, laquelle déterre les rats pour les
manger. Mais les Wuddars n’en tiraient nul grief. C’étaient les Wuddars,
et leurs chefs d’orgueil se résumaient à ceux-ci:
[14] Bhils et Mairs, antiques races de l’Inde Centrale.
Premièrement, ils possédaient moins d’officiers anglais que n’importe
quel régiment indigène. Secondement, à la parade, leurs lieutenants
n’étaient pas montés, comme il est de règle générale, mais marchaient
sur leurs deux jambes, à la tête de leurs hommes. Or, il faut à l’homme
qui peut se maintenir au niveau des Wuddars à leur pas de marche bon
souffle et bon jarret. Troisièmement, c’étaient les plus _pukka
shikarries_ (épatants chasseurs) de toute l’Inde. Quatrièmement--et
indéfiniment--c’étaient les Wuddars--connus jadis sous le nom de Chinn’s
Irregular Bhil Levies, mais maintenant, désormais et pour toujours, les
Wuddars.
Nul Anglais n’était de leur mess, qui ne le fût pour l’amour d’eux ou
par tradition de famille. Les officiers employaient, pour parler à leurs
soldats, une langue qu’il n’y avait pas deux cents hommes blancs dans
l’Inde pour comprendre; et les hommes étaient leurs enfants, tous tirés
des Bhils, lesquels sont peut-être la race la plus étrange qui soit
parmi les nombreuses races étranges de l’Inde. Ce furent, et ils le sont
restés dans le cœur, de véritables sauvages, sournois, méfiants, pleins
de superstitions à ne pas croire. Les races que dans le pays nous
appelons indigènes trouvèrent le Bhil en possession de la terre la
première fois qu’ils firent irruption dans cette partie du monde, il y a
des milliers d’années. Les livres les appellent Préariens, Aborigènes,
Dravidiens, que sais-je encore; et, en fin de compte, c’est comme cela
que les Bhils s’appellent eux-mêmes. Lorsqu’un chef rajpoute, dont les
bardes peuvent chanter la généalogie en remontant à douze siècles en
arrière, se trouve porté au trône, son investiture n’est point complète
qu’on ne l’ait marqué au front du sang tiré des veines d’un Bhil. Les
Rajpoutes prétendent que la cérémonie ne signifie rien du tout, mais le
Bhil n’ignore pas que c’est la dernière, dernière ombre de ses droits de
jadis comme antique possesseur du sol.
Des siècles d’oppression et de massacre ont fait du Bhil un larron cruel
et à moitié détraqué, ainsi qu’un voleur de bétail; et, à l’arrivée de
l’Anglais, il semblait presque aussi ouvert à la civilisation que les
tigres de ses jungles. Mais John Chinn Premier, père de Lionel,
grand-père de notre John, pénétra dans son pays, vécut avec lui, apprit
sa langue, tua les daims qui ravageaient ses pauvres récoltes, et gagna
sa confiance, de sorte que quelques Bhils apprirent à labourer et semer,
tandis que d’autres se laissaient enrôler au service de la Compagnie
pour policer leurs frères.
Lorsqu’ils comprirent que se mettre à l’alignement ne voulait pas dire
«être exécuté sur l’heure», ils acceptèrent le métier de soldat comme un
genre fatigant, mais amusant, de sport, et apportèrent du zèle à tenir
en obéissance les petits Bhils restés sauvages. C’était le tranchant du
coin. John Chinn Premier leur donna par écrit la promesse que si, à
partir d’une certaine date, ils se conduisaient bien, le gouvernement
fermerait les yeux sur les fautes passées; et comme John Chinn était
connu pour n’avoir jamais manqué à sa parole--une fois il avait promis
de faire pendre un Bhil considéré chez lui comme invulnérable, et le fit
pendre par-devant sa tribu pour sept meurtres avérés--les Bhils se
rangèrent aussi tranquillement qu’il leur était donné de faire. Ce fut
un travail lent, invisible, pareil à celui qu’on pratique par toute
l’Inde aujourd’hui; et bien que l’unique récompense de John Chinn
arriva, comme je l’ai dit, sous la forme d’une tombe aux frais du
gouvernement, le petit peuple des montagnes jamais ne l’oublia.
Le colonel Lionel Chinn les connaissait et les aimait, lui aussi, et
avant la fin de son service, ils se trouvaient devenus, pour des Bhils,
gens fort civilisés. C’est à peine si l’on pouvait distinguer maints
d’entre eux des fermiers hindous de basse caste; mais dans le sud, où
John Chinn Premier était enterré, les plus sauvages s’en tenaient encore
aux sommets des monts des Satpuras, entretenant une légende suivant
laquelle un jour Jan Chinn, comme ils l’appelaient, reviendrait aux
siens. En attendant ils se méfiaient de l’homme blanc et de ses façons.
Au moindre motif d’excitation, les voilà qui partaient pillant à
l’aventure, et tuant de temps à autre; mais se trouvaient-ils ensuite
l’objet d’un maniement discret, qu’ils se désolaient comme des enfants,
et promettaient de ne plus jamais, jamais recommencer.
Les Bhils du régiment--les porteurs d’uniforme--donnaient l’exemple de
maintes vertus, mais avaient besoin qu’on se prêtât à leurs volontés.
Tant qu’on ne les emmenait pas comme rabatteurs après les tigres, ils
s’ennuyaient et éprouvaient une sorte de nostalgie; et leur froide
audace--tous les Wuddars chassent le tigre à pied, c’est la marque de
leur caste--faisait l’étonnement des officiers eux-mêmes. Ils vous
suivaient de près un tigre blessé avec autant d’insouciance que s’il se
fût agi d’un moineau à l’aile brisée; et cela, à travers un pays tout en
cavernes, crevasses et cavités, où un fauve pouvait tenir une douzaine
d’hommes à sa merci. De temps à autre, on apportait à la caserne quelque
petit homme la tête fracassée ou les côtes arrachées; mais ses
compagnons n’en apprenaient pas pour si peu la prudence; ils se
contentaient de régler au tigre son compte.
* * * * *
Le siège de derrière d’une charrette à deux roues versa le jeune John
Chinn, ses étuis à fusil cascadant tout à l’entour de sa personne,
devant la verandah du mess isolé des Wuddars. Le svelte petit gaillard,
au nez en bec de corbin, semblait aussi délaissé qu’une chèvre égarée
lorsqu’il secoua la poussière qui lui blanchissait les genoux, et que la
charrette s’éloigna en cahotant sur la route éblouissante. Mais au fond
du cœur il se sentait satisfait. Après tout, c’était le lieu où il était
né, et les choses n’avaient guère changé depuis qu’enfant on l’avait
envoyé en Angleterre, il y avait quinze ans.
Quelques constructions de plus; mais l’air, l’odeur et le soleil étaient
les mêmes; et les petits hommes en vert, qui traversaient le terrain
d’exercice, lui étaient on ne peut plus familiers. Trois semaines plus
tôt, John Chinn eût déclaré qu’il ne se rappelait pas un mot de la
langue Bhil, et voici qu’à la porte du mess il s’aperçut que ses lèvres
balbutiaient des phrases qu’il ne comprenait pas--des bouts de vieux
contes de nourrice, et les abrégés de tels et tels ordres que son père
donnait aux hommes.
Le colonel le regarda monter les marches, et se prit à rire.
«Voyez donc! dit-il au major. Pas besoin de demander à quelle famille
appartient le petiot. C’est un _pukka_ (vrai) Chinn. On dirait son père
entre 1850 et 1860.
--Espérons qu’il aura le tir aussi juste, repartit le major. Il a
apporté assez de ferblanterie avec lui.
--Ce ne serait pas un Chinn, s’il ne l’avait pas. Regardez-le se
moucher. Le piton des Chinns! Il agite son mouchoir comme son père. C’en
est la seconde édition--mot pour mot.
--Un conte de fées, ma parole! fit le major, en regardant à travers les
lattes des jalousies. Si c’est l’héritier légitime de son père, il...
Tenez, le vieux Chinn ne pouvait pas plus passer devant ce store sans le
tripoter, que...
--Son fils! repartit le colonel, en sursautant.
--Ah, par exemple!» s’écria le major.
Le regard du jeune homme s’était arrêté sur un store de roseau fendu qui
pendait de travers entre les piliers de la verandah, et machinalement il
en avait saisi le bord pour le redresser. Le vieux Chinn avait maudit
trois fois par jour ce store pendant nombre d’années; il ne pouvait
jamais l’avoir à sa satisfaction. Son fils pénétra dans le vestibule au
milieu d’un silence ébahi. On lui fit bon accueil, d’abord à cause de
son père, et, après examen, à cause de lui-même. Il ressemblait d’une
façon ridicule au portrait du colonel, là, sur le mur, et lorsqu’il se
fut un peu rincé la gorge, il gagna ses quartiers de ce pas de jungle,
court et silencieux, propre à l’aîné.
«Parlez-moi d’hérédité, dit le major. C’est là le résultat de trois
générations parmi les Bhils.
--Et les hommes le savent, dit un capitaine. Ils sont restés, la langue
pendante, à attendre ce garçon-là. A moins qu’il ne leur donne
littéralement des coups de bâton, voilà des gens qui vont se coucher
dans la poussière par compagnies pour l’adorer.
--Rien comme d’avoir eu un père avant vous, repartit le major. Je suis
un _parvenu_ avec mes garnements. Il n’y a que vingt ans que je suis
dans le régiment, et mon vénéré père n’était qu’un simple bourgeois. Il
ne faut pas chercher à approfondir la pensée d’un Bhil. Mais pourquoi ce
bijou de serviteur, que le jeune Chinn a amené avec lui, se sauve-t-il à
travers la campagne avec son paquet?»
Il s’avança dans la verandah, et cria après l’homme--un de ces
serviteurs typiques de sous-lieutenant nouveau venu, qui parlent anglais
et vous mettent dedans en proportion.
«Qu’est-ce qu’il y a? cria-t-il.
--Plein de mauvaises gens, ici. Moi m’en aller, moussu, fut-il répondu.
Eux avoir pris les clefs du Sahib et déclarer qu’ils vont tirer.
--Pas mal--c’est bien cela. Comme ils savent jouer du pied, ces brigands
de par là-haut. C’est quelqu’un qui l’aura fait mourir de peur.»
Le major s’en alla en flânant regagner ses quartiers afin de s’habiller
pour le repas du mess.
Le jeune Chinn, marchant comme un homme en rêve, avait fait le tour du
cantonnement tout entier avant de gagner son minuscule cottage. Les
quartiers du capitaine, dans lesquels il était né, le retinrent quelques
moments; ensuite, il regarda sur le terrain d’exercices le puits au bord
duquel il s’asseyait le soir avec sa bonne, et l’église de dix pieds de
large sur quatorze de long où les officiers se rendaient au service si
quelque chapelain d’une religion officielle quelconque se trouvait
passer par là. Tout cela paraissait fort petit, comparé aux gigantesques
constructions sur lesquelles il avait coutume de lever le nez, mais
c’était bien le même lieu.
De temps à autre il croisait un groupe de soldats silencieux qui
saluaient. Tout aussi bien eût-on pu les prendre pour ces hommes qui
l’avaient promené sur leur dos lorsqu’il étrennait sa première culotte.
Une faible lueur brillait dans sa chambre; au moment où il y entra, des
mains lui étreignirent les pieds, et un murmure partit du sol.
«Qui est-ce? demanda le jeune Chinn, sans savoir qu’il parlait en langue
bhil.
--Je vous ai porté dans mes bras, Sahib, alors que j’étais un homme
fort, et vous, un petit--qui pleurait, pleurait, pleurait! Je suis votre
serviteur, comme j’étais celui de votre père avant vous. Nous sommes
tous vos serviteurs.»
Le jeune Chinn se sentit trop ému pour répondre, et la voix poursuivit:
«J’ai pris vos clefs à ce gras étranger, et l’ai renvoyé; et les boutons
sont à la chemise pour le mess. Qui saurait, si je ne sais pas? Et
ainsi, le bébé est devenu un homme, et oublie son père nourricier; mais
mon neveu sera là pour faire un bon serviteur, sans quoi je le battrai
deux fois par jour.»
Alors se leva, dans un cliquetis de métal, aussi droit qu’une flèche
bhil, un petit homme, une sorte de singe ratatiné aux cheveux blancs, la
tunique chargée de médailles et d’ordres divers, balbutiant, saluant et
tremblant. Derrière lui un jeune et nerveux Bhil, en uniforme, était en
train de tirer les embauchoirs des bottes de mess de Chinn.
Les yeux de Chinn étaient remplis de larmes. Le vieux tendit les clefs.
«Les étrangers sont de vilaines gens. Il ne reviendra jamais. Nous
sommes tous les serviteurs du fils de votre père. Le Sahib a-t-il oublié
qui est-ce qui le porta pour voir le tigre pris au piège dans le village
qui est de l’autre côté de la rivière, quand sa mère avait si peur, et
qu’il était si brave?»
La scène revint à l’esprit de Chinn en grands éclairs de lanterne
magique.
«Bukta!» s’écria-t-il.
Et tout d’une haleine:
«Vous promîtes qu’il ne m’arriverait pas de mal. _Est_-ce Bukta?»
Pour la seconde fois l’homme était à ses pieds.
«Il n’a pas oublié. Il se souvient de son peuple comme s’en souvenait
son père. Maintenant, je peux mourir. Mais, en attendant, je vivrai pour
montrer au Sahib à tuer le tigre. Ce qui est là-bas, c’est mon neveu.
S’il ne se montre pas bon serviteur, battez-le et envoyez-le-moi, et
sûrement je le tuerai, car maintenant le Sahib est parmi son peuple.
_Ai, Baba_ Jan--_baba_ Jan! Mon _baba_ Jan! Je vais rester ici pour voir
si cela fait bien son service. Enlève-lui ses bottes, imbécile.
Asseyez-vous sur le lit, sahib, et laissez-moi vous regarder. C’est bien
_baba_ Jan!»
Il avança la poignée de son sabre en signe de loyauté, honneur qu’on ne
rend qu’aux vice-rois, aux gouverneurs, aux généraux, ou aux petits
enfants que l’on aime tendrement. Chinn toucha machinalement la poignée
avec trois doigts, en murmurant il ne savait quoi. Il se trouva que
c’était la vieille réponse de ses jeunes années, lorsque Bukta
l’appelait pour rire le petit général sahib.
Les quartiers du major étaient en face de ceux de Chinn, et le major en
personne, s’apercevant que la surprise faisait perdre le souffle à son
serviteur, regarda du fond de la pièce. Alors, il s’assit sur son lit et
se mit à siffler; car la vue du plus ancien des officiers indigènes du
régiment, un Bhil «pur sang», un Compagnon de l’Ordre du British India,
ayant trente-cinq années de service sans reproche dans l’armée, et parmi
les siens un rang supérieur à celui de maints principicules du Bengale,
la vue d’un homme pareil en train de remplir l’office de valet de
chambre auprès du sous-lieutenant nouveau venu dépassait la mesure de
ses forces.
Les rauques clairons sonnèrent l’appel au mess, lequel appel a derrière
lui une longue légende. D’abord quelques notes perçantes, comme les cris
de rabatteurs dans un fourré lointain; puis, large, plein et égal, le
refrain du chant sauvage: «Eh là, eh là, la graine verte de
Mundore--Mundore!»
«Tous les petits enfants étaient au lit la dernière fois que le sahib
entendit cet appel», déclara Bukta, en passant à Chinn un mouchoir
propre.
L’appel lui rappela des souvenirs: son berceau sous la moustiquaire, le
baiser de sa mère, et le bruit de pas qui s’éteignaient tandis qu’il
tombait endormi parmi les siens. Sur quoi il agrafa le col sombre de sa
nouvelle jaquette de mess, et s’en alla dîner comme un prince qui vient
d’hériter de la couronne paternelle.
Le vieux Bukta s’éloigna en tortillant ses favoris. Il avait conscience
de sa propre valeur, et ni argent ni grades à la disposition du
gouvernement ne l’eussent amené à mettre les boutons aux chemises de
jeunes officiers, ni à leur tendre des cravates propres. Toutefois,
lorsqu’il enleva son uniforme, cette nuit-là, et s’accroupit parmi ses
camarades pour fumer tranquillement, il leur raconta ce qu’il avait
fait, et ils déclarèrent qu’en tout il avait bien fait. Sur quoi Bukta
exposa une théorie qui, à l’esprit des blancs, eût paru de la folie
furieuse; mais les petits guerriers tout chuchotants, à tête rassise,
l’examinèrent à tous les points de vue, et pensèrent qu’elle pouvait
renfermer beaucoup de vrai.
Au mess, sous la lumière des lampes à huile, la conversation en vint
comme de coutume au sujet inépuisable du _shikar_--la chasse au gros
gibier de toutes sortes et dans toutes sortes de conditions. Le jeune
Chinn ouvrit les yeux lorsqu’il comprit que chacun de ses camarades
avait tué plusieurs tigres à la façon wuddar--c’est-à-dire à pied--sans
faire plus de cas de la chose que s’il se fût agi d’un chien.
«Dans neuf cas sur dix, déclara le major, un tigre est presque tout
aussi dangereux qu’un porc-épic. Mais, la dixième fois, vous rentrez au
logis les pieds par devant.»
Ces mots furent le signal d’une conversation générale, et minuit était
loin d’être sonné que la cervelle de Chinn bourdonnait d’histoires de
tigres--mangeurs d’hommes et tueurs de bétail, chacun exerçant son petit
métier aussi méthodiquement qu’un rond de cuir; nouveaux tigres
récemment arrivés dans tel et tel district, et vieilles bêtes familières
de grande finesse, connues au mess sous des sobriquets--tels que
«Pattu», indolent, aux pattes énormes, et «Madame Malàpropos», qui
arrivait au moment où vous vous y attendiez le moins, et miaulait comme
une femme. Puis on se mit à parler des superstitions bhiles, champ aussi
vaste que pittoresque, jusqu’à ce que le jeune Chinn donnât à entendre
qu’il se croyait berné.
«Non pas, ma parole, déclara quelqu’un à sa gauche. On vous connaît à
fond. Vous êtes un Chinn et tout cela, et vous avez ici une sorte de
droit acquis; mais, si vous ne croyez pas ce que nous vous disons, que
ferez-vous, alors, quand le vieux Bukta entame le chapitre de ses
histoires? C’est une autorité en fait de tigres-fantômes et de tigres
qui vont en un enfer à eux; et de tigres qui marchent sur leurs pattes
de derrière, et, par-dessus le marché, du tigre que monte votre
grand-père. Curieux qu’il n’ait pas soufflé un mot de cela.
--Vous savez que vous avez un ancêtre enterré là-bas quelque part du
côté des monts des Satpuras, n’est-ce pas? dit le major, comme Chinn
souriait d’un air indécis.
--Mais oui, je le sais, repartit Chinn, qui connaissait par cœur la
chronique des Chinns.»
Elle se trouvait dans un vieux registre usé, sur la table de laque,
derrière le piano, au fond de la maison du Devonshire, et les enfants
sont autorisés à la regarder le dimanche.
«Ma foi, je n’en étais pas sûr. Votre vénérable ancêtre, mon garçon,
suivant les Bhils, possède un tigre en propre--un tigre de selle, sur le
dos duquel il fait le tour du pays toutes les fois que cela lui chaut.
J’hésite à trouver cela décent chez l’ombre d’un ex-percepteur; mais
voilà ce que croient les Bhils du Sud. Il n’est pas jusqu’à nos hommes,
lesquels pourraient passer pour n’avoir point froid aux yeux, qui ne se
soucient guère de battre le pays s’ils entendent dire que Jan Chinn est
en train de se balader sur son tigre. On suppose que celui-ci est un
animal moiré, à la robe nébuleuse--non pas rayé, mais comme enfumé, à
l’instar d’un chat d’Espagne. Sale bête, à ce qu’on dit, et signe
certain de guerre ou d’épidémie, ou--ou de quelque chose. Voilà pour
vous une gentille légende de famille.
--Quelle en est, supposez-vous, l’origine? demanda Chinn.
--Demandez aux Bhils des Satpuras. Le vieux Jan Chinn était un grand
chasseur devant l’Éternel. Peut-être s’agit-il de la revanche du tigre,
ou peut-être leur fait-il encore la chasse. Il vous faut, l’un de ces
jours, aller à sa tombe vous enquérir de cela. Bukta sans doute y
veillera. Il me demandait avant votre arrivée si, par quelque malchance,
vous n’aviez pas déjà tué votre tigre. Si non, il est prêt à vous
prendre sous son aile. Naturellement, pour vous, c’est obligatoire. Vous
ne vous embêterez pas avez Bukta.»
Le major ne se trompait pas. A l’exercice, Bukta tenait l’œil sur le
jeune Chinn, et la première fois que le nouvel officier éleva la voix
dans un commandement, on remarqua que toute la ligne tressaillit. Il
n’est pas jusqu’au colonel qui ne fût abasourdi, car on eût pu croire
que c’était Lionel Chinn de retour du Devonshire avec un nouveau bail de
vie. Bukta avait continué à développer sa théorie parmi ses intimes, et
elle fut acceptée comme article de foi dans le régiment, attendu qu’il
n’était un mot ni un geste, de la part du jeune Chinn, qui n’en fussent
la confirmation.
Le vieux s’arrangea bientôt pour que son enfant gâté se lavât du
reproche de n’avoir pas tué son tigre; mais il ne se contenta pas de
prendre la première bête qui se présenta. Dans ses villages il disposait
de la haute, basse et moyenne justice, et lorsque ses gens--nus et en
émoi--vinrent à lui avec le signalement d’une bête, il les pria
d’envoyer des éclaireurs aux lieux de massacre ainsi qu’aux abreuvoirs,
afin d’être sûr que la proie était bien celle qui convenait à la dignité
d’un tel homme.
Trois ou quatre fois les traqueurs intrépides revinrent dire, ce qui
était vrai, que la bête était galeuse, rabougrie--une tigresse épuisée
par l’allaitement, ou un vieux mâle à la dent ébréchée--et Bukta calmait
l’impatience du jeune Chinn.
A la fin, on signala un noble animal--un tueur de bétail de dix pieds, à
l’énorme et libre rouleau de fourrure le long du ventre, au poil lustré,
au cou pris dans un jabot bien touffu, pourvu de favoris, folâtre et
jeune. Il avait égorgé un homme, histoire de s’amuser, disait-on.
«Qu’on lui donne à manger», dit Bukta.
Et les villageois obéissants poussèrent devant lui des vaches pour le
distraire, afin qu’il restât dans le voisinage.
Des princes et des potentats ont fait le voyage de l’Inde et ont dépensé
moult argent pour ne faire qu’entrevoir des bêtes à peine la moitié
aussi belles que celle de Bukta.
«Cela n’a rien de séant, dit-il au colonel, en demandant une permission
de chasse, que le fils de mon colonel, lequel fils est peut-être... que
le fils de mon colonel s’en aille perdre son pucelage sur n’importe
quelle petite bête de jungle. Cela sera bon pour après. J’ai attendu
longtemps celui-ci, qui est un tigre. Il est venu du pays de Mair. D’ici
sept jours nous serons de retour avec la peau.»
L’envie fit grincer les dents au mess. Bukta l’eût-il voulu, qu’il eût
pu les inviter tous. Mais il s’en alla seul avec Chinn, deux jours de
char-à-banc et un jour de marche à pied, jusqu’à ce qu’ils atteignissent
une vallée rocheuse, aveuglante, qui renfermait un étang d’eau
excellente. La journée était torride, et fort naturellement le jeune
homme se dévêtit et entra dans l’eau pour s’y baigner, laissant Bukta
près de ses vêtements. Une peau blanche se voit de loin sur l’écran brun
de la jungle, et ce qu’aperçut Bukta sur le dos et l’épaule droite de
Chinn le fit s’approcher pas à pas, les yeux tout grands.
«J’avais oublié qu’il n’est pas décent de se déshabiller devant un homme
de son rang, dit Chinn, en s’enfonçant dans l’eau. Comme il regarde, le
petit diable! Qu’est-ce que c’est, Bukta?
--La marque! répondit un murmure.
--Ce n’est rien. Vous savez comment il en retourne avec ma famille!»
Chinn se sentit ennuyé. La tache lie de vin qu’il portait sur l’épaule,
quelque chose comme ce nuage conventionnel qu’on voit à certains plats
indochinois, lui avait échappé de la mémoire, sans quoi il ne se fût pas
baigné. Elle se présentait, selon le dire de la famille, toutes les deux
générations, n’apparaissant, chose assez curieuse, que huit ou neuf ans
après la naissance, et, sauf qu’elle faisait partie de l’héritage de
Chinn, ne pouvait, d’une façon précise, être considérée comme un
ornement. Il se hâta de regagner le bord, se rhabilla, et ils reprirent
leur marche jusqu’à ce qu’ils rencontrassent deux ou trois Bhils,
lesquels aussitôt tombèrent à plat ventre.
«Mes gens! grommela Bukta, sans leur accorder plus d’attention. Et de la
sorte, vos gens, Sahib. Lorsque j’étais jeune homme, nous étions en plus
petit nombre, mais pas aussi faibles. Maintenant, nous sommes nombreux,
mais une pauvre engeance. Comme on peut s’en souvenir. Comment le
tuerez-vous, Sahib? Du haut d’un arbre; de derrière un abri que mes gens
construiront; de jour ou de nuit?
--A pied et en plein jour, répondit le jeune Chinn.
--C’était votre coutume, d’après ce que j’ai entendu dire, reprit Bukta
se parlant à lui-même. Je vais tâcher d’avoir de ses nouvelles. Puis
vous et moi nous irons le trouver. Je porterai un fusil. Vous avez le
vôtre. Pas besoin d’en avoir davantage. Quel tigre _te_ résisterait?»
L’animal fut signalé près d’une petite flaque d’eau à l’entrée d’un
ravin, repu et assoupi sous le soleil de mai. Levé comme un perdreau, il
se tourna pour livrer bataille à mort. Bukta ne fit même pas le
simulacre de braquer son rifle, et se contenta de ne pas quitter du
regard Chinn, qui répondit au rugissement de tonnerre de la charge par
une seule balle--il sembla au jeune homme qu’il s’écoulait des heures
tandis qu’il visait--laquelle balle laboura la gorge pour aller
fracasser l’épine dorsale au-dessous du cou et entre les épaules. Le
fauve s’aplatit, suffoqua, et tomba; et, avant que Chinn se rendît bien
compte de ce qui était arrivé, Bukta le priait de rester là tandis qu’il
mesurait du pas la distance qui séparait ses pieds de la gueule encore
grinçante.
«Quinze, dit Bukta. Des pas ordinaires. Pas besoin d’un second coup,
Sahib. Il saigne proprement où il est, et il serait dommage d’abîmer la
peau. J’avais dit que ces gens-là nous seraient inutiles, mais ils sont
venus--en cas.»
Soudain les flancs du ravin s’étaient couronnés de têtes: les gens de
Bukta--force qui eût suffi pour mettre la bête en compote, au cas où
Chinn eût manqué son coup; mais leurs fusils étaient cachés, et on les
eût pris pour des rabatteurs que la chose intéressait, tandis que cinq
d’entre eux attendaient l’ordre d’écorcher. Bukta regarda la vie s’en
aller du fond des yeux sauvages, leva la main, et tourna sur les talons.
«Inutile de montrer que _nous_ nous en soucions, dit-il. Maintenant nous
pouvons après cela tuer ce que nous voulons. Tendez votre main, Sahib.»
Chinn obéit. Elle n’avait pas un tremblement, et Bukta hocha la tête.
«Cela aussi, c’était votre coutume. Mes gens ne sont pas longs à
écorcher. Ils porteront la peau aux cantonnements. Le Sahib voudra-t-il
venir dans mon pauvre village passer la nuit et, peut-être, oublier les
grades?
--Mais, ces hommes--les rabatteurs. Ils ont travaillé dur, et
peut-être...
--Oh, s’ils écorchent mal, nous les écorcherons. Ce sont mes gens. A la
caserne, je suis une chose. Ici, j’en suis une autre.»
Rien n’était plus vrai. Lorsque Bukta dépouillait l’uniforme et revenait
au costume rudimentaire des siens, il jetait aux orties sa civilisation
d’officier instructeur. Cette nuit-là, après avoir causé quelque temps
avec ses sujets, il se consacra à l’orgie; et l’orgie bhil est une chose
que la plume ne saurait guère décrire. Chinn, exalté par le triomphe,
s’y trouva plongé jusqu’au cou; mais le sens des mystères lui resta
caché. De véritables sauvages vinrent avec des offrandes se presser
autour de ses genoux. Il offrit sa gourde aux anciens du village. Ils se
firent éloquents et l’enguirlandèrent de fleurs. Prêts et offrandes, pas
tous des plus convenables, furent poussés vers lui, et une musique
infernale se déroula et fit rage autour de rouges feux, tandis que des
chanteurs entonnaient les chansons du vieux temps, et dansaient de bien
singulières danses. Les liqueurs aborigènes sont très puissantes, et
Chinn fut obligé maintes fois d’y goûter; mais, à moins que le breuvage
n’eût été drogué, comment lui arriva-t-il de tomber soudainement endormi
pour ne s’éveiller que tard le lendemain--à un demi-jour de marche du
village?
«Le Sahib était très fatigué. Il s’est endormi un peu avant le jour,
expliqua Bukta. Mes gens l’ont porté ici, et voici qu’il est temps de
retourner aux cantonnements.»
La voix, égale et déférente, le pas, ferme et silencieux, rendaient
difficile à croire que quelques heures auparavant Bukta hurlait et
cabriolait en compagnie de démons nus de la jungle, ses semblables.
«Mes gens ont été très contents de voir le Sahib. Ils n’oublieront
jamais. La prochaine fois que le Sahib s’en va en recrutement, il ira
chez eux, et ils lui donneront autant d’hommes qu’il nous en faudra.»
Chinn garda tout cela pour lui, sauf en ce qui concerne la chasse du
tigre; et, cette histoire-là, Bukta la broda d’une langue effrontée. La
peau était certainement une des plus belles que jamais on eût exposées
au mess, et ne devait pas être la seule du genre. Lorsque Bukta ne
pouvait accompagner à la chasse son enfant gâté, il prenait soin de le
mettre en bonnes mains, et Chinn en apprit plus sur la mentalité et les
ambitions du Bhil sauvage en ses marches et campements, dans les
entretiens au crépuscule ou les haltes au bord des fontaines, qu’un
homme non averti eût pu le faire au cours de toute une vie.
Ses hommes, au régiment, ne tardèrent pas à s’enhardir et à parler de
leurs parents--la plupart dans l’ennui--et à lui exposer des cas de
juridiction locale. Ils racontaient, en s’accroupissant dans sa
verandah, à la tombée du jour, dans ce parler facile, confidentiel, des
Wuddars, que tel célibataire s’était enfui dans un village lointain avec
telle femme mariée. Or, quel était le nombre de vaches que Chinn Sahib
considérait être une juste amende. Ou encore, si l’ordre écrit venait du
gouvernement qu’un Bhil eût à se rendre en une ville close des plaines
afin d’y déposer comme témoin devant une cour de justice, serait-il sage
de méconnaître cet ordre? D’autre part, si on y obéissait, le voyageur
inconsidéré reviendrait-il en vie?
«Mais qu’ai-je à faire de tout cela? demanda Chinn à Bukta sur un ton
d’impatience. Je suis un soldat. Je ne connais pas la loi.
--Peuh! La loi est faite pour les imbéciles et... les blancs. Donne-leur
un ordre grand et sonore, et ils s’en tiendront à lui. Tu es leur loi.
--Mais, pourquoi?»
Le visage de Bukta se couvrit d’un masque impénétrable. C’était la
première fois, semblait-il, que l’idée le frappait.
«Que disais-je? répliqua-t-il. Peut-être est-ce à cause du nom. Le Bhil
n’aime pas le changement. Donne-leur des ordres, Sahib--deux, trois,
quatre mots à la fois, tels qu’ils peuvent en emporter dans leurs têtes.
Cela suffit.»
Chinn donna des ordres, vaillamment, sans se rendre compte qu’un mot dit
à la hâte, avant le repas du mess, devenait la loi révérée et sans appel
de villages situés de l’autre côté des noires montagnes--n’était ni plus
ni moins que la loi de Jan Chinn Premier, lequel, suivant la légende qui
courait tout bas, était revenu sur terre dans le corps et les os de son
petit-fils, pour surveiller la troisième génération.
Il ne pouvait y avoir le moindre doute là-dessus. Tous les Bhils
savaient que Jan Chinn réincarné avait honoré de sa présence le village
de Bukta après avoir tué son premier tigre--son premier en cette vie-ci;
qu’il avait mangé et bu avec les leurs, comme il avait coutume;
et--Bukta devait avoir fortement drogué la boisson de Chinn--sur son dos
et sur son épaule droite tout le monde avait vu cette Nuée Rouge
intimidante que les Dieux puissants avaient apposée sur la chair de Jan
Chinn Premier la première fois qu’il se présenta au Bhil. Au regard du
monde blanc et de sa sottise, lequel n’a pas d’yeux, c’était un svelte
et jeune officier de Wuddars; mais son peuple, à lui, savait que c’était
Jan Chinn, Jan Chinn qui avait fait du Bhil un homme; et, cette foi au
cœur, ils s’empressèrent de répandre ses ordres, avec le souci de ne pas
les altérer en route.
Étant donné que le sauvage, comme l’enfant qui joue seul, a horreur
qu’on se moque de lui ou qu’on le questionne, tout ce monde garda pour
soi ses convictions; et le colonel, qui croyait connaître son régiment,
ne devina jamais que, dans la conviction sereine de chacun des six cents
hommes et officiers au pied prompt et au petit œil de jais, qui se
tenaient devant lui au port d’armes, le sous-lieutenant, là, sur l’aile
gauche de la ligne, était bel et bien un demi-dieu à sa seconde
incarnation--déité tutélaire de leur pays et de leur peuple. Les Dieux
de la Terre eux-mêmes avaient apposé leur empreinte sur l’incarnation,
et qui donc oserait mettre en doute l’ouvrage des Dieux de la Terre?
Chinn, qui, par-dessus tout, était un homme pratique, vit que son nom de
famille le servait bien à la caserne et au camp. Ses hommes ne lui
causaient pas d’ennui--on ne commet pas de fautes régimentaires avec un
dieu pour occuper le siège de la justice--et il était sûr des meilleurs
rabatteurs du district quand il en avait besoin. Ils croyaient que la
protection de Jan Chinn Premier les couvrait de son manteau, et dans
cette croyance montraient une hardiesse qui dépassait même l’ordinaire
des Bhils les plus hardis.
Ses quartiers commençaient à ressembler à un petit museum d’histoire
naturelle, malgré les duplicata de têtes, de cornes et de crânes qu’il
envoyait chez lui dans le Devonshire. Les sujets, très humainement,
appréciaient le côté faible de leur dieu. C’est vrai qu’il était
incorruptible, mais les dépouilles d’oiseaux, les papillons, les
insectes, et, par-dessus tout, les nouvelles du gros gibier, lui
faisaient plaisir. Sous d’autres rapports, aussi, il se montrait à la
hauteur de la tradition Chinn. Il était à l’épreuve de la fièvre. Une
nuit à la belle étoile en compagnie d’un chevreau à l’attache dans une
vallée humide, nuit d’où le commandant fût sorti avec un mois de
malaria, n’avait nul effet sur lui. Il était, comme ils disaient, salé
avant de naître.
Or, durant l’automne de sa seconde année de service, une rumeur inquiète
sembla filtrer de terre et courut parmi les Bhils. Chinn n’en perçut
rien jusqu’au jour où l’un de ses camarades officiers dit à travers la
table du mess:
«Votre vénérable ancêtre est en bombe dans le pays des Satpuras. Vous ne
feriez pas mal d’aller jeter un coup d’œil par là.
--Je ne veux pas me montrer irrespectueux, mais j’en ai un peu soupé, de
mon vénérable ancêtre. Bukta ne cause pas d’autre chose. Qu’est-ce que
le vieux zigue est censé faire maintenant?
--Parcourir le pays au clair de lune, à cheval sur son tigre de parade.
Telle est la nouvelle. Il a été vu par environ deux mille Bhils,
gambadant le long de la cime des Satpuras, et causant aux gens une peur
bleue. Ils le croient dévotement, et tous mes gaillards des Satpuras
sont devant son autel--sa tombe, veux-je dire--en train de s’esquinter à
l’adorer. Vous devriez vraiment y aller. Ce doit être quelque chose de
pas ordinaire que de voir son grand-père traité en dieu.
--Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il y ait du vrai dans l’histoire?
demanda Chinn.
--C’est que tous nos hommes la démentent. Ils déclarent n’avoir jamais
entendu parler du tigre de Chinn. Or, c’est un mensonge manifeste,
attendu qu’il n’est pas un Bhil qui n’en ait entendu parler.
--Vous n’avez oublié qu’une chose, dit le colonel d’un air pensif, c’est
que lorsqu’un dieu local réapparaît sur terre, on peut être sûr que
c’est là prétexte à un trouble quelconque; et ces Bhils des Satpuras
sont à peu près aussi sauvages que votre grand-père les a laissés, jeune
homme. Cela signifie quelque chose, allez.
--Vous voulez dire qu’ils seraient prêts à entrer dans le sentier de la
guerre? demanda Chinn.
--Ne saurais dire--pas encore. N’en serais nullement surpris.
--On ne m’en a pas dit un mot.
--Cela prouve d’autant plus. Ils cachent quelque chose.
--Bukta, pourtant, me raconte tout, en règle générale. Or, pourquoi ne
m’a-t-il pas dit cela?»
Chinn, ce soir-là même, posa directement la question au vieux, et la
réponse ne laissa pas que de le surprendre.
«Quel besoin de dire ce qui n’est que trop connu? Oui, le tigre nébuleux
est dehors, dans le pays des Satpuras.
--Aux yeux des Bhils sauvages, qu’est-ce que cela signifie?
--Ils ne savent pas. Ils attendent. Sahib, qu’est-ce qui s’annonce? Ne
dis rien qu’un petit mot, et nous serons contents.
--Nous? Qu’ont à faire avec des soldats des contes venant du Sud, où
habitent les Bhils de jungle?
--Lorsque Jan Chinn s’éveille, ce n’est pour aucun Bhil le moment de
s’endormir.
--Mais il ne s’est pas éveillé, Bukta.
--Sahib (les yeux du vieillard étaient pleins de tendre reproche), s’il
ne désire pas qu’on le voie, pourquoi s’en va-t-il courir au clair de
lune? Nous savons qu’il est réveillé, mais nous ne savons pas ce qu’il
désire. Est-ce un signe pour tous les Bhils, ou en est-ce un qui ne
concerne que les gens des Satpuras? Ne dis rien qu’un petit mot, Sahib,
que je puisse porter à la caserne et envoyer à nos villages. Pourquoi
Jan Chinn sort-il? Qui donc a fait du mal? Est-ce la peste? Est-ce
l’épizootie? Nos enfants vont-ils mourir? Est-ce la guerre?
Souviens-t’en, Sahib, nous sommes ton peuple et tes serviteurs, et en
cette vie je t’ai porté dans mes bras--sans savoir.
--Bukta, évidemment, a caressé la bouteille, ce soir, pensa Chinn; mais
si je peux faire quelque chose pour rassurer le vieux brave, je le dois.
Cela ressemble en petit aux rumeurs qui précédèrent le soulèvement.»
Il se laissa choir au fond d’un fauteuil d’osier, sur lequel était jetée
sa première peau de tigre, et, en pesant sur le coussin, fit retomber
les pattes armées de griffes par-dessus ses épaules. Il s’en saisit
machinalement tout en parlant, et attira autour de lui, à la façon d’un
manteau, la dépouille aux superbes couleurs.
«Maintenant je vais dire la vérité, Bukta, dit-il, en se penchant en
avant, le mufle desséché du monstre sur l’épaule afin d’inventer un
mensonge qui tînt debout.
--Je vois bien que c’est la vérité, lui fut-il répondu d’une voix
tremblante.
--Jan Chinn sort dans les Satpuras, à cheval sur le Tigre Nébuleux,
dites-vous? Soit. En conséquence, le signe de l’événement ne concerne
que les Bhils des Satpuras, et ne touche en rien les Bhils qui labourent
dans le nord et l’est, les Bhils du Khandesh, ou n’importe quels autres.
Il ne s’agit que des Bhils des Satpuras, qui, nous le savons, sont aussi
sauvages que sots.
--Alors, c’est un signe pour _eux_? Bon ou mauvais?
--Point de doute, bon. Car pourquoi Jan Chinn irait-il faire du mal à
ceux dont il a fait des hommes? Les nuits par là-haut sont chaudes;
c’est mauvais de reposer trop longtemps dans le même lit sans se
retourner, et Jan Chinn voulait revoir son peuple. Aussi se lève-t-il,
siffle-t-il son Tigre Nébuleux, et sort-il un peu pour respirer l’air
frais. Si les Bhils des Satpuras restaient dans leurs villages au lieu
de s’en aller vagabonder la nuit, ils ne le verraient pas. Oui-da,
Bukta, c’est tout simplement qu’il veut respirer de nouveau l’air de son
pays. Fais-le savoir dans le sud, et dis que c’est mon ordre.»
Bukta s’inclina jusqu’à terre:
«Juste ciel! pensa Chinn. Et ce païen aux yeux clignotants est un
officier de première classe, et carré comme un dé. Pendant que j’y suis,
aussi bien en finir.»
Il poursuivit:
«Si les Bhils des Satpuras demandent l’explication du signe, dis-leur
que Jan Chinn veut voir s’ils tiennent les promesses qu’ils ont faites
jadis de bien se conduire. Peut-être ont-ils pillé, peut-être ont-ils
l’intention de désobéir aux ordres du gouvernement, peut-être y a-t-il
quelque cadavre dans la jungle, et est-ce pourquoi Jan Chinn est venu
voir.
--Serait-il donc en colère?
--Bah! Suis-je jamais en colère, moi, avec mes Bhils? Je dis des mots en
colère, et menace de beaucoup de choses. Toi, tu le sais, Bukta. Je t’ai
vu sourire derrière ta main. Nous le savons tous deux. Les Bhils sont
mes enfants. Je l’ai déclaré maintes fois.
--Oui, nous sommes tes enfants, dit Bukta.
--Et il n’en est autrement avec Jan Chinn, le père de mon père. Il veut
revoir le pays qu’il aima ainsi que le peuple. C’est un bon revenant,
Bukta. C’est moi qui le dis. Va le leur répéter. Et j’espère,
ajouta-t-il, que cela les calmera.»
Rejetant en arrière la peau de tigre, il se leva avec un long bâillement
qui montra toutes ses dents en bon ordre.
Bukta s’enfuit, pour se voir reçu à la caserne par tout un groupe de
gens haletants.
«C’est vrai, dit Bukta. Il s’est drapé dans la peau, et c’est du fond
d’elle qu’il a parlé. Il veut revoir le pays qui est sien. Le signe
n’est pas pour nous; et, disons-le aussi, Jan Chinn est un jeune homme.
Comment passerait-il les nuits paresseusement couché? Il dit que son lit
est trop chaud et que l’atmosphère de la chambre est mauvaise. Il se
livre à des allées et venues pour le plaisir de courir la nuit. C’est
lui qui l’a dit.»
L’assemblée aux gris favoris frissonna.
«Il dit que les Bhils sont ses enfants. Vous savez qu’il ne ment pas.
C’est lui qui me l’a dit.
--Mais quoi en ce qui concerne les Bhils des Satpuras? Que veut dire le
signe pour eux!
--Rien. Il ne s’agit, je le répète, que du plaisir de courir la nuit. Il
chevauche pour voir s’ils obéissent au gouvernement, comme il leur
apprit à faire dans sa vie antérieure.
--Et qu’arrivera-t-il s’ils n’obéissent pas?
--Il ne l’a pas dit.»
La lumière s’éteignit dans les quartiers de Chinn.
«Regardez, dit Bukta. Le voilà qui s’en va. Pas moins, c’est un bon
revenant, comme il a dit. Comment craindrions-nous Jan Chinn qui a fait
du Bhil un homme? Sa protection est sur nous; et vous savez que Jan
Chinn n’a jamais manqué à une promesse verbale ou écrite sur papier, de
nous protéger. Lorsqu’il sera plus âgé et qu’il aura trouvé femme, il
restera au lit jusqu’au matin.»
Un officier supérieur se rend compte, en général, de l’état d’esprit du
régiment un peu avant ses hommes; et c’est pourquoi le colonel déclara,
quelques jours plus tard, que quelqu’un avait mis la crainte de Dieu au
cœur des Wuddars. Comme il était le seul personnage officiellement
autorisé à ce faire, il s’inquiéta de voir tant d’unanimité dans la
vertu.
«C’est trop beau pour que cela dure, dit-il. Ce que je voudrais bien,
c’est deviner ce qui se passe dans ces petites têtes-là.»
L’explication, lui sembla-t-il, vint au changement de lune, lorsqu’il
reçut l’ordre de se tenir prêt à «calmer toute effervescence possible»
chez les Bhils des Satpuras, lesquels se montraient, pour employer un
terme modéré, remuants, parce qu’un gouvernement paternel avait lancé
sur eux un vaccinateur du Mahratta, sorti des écoles du gouvernement,
armé de lancettes, de lymphe et d’une génisse inscrite sur les registres
de l’État. En langage officiel, ils avaient «manifesté une violente
antipathie contre toutes mesures prophylactiques», avaient «retenu de
force le vaccinateur», et «étaient sur le point de négliger leurs
devoirs de tribu».
«Ce qui veut dire qu’ils sont pris de frousse--tout comme au temps du
recensement, dit le colonel; et si nous les faisons se carapater dans
les montagnes, jamais nous ne les rattraperons, primo, et secundo, ils
s’élanceront au pillage jusqu’à nouvel ordre. Je me demande qui est le
maudit idiot qui essaie de vacciner un Bhil. Je savais qu’il y avait du
grabuge dans l’air. Heureusement qu’ils n’emploieront que des forces
locales, et que nous pouvons arranger quelque chose que nous appellerons
une campagne, sans leur faire grand mal. Nous voyez-vous dégringoler nos
meilleurs rabatteurs parce qu’ils ne veulent pas qu’on les vaccine! La
peur leur a fait perdre la tête, et voilà tout.»
«Ne croyez-vous pas, sir, dit Chinn le jour suivant, que vous pourriez
peut-être me donner une permission de chasse de quinze jours?
--Désertion en face de l’ennemi, nom d’un tonnerre! (Le colonel se prit
à rire.) Je le pourrais, mais il me faudrait quelque peu l’antidater,
attendu que nous avons reçu nos ordres de service, ou tout comme. Malgré
cela, nous prétendrons que vous aviez adressé votre demande de
permission il y a trois jours, et que vous êtes depuis longtemps en
route pour le sud.
--J’aimerais prendre Bukta avec moi.
--Cela va sans dire, oui. Je crois que c’est une très bonne idée. Vous
avez comme une sorte d’influence héréditaire sur les petits drôles, et
il se peut qu’ils vous écoutent là où le moindre éclair de nos uniformes
les affolerait. C’est la première fois que vous allez dans cette partie
du monde, n’est-ce pas? Faites attention qu’ils ne vous envoient pas
dans le caveau de vos pères en la fleur de vos ans. Je crois que vous
n’aurez rien à redouter si vous parvenez à vous faire écouter d’eux.
--C’est mon avis, sir; mais si--si par hasard ils m’envoyaient _ad
patr..._--se mettaient à faire la bête--cela se peut, vous
savez--j’espère que vous vous rappellerez qu’ils ont seulement eu peur.
Il n’y a pas un atome de vice en eux, et je ne me pardonnerais jamais
que quelqu’un de--de mon nom leur causât de l’ennui.»
Le colonel opina de la tête, sans rien dire.
Chinn et Bukta se mirent en route sur-le-champ. Bukta ne raconta pas
que, dès le moment où le vaccinateur officiel avait été entraîné dans
les montagnes par les Bhils indigènes, les coureurs n’avaient cessé de
se succéder furtivement à la caserne, suppliant, le front dans la
poussière, que Jan Chinn vînt expliquer tout cet inconnu d’horreur dont
son peuple était menacé.
Le présage du Tigre Nébuleux n’était maintenant que trop clair. Que Jan
Chinn secourût les siens, car vaine était l’assistance de nul mortel.
Bukta réduisit le ton de ces suppliques aux proportions d’une simple
requête tendant à la présence de Chinn. Rien n’eût pu faire plus de
plaisir au vieux qu’une campagne d’escarmouches contre les Satpuras,
qu’en sa qualité de Bhil «pur sang» il méprisait; mais il se trouvait, à
titre d’interprète de Jan Chinn, lié par le devoir vis-à-vis de toute sa
nation, et il croyait fermement que quarante plaies s’abattraient sur
son village s’il prenait des tempéraments avec cette obligation. En
outre, Jan Chinn savait tout, et il montait le Tigre Nébuleux.
Ils couvrirent à pied et à dos de poney trente milles par jour, et
relevèrent dans le minimum de temps la muraille bleue des Satpuras.
Bukta se montrait fort silencieux.
Ils entreprirent la dure ascension un peu après midi, mais ce ne fut
qu’au coucher du soleil qu’ils atteignirent la plate-forme de pierre
accrochée au flanc d’une montagne crevassée, couverte de jungle, où Jan
Chinn Premier fut déposé, comme il en avait manifesté le désir, afin
d’avoir l’œil sur son peuple. Toute l’Inde est remplie de tombes
abandonnées qui datent du commencement du dix-huitième siècle--tombes de
colonels oubliés de régiments depuis longtemps licenciés; officiers de
vaisseaux de l’East India partis en expéditions de chasse et qui ne
revinrent jamais; gérants, agents, expéditionnaires et enseignes de
l’honorable East India Company, par centaines et milliers et dizaines de
milliers. L’Anglais oublie vite, mais les indigènes ont la mémoire
longue, et lorsqu’un homme a fait du bien en sa vie, on s’en souvient
après sa mort. La tombe de quatre mètres carrés de marbre rouillé qui
recouvrait Jan Chinn était tout alentour tendue de fleurs sauvages et de
noix, de paquets de cire et de miel, de bouteilles d’alcools indigènes
et d’infâmes cigares, de cornes de buffles et de panaches d’herbe
desséchée. A l’une des extrémités se voyait une grossière image
d’argile, représentant un blanc en chapeau haut de forme à la mode de
l’époque, à cheval sur un tigre bouffi.
Bukta, dès qu’ils approchèrent, s’acquitta d’un salaam plein de
révérence. Chinn se découvrit et entreprit de déchiffrer l’inscription à
demi effacée. Autant qu’il put lire, elle était ainsi conçue, mot pour
mot, lettre pour lettre:
To the Memory of JOHN CHINN, ESQ.
Late collector of...
... ithout Bloodshed or... error of Authority
Employ. only... eans of Conciliat... and Confiden.
accomplished the... tire Subjection...
a Lawless and Predatory Peop...
... taching them to... ish Government
by a Conque... over... Minds
The most perma... and rational Mode of Domini...
... Governor-General and Counc... engal
have ordered thi... erected
... arted this life Aug. 19, 184. Ag...[15]
[15] A la Mémoire de John Chinn, Esq.
Feu le percepteur de...
Qui, sans effusion de sang ni abus d’autorité,
En employant les seuls moyens de la conciliation et de la confiance,
Accomplit l’entière soumission
D’un peuple sans loi et pillard,
L’attachant au Gouvernement britannique
par la conquête des esprits,
Le Mode de Domination le plus durable et le plus rationnel,
Le Gouverneur Général et le Conseil du Bengale
Ont ordonné que ce monument soit érigé.
A quitté cette vie le 19 Août 184. à l’âge de...
De l’autre côté de la tombe étaient inscrits d’anciens vers, également
fort usés. Tout ce que Jan Chinn déchiffra fut:
... the savage band
Forsook their Haunts and b... is Command
... mended... rals check a... st for spoil
And. s. ing Hamlets prove his gene... toil
Humanit... survey... ights restore...
A Nation... ield... subdued without a Sword[16].
[16] ... la troupe sauvage
Abandonna ses Retraites et reconnut son Autorité.
Aujourd’hui les esprits amendés répriment la soif du pillage,
Et les villages qui s’élèvent sont la preuve de ses généreux
L’Humanité contemple ses droits reconnus: [efforts.
Une nation qui se rend--soumise sans coup férir.
Il resta penché quelque temps sur la tombe, pensant à ce mort de son
sang, et à la maison du Devonshire; puis, branlant la tête dans la
direction de la plaine:
«Oui c’est une rude tâche--tout cela--même pour ce qui est de ma modeste
part. Il doit avoir valu la peine qu’on le connaisse... Bukta, où est
mon peuple?
--Pas ici, Sahib. Nul homme ne vient ici qu’en plein jour. Ils attendent
là-haut. Montons voir.»
Mais Chinn, qui n’oubliait pas la première loi de la diplomatie
orientale, répliqua d’une voix égale:
«Si j’ai fait un si long trajet, c’est simplement parce que les gens des
Satpuras sont des imbéciles et n’osaient pas visiter nos cantonnements.
Maintenant, prie-les de venir se présenter ici. Je ne suis pas le
serviteur, mais le maître des Bhils.
--J’y vais--j’y vais», balbutia le vieux.
La nuit tombait, et à tout moment Jan Chinn pouvait, d’un coup de
sifflet, faire sortir son redoutable coursier des taillis envahis par
l’ombre.
Or, pour la première fois au cours d’une vie déjà longue, Bukta désobéit
à un ordre légitime et déserta le jeune officier anglais; car il ne
revint pas, et se hâta vers le plateau de la colline, où il lança
doucement un appel. Des hommes s’agitèrent tout autour de lui--de petits
hommes tremblants, armés d’arcs et de flèches, qui attendaient Bukta et
son compagnon depuis midi.
«Où est-il? murmura l’un d’eux.
--A sa place. Il vous prie de venir, répondit Bukta.
--Sur l’heure?
--Sur l’heure.
--Qu’il lâche plutôt le Tigre Nébuleux sur nous. Nous n’y allons pas.
--Ni moi, quoique je l’aie porté dans mes bras lorsque ce n’était qu’un
enfant en cette incarnation. Attendez ici jusqu’au jour.
--Mais il sera sûrement en colère.
--Même très en colère, car il n’a rien à manger. Mais il m’a déclaré
maintes fois que les Bhils sont ses enfants. Dans le jour, je le crois,
mais--au clair de lune je ne suis pas aussi sûr. Quelle folie avez-vous
encore méditée, sacrés Satpuras, pour avoir besoin de lui?
--Il en est venu un au nom du gouvernement, qui était armé de petits
couteaux ensorcelés et d’une génisse magique, et voulait en nous coupant
les bras nous changer en bétail. Nous avons eu très peur, mais nous
n’avons pas tué l’homme. Il est ici, ligotté--un homme noir; et nous
croyons qu’il vient de l’Ouest. Il a dit que c’était un ordre, de nous
couper tous avec des couteaux--spécialement les femmes et les enfants.
Nous n’étions pas censés savoir que c’était un ordre, de sorte que nous
avons eu peur, et que nous avons tenu la montagne. Quelques-uns de nos
hommes ont pris des poneys et des bœufs dans les plaines, et d’autres,
des marmites, des vêtements et des boucles d’oreille.
--Personne d’égorgé?
--Par les nôtres? Pas encore. Mais les jeunes sont hésitants, à la merci
d’un tas de rumeurs, comme flammes au sommet d’une montagne. J’ai envoyé
des émissaires demander Jan Chinn, de peur qu’il ne nous arrive quelque
chose de pire. C’était cette crainte qu’il prédisait par le Tigre
Nébuleux.
--Il déclare que ce n’est pas cela», dit Bukta.
Et Bukta répéta, en l’amplifiant, tout ce que le jeune Chinn lui avait
dit à la conférence du fauteuil d’osier.
«Croyez-vous, demanda le questionneur pour finir, que le gouvernement
porte la main sur nous?
--Non, repartit Bukta. Jan Chinn donnera un ordre, et vous obéirez. Le
reste est entre le gouvernement et Jan Chinn. Moi-même je sais quelque
chose à propos des couteaux ensorcelés et de l’égratignure. C’est un
charme contre la petite vérole. Mais comment cela se fait-il, je ne
saurais le dire. En outre, ce n’est pas votre affaire.
--S’il se tient entre nous et la colère du gouvernement, nous obéirons
on ne peut plus strictement à Jan Chinn, sauf--sauf que nous ne
descendrons pas à cet endroit-là ce soir.
Ils pouvaient entendre au-dessous d’eux le jeune Chinn appeler Bukta;
mais ils s’accroupirent et ne bougèrent plus, dans l’attente du Tigre
Nébuleux. La tombe avait été lieu saint depuis presque un demi-siècle.
S’il plaisait à Jan Chinn d’y dormir, qui donc en avait plus le droit?
Mais tant qu’il ne ferait pas grand jour, rien ne les ferait s’en
approcher.
Pour ce qui est de Chinn, il commença par concevoir un extrême
mécontentement; puis l’idée lui vint que fort probablement Bukta avait
ses intentions (ce qui, en fait, était vrai), et que sa propre dignité
pourrait avoir à souffrir s’il continuait à hurler pour ne recevoir pas
de réponse. Il s’étaya contre le pied de la tombe, et tantôt
sommeillant, tantôt fumant, eut raison de la nuit chaude, fier de se
sentir un Chinn légitime, endurci, à l’épreuve de la fièvre.
Il prépara son plan d’action à peu près comme eût fait son grand-père;
et lorsque Bukta parut, au matin, avec une fort généreuse provision
d’aliments, il ne souffla mot de l’abandon de la veille. Bukta se fût
senti soulagé par l’explosion d’une humaine colère; mais Chinn ne bougea
qu’il ne fût, sans se presser, parvenu au bout de ses victuailles et
n’eût fumé tout un cheroot.
«Ils ont très peur, dit Bukta, lequel n’était pas lui-même de ces plus
braves. Il ne reste qu’à donner des ordres. Ils ont dit qu’ils obéiront
si seulement tu te tiens entre eux et le gouvernement.
--Cela, je le sais, déclara Chinn, en se dirigeant d’un pas de flâneur
vers le plateau.»
Quelques-uns des anciens se tenaient en un demi-cercle irrégulier dans
une clairière; mais le gros de la foule--femmes et enfants--était caché
dans les buissons. Ils n’avaient nul désir d’affronter les premiers
effets de la colère de Jan Chinn Premier.
S’étant assis sur un fragment de schiste, il fuma jusqu’au bout un
second cheroot, en entendant tout autour de lui des respirations
oppressées. Puis il s’écria, si soudainement qu’ils sursautèrent:
«Amenez l’homme qu’on avait ligotté!»
Un bruit de luttes, un cri, et le vaccinateur hindou apparut, tremblant
de peur, pieds et mains liés, comme les Bhils de jadis avaient coutume
de lier leurs victimes humaines. On le poussa d’un air circonspect en
présence du demi-dieu; mais c’est à peine si le jeune Chinn lui accorda
un regard.
«J’ai dit: l’homme qu’on _avait_ ligotté. Est-ce une plaisanterie de
m’en apporter un attaché comme un buffle? Depuis quand le Bhil
ligotte-t-il les gens suivant son bon plaisir? Coupez-moi cela!»
Une demi-douzaine de couteaux s’empressèrent de couper les liens, et
l’homme se traîna jusqu’à Chinn, lequel confisqua son étui de lancettes
et ses tubes de lymphe. Puis, balayant de l’index le demi-cercle des
Bhils, et donnant à sa voix le ton du commandement, le jeune Chinn dit,
d’une voix claire et distincte:
«Pourceaux!
--Aïe, murmura Bukta. Voici qu’il parle. Malheur aux imbéciles!
--Je suis venu à pied de ma demeure (l’assemblée frissonna) pour
éclaircir une affaire que tout autre qu’un Bhil des Satpuras eût vue de
ses deux yeux à lointaine distance. Vous connaissez la petite vérole,
qui grêle et balafre vos enfants au point qu’ils ont l’air de nids de
guêpes. C’est un ordre du gouvernement que quiconque est égratigné sur
le bras à l’aide de ces petits couteaux que voici, se trouve posséder un
charme contre Elle. Tous les Sahibs possèdent ce charme, de même une
grande quantité d’Hindous. Voici la marque du charme. Regardez!»
Il mit son bras à nu jusqu’à l’aisselle, et montra sur la peau blanche
les cicatrices plus blanches du vaccin.
«Venez, tous, et voyez.»
Quelques hommes à l’esprit audacieux s’avancèrent et branlèrent la tête
d’un air sage. Il y avait là certainement une marque, et ils savaient
bien quelles autres et redoutables marques cachait la chemise.
Miséricordieux était Jan Chinn, de n’avoir pas sur-le-champ proclamé sa
divinité.
«Or, toutes ces choses, l’homme que vous avez ligotté vous les a dites.
--Je les ai dites--cent fois; mais ils répondaient par des coups, gémit
l’opérateur, en se frottant les poignets et les chevilles.
--Mais, comme de vils pourceaux que vous êtes, vous ne l’avez pas cru;
et c’est pourquoi je suis venu vous sauver, d’abord, de la petite
vérole, ensuite, d’une grave épidémie de folie, et finalement, de la
corde et de la prison. Ce n’est pas moi qui en profite; ce n’est pas
pour mon plaisir; mais au nom de celui qui est là-bas, qui a fait du
Bhil un homme (il désigna le bas de la montagne), moi qui suis de son
sang, le fils de son fils, je suis venu convertir votre peuple. Et je
dis la vérité, comme faisait Jan Chinn.»
La foule eut un murmure plein de révérence, et des hommes se glissèrent
hors du fourré par deux et trois pour s’y joindre. Le visage de leur
dieu ne présentait la trace d’aucune colère.
«Voici quels sont mes ordres. (Le ciel fasse qu’ils les acceptent, en
tout cas je parais les avoir impressionnés jusqu’à un certain point!) Je
vais rester moi-même parmi vous tandis que cet homme vous égratignera le
bras avec des couteaux, suivant ce qu’en a ordonné le gouvernement. Dans
trois, peut-être cinq ou sept jours, vos bras enfleront, vous
démangeront et vous cuiront. C’est la force de la petite vérole luttant
dans votre ignoble sang contre les ordres du gouvernement. Je resterai
donc parmi vous jusqu’à ce que je voie que la petite vérole est vaincue,
et je ne m’en irai pas que les hommes, les femmes et les petits enfants
ne me montrent sur leurs bras des marques pareilles à celles que je
viens de vous montrer. J’ai avec moi deux très bons fusils, et quelqu’un
dont le nom est connu des bêtes et des hommes. Nous chasserons ensemble,
moi et lui; et vos jeunes gens et le reste mangeront et se tiendront
tranquilles. C’est mon ordre.»
Il y eut une longue pause pendant laquelle la victoire resta en balance.
Un vieux dur à cuire, dont les cheveux étaient blancs, debout sur une
seule jambe inquiète, pépia:
«Il y a des poneys, quelques bœufs et différentes autres choses pour
lesquels nous avons besoin d’un _kowl_ (protection). Ce n’est pas
précisément au commerce que nous en sommes redevables.»
La bataille était gagnée, et John Chinn poussa un soupir de soulagement.
Les jeunes Bhils étaient allés razzier; mais, en s’y prenant
promptement, tout pouvait s’arranger.
«J’écrirai un _kowl_ dès que les poneys, les bœufs et les autres choses
auront été comptés devant moi et renvoyés où on les a pris. Mais nous
allons commencer par mettre la marque du gouvernement sur tels que n’a
pas visités la petite vérole. (Et il ajouta à mi-voix pour le
vaccinateur:) Si vous montrez que vous avez peur, vous ne reverrez plus
jamais Poona, mon ami.
--Il n’y a pas suffisante provision de vaccin pour toute cette
population, repartit l’homme. Ils ont exterminé la génisse officielle.
--Ils ne verront pas la différence. Grattez-les tous à la ronde, et
donnez-moi une couple de lancettes; je vais m’occuper les anciens.»
Le vieux diplomate qui avait demandé protection fut la première victime.
Il tomba sous la main de Chinn, et n’osa dire «ouf!». A peine eut-il
recouvré sa liberté, qu’il amena de force un camarade, lequel il
maintint solidement, et ce qui avait menacé de tourner à la crise devint
pour ainsi dire un sport; car le vacciné faisait la chasse à celui qui
ne l’était pas, jurant que toute la tribu devait souffrir également. Les
femmes crièrent, et les enfants se sauvèrent en hurlant; mais Chinn se
mit à rire, et continua de jouer de la lancette pointée de rose.
«C’est un honneur, cria-t-il. Dis-leur, Bukta, l’honneur que je leur
fais en les marquant moi-même. Non, je ne peux pas marquer tout le
monde--l’Hindou doit aussi faire sa besogne--mais je vais toucher toutes
les marques qu’il fait, de sorte qu’en elles toutes résidera une égale
vertu. C’est ainsi qu’à la lance les Rajpoutes embrochent le sanglier.
Hé, l’ami qui n’a qu’un œil! Attrape cette jeune fille et amène-la-moi.
Elle n’a pas encore besoin de se sauver, car elle n’est pas mariée, et
je ne la recherche pas en mariage. Elle ne veut pas venir? Alors, c’est
son petit frère, un gros et hardi garçon, qui va lui faire honte. Il
tend son bras comme un soldat. Regardez! Il ne recule pas, lui, à la vue
du sang. Un jour, il sera dans mon régiment. Et, maintenant, la maman,
nous allons te toucher légèrement, car la petite vérole a passé par là
avant nous. C’est la vérité, oui-da, que ce charme brise le pouvoir de
Mata. Il n’y aura plus de visages grêlés dans les Satpuras, et comme
cela vous pourrez demander beaucoup de vaches pour chaque fille à
marier.»
Et ainsi de suite et ainsi de suite--tout un boniment facile de
charlatan, accommode aux proverbes de chasse des Bhils et farci
d’histoires marquées à leur empreinte grossière, jusqu’à ce que les
lancettes fussent émoussées et les deux opérateurs à bout de forces.
Mais, attendu que tous les hommes se ressemblent sur toute la surface de
globe, ceux qui n’étaient pas vaccinés se firent jaloux de leurs
camarades pourvus de l’insigne, et en vinrent presque aux coups à son
propos. Sur quoi Chinn s’érigea en cour de justice, non plus en conseil
de médecins, et se livra à une enquête régulière sur les derniers
brigandages.
«Nous sommes les voleurs de Mahadeo, dirent les Bhils simplement. C’est
notre destin, et nous avions peur. Lorsque nous avons peur, nous volons
toujours.»
Bonnement et sans détours, comme des enfants, ils livrèrent le montant
du pillage, tout, sauf deux bœufs et quelques bouteilles d’alcool qui
manquaient (ceux-là, Chinn promit d’en tenir compte de sa poche), et dix
meneurs furent expédiés dans les plaines, porteurs d’un document
merveilleux, écrit sur une feuille de carnet, et adressé à un inspecteur
de police adjoint de district. Il y avait bien du malheur dans cette
note, ainsi que Jan Chinn les en avertit, mais tout valait mieux que la
perte de la liberté.
Armés de cette protection, les déprédateurs repentants s’en allèrent.
Ils n’avaient nul désir de recontrer Mr. Dundas Fawne, de la police, âgé
de vingt-deux ans, et d’aspect joyeux, plus qu’ils ne désiraient revoir
la scène de leurs méfaits. En voulant prendre un terme moyen, ils
tombèrent en plein camp du seul aumônier du gouvernement octroyé aux
divers corps irréguliers dans un district d’une étendue de quinze milles
carrés, et se présentèrent à lui dans un nuage de poussière. C’était un
prêtre, ils le savaient, et, ce qui était encore plus important, un bon
sportsman, généreux avec ses rabatteurs.
Lorsqu’il lut le billet de Chinn, il se prit à rire, ce qu’ils jugèrent
un heureux présage, jusqu’au moment où il fit comparaître des policemen,
lesquels attachèrent les poneys et les bœufs auprès des piles de
fourniment, et mirent la main sur trois hommes de cette bande souriante
de voleurs qu’on appelait les voleurs de Mahadeo. L’aumônier lui-même
les apostropha de façon magistrale à l’aide de son fouet de chasse. Ce
fut pénible, mais Jan Chinn l’avait prophétisé. Ils se résignèrent, tout
en refusant de se défaire de la protection écrite, de peur de la prison.
Au retour, ils rencontrèrent Mr. D. Fawne, qui avait entendu parler des
larcins, et auquel la chose ne plaisait guère.
«Certainement, dit le plus âgé de la bande, à la fin de cette seconde
interview, certainement, grâce à la protection de Jan Chinn, notre
liberté est sauve, mais c’est comme s’il y avait maints coups de bâton
sur un seul petit bout de papier. Cachons-le.»
L’un d’eux grimpa dans un arbre, et fourra la lettre à quarante pieds du
sol dans une fente où elle ne pouvait plus nuire. Réchauffés, endoloris,
mais heureux, nos dix hommes revinrent trouver Jan Chinn le lendemain;
il était installé au milieu de Bhils mal à leur aise, tous le regard
fixé sur leur bras droit, et tous menacés de la disgrâce de leur Dieu
s’ils se grattaient.
«C’était un bon _kowl_, déclara le chef. D’abord l’aumônier, qui riait,
a commencé par nous prendre notre butin, et en a battu trois d’entre
nous, comme c’était promis. Ensuite, nous avons rencontré Fawne Sahib,
qui, lui, a grommelé, et a demandé le butin. Nous avons dit la vérité,
sur quoi il nous a tous battus l’un après l’autre et nous en a dit de
toutes les couleurs. Il nous a donné après cela ces deux paquets (ils
déposèrent sur le sol une bouteille de whisky et une boîte de cheroots),
et nous sommes partis. Le _kowl_ est dans un arbre, à cause qu’il a pour
vertu de nous faire battre dès que nous le montrons à un sahib.
--Mais sans ce _kowl_, dit Jan Chinn sévèrement, vous auriez tous marché
en prison entre deux policemen. Vous arrivez bien, et vous allez me
servir de rabatteurs. Voilà des gens qui ne se sentent pas à leur
affaire, et nous allons chasser jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. Ce
soir, nous ferons la fête.»
Il est écrit dans les chroniques des Bhils des Satpuras, parmi maintes
autres choses que nous ne pouvons rapporter, que, durant cinq jours
après celui où il avait apposé sur eux sa marque, Jan Chinn chassa pour
son peuple; et durant les cinq nuits de ces cinq jours-là, la tribu
s’enivra de la plus royale façon. Jan Chinn acheta des alcools du pays
d’une force effroyable, et massacra un nombre illimité de sangliers et
de daims, afin que si quelques gens tombaient malades ils eussent pour
cela de bons motifs.
Entre le mal de tête et le mal de cœur ils ne trouvèrent pas le temps de
penser à leurs bras, mais suivirent avec soumission Jan Chinn à travers
les jungles; et, grâce à la confiance qui revenait chaque jour, hommes,
femmes et enfants se retirèrent doucement dans leurs villages au fur et
à mesure que la petite armée passait auprès de ceux-ci. Ils répandirent
le bruit qu’il était juste et raisonnable d’être égratigné au moyen des
couteaux ensorcelés; que Jan Chinn était bel et bien réincarné sous la
forme d’un Dieu de la table ouverte, et que de toutes les nations les
Bhils des Satpuras venaient en première ligne dans sa faveur, à la
condition toutefois qu’ils ne se grattassent point. Désormais, ce
bienveillant demi-dieu devait s’associer en leur esprit avec de grands
gueuletons et le vaccin ainsi que les lancettes d’un gouvernement
paternel.
«Et demain je retourne à ma demeure, dit Jan Chinn aux quelques fidèles
que ni liqueurs ni repas copieux ni ganglions gonflés n’avaient
invalidés.»
C’est aussi dur pour des sauvages que pour des enfants de se conduire
avec déférence en tous temps vis-à-vis des idoles qu’ils se sont à
eux-mêmes forgées, et ceux-ci avaient mené vie on ne peut plus joyeuse
avec Jan Chinn. Mais l’allusion à sa demeure jeta un froid sur tout le
monde.
«Et le sahib ne reviendra pas? demanda celui qui avait été vacciné le
premier.
--C’est à voir, répondit Jan Chinn avec circonspection.
--Alors, reviens comme un homme blanc--reviens comme le jeune homme que
nous connaissons et aimons; car, ainsi que toi seul le sais, nous sommes
un peuple faible. Si nous revoyions ton--ton cheval--»
Ils ramassaient leur courage.
«Je n’ai pas de cheval. Je suis venu à pied--avec Bukta là-bas.
Qu’est-ce encore que cela?
--Tu sais--la chose que tu as choisie pour chevaucher la nuit.»
Les petits hommes se tortillèrent de crainte et d’horreur.
«Chevaucher la nuit? Bukta, qu’est-ce que c’est encore que cette
histoire de revenants?»
Bukta était resté chef silencieux en présence de Chinn depuis la nuit de
sa désertion, et fut reconnaissant d’une question lancée au hasard.
«Ils savent, sahib, murmura-t-il. C’est le Tigre Nébuleux. Celui qui
vient de ce lieu où tu dormis jadis. C’est ton cheval--comme il a été au
cours de ces trois dernières générations.
--Mon cheval! Les Bhils ont encore rêvé.
--Il ne s’agit pas d’un rêve. Les rêves laissent-ils les traces de
larges pattes sur la terre? Pourquoi présenter deux visages à ton
peuple? Ils sont au courant de tes chevauchées nocturnes, et ils--et
ils...
--Ont peur, et voudraient bien que cela cesse.»
Bukta fit de la tête un signe affirmatif.
«Si tu n’as plus besoin de lui. C’est ton cheval.
--La chose laisse une trace, alors? demanda Chinn.
--Nous l’avons vue. C’est comme une route de village au-dessous de la
tombe.
--Pouvez-vous me la retrouver et la suivre?
--En plein jour--si quelqu’un vient avec nous, et, surtout, ne nous
quitte pas.
--Je ne vous quitterai pas, et nous veillerons à ce que Jan Chinn ne
monte plus à cheval.»
Les Bhils reprirent à grands cris les derniers mots qu’ils répétèrent et
encore et encore.
Au point de vue de Chinn l’approche n’en fut qu’une ordinaire--une
descente à travers les rochers fendus et creusés de cavernes, non sans
danger, peut-être, si on ne se tenait pas sur l’œil, mais pas pire que
vingt autres qu’il avait entreprises. Toutefois, ses hommes--ils
refusèrent absolument de rabattre et ne voulurent que suivre la
piste--dégouttaient de sueur à chaque mouvement. Ils montrèrent les
marques d’énormes pattes qui couraient, toujours en descendant la
montagne, jusqu’à quelques centaines de pieds au-dessous de la tombe de
Jan Chinn, et disparaissaient dans un antre à l’étroite ouverture.
C’était une route insolemment découverte, un grand chemin domestique,
battu sans intention de le cacher.
--On dirait que le gueux paye loyer et contributions, murmura Chinn.»
Puis il demanda si c’était vers le bétail ou vers l’homme que ses goûts
attiraient l’ami.
«Le bétail, lui fut-il répondu. Deux génisses la semaine. Nous les lui
envoyons au pied de la montagne. C’est sa coutume. Si nous ne le
faisions pas, il pourrait s’adresser à nous.
--Chantage[17] sous menace d’assassinat, dit Chinn. Je ne saurais dire
que je me soucie d’aller le trouver dans la caverne. Qu’est-ce qu’on
pourrait bien faire?»
Les Bhils se replièrent, tandis que Chinn se logeait derrière un rocher,
en tenant prêt son fusil. Les tigres, il le savait, se montraient bêtes
farouches, mais celui que depuis longtemps on nourrissait de bétail de
si somptueuse manière pouvait se montrer d’une particulière audace.
«Il parle, murmura quelqu’un à l’arrière. Il devine, aussi.
--Eh bien, en voilà, du toupet!» dit Jan Chinn.
[17] En anglais, _blackmail_, ou maille noire, tribut payé aux
maraudeurs de montagnes. Il est curieux de constater que les Anglais
ont conservé ce mot comme signification du mot «chantage».
De la caverne sortit un grondement de colère--un défi accentué,
«Sors donc, cria Chinn. Sors de là. Fais-nous voir comment tu es
fabriqué.»
La bête n’ignorait pas qu’il devait exister quelque corrélation entre
les Bhils à la peau brune et sa ration hebdomadaire; mais ce casque
blanc sous le soleil l’ennuyait, et il n’approuvait guère cette voix qui
dérangeait sa sieste. Paresseusement, comme un serpent repu, il se
traîna hors de la caverne, et resta là, bâillant, le regard clignotant,
à l’entrée. Le soleil tomba en plein sur son flanc droit, et Chinn
s’extasia. Jamais il n’avait vu de tigre marqué de la sorte. Sauf la
tête, laquelle était barrée de surprenante façon, il était tout entier
pommelé--non rayé, mais pommelé comme le cheval à bascule d’un enfant,
en riches ombres de noir de fumée sur de l’ocre rouge. Les parties de
son ventre et de sa gorge qui eussent dû être blanches étaient orange,
et sa queue ainsi que ses pattes étaient noires.
L’espace de quelque dix secondes il regarda tout à loisir, et puis
baissa lentement la tête, le menton descendu et tiré en arrière, les
yeux tout grands ouverts sur l’homme. Cela eut pour effet de projeter en
avant la ronde arcade de son crâne, barrée de deux larges bandes, tandis
qu’au-dessous des bandes brillaient sans sourciller les yeux; de sorte
que, vu de face, tel quel, il semblait une sorte de masque de théâtre à
grimace diabolique. C’était une répétition du magnétisme naturel qu’il
avait maintes fois pratiqué sur sa proie, et quoique Chinn n’eût rien
d’une génisse frappée de terreur, il resta un instant fasciné devant
l’extraordinaire bizarrerie de l’attaque. La tête--le corps semblait
avoir disparu, ramassé derrière elle--la tête féroce, à l’aspect de tête
de mort, recula sur le bout de queue qui dans l’herbe battait irrité. A
droite et à gauche les Bhils s’étaient dispersés pour laisser John Chinn
dompter son cheval comme il l’entendait.
«Ma parole! pensa-t-il. Il essaie de me faire peur!»
Et il tira entre les yeux larges comme des soucoupes, tout en sautant de
côté.
Une grosse masse toussante, puant la charogne, bondit en le dépassant
plus haut sur la montée, et il suivit discrètement. Le tigre ne fit
aucune tentative pour tourner dans la jungle; il cherchait à voir et à
respirer--nez en l’air, bouche ouverte, les formidables pattes de devant
éparpillant le gravier par pelletées.
«Il y est! dit Jan Chinn, l’œil sur le gibier. Maintenant, si c’était un
perdreau, il planerait. Les poumons doivent être pleins de sang.
Le monstre venait, par soubresauts, de traverser la surface d’un rocher
pour tomber hors de vue de l’autre côté. John Chinn, le canon levé, se
pencha pour regarder. Mais la trace rouge menait droit comme flèche à la
tombe de son grand-père, et là, parmi les bouteilles de liqueurs
fracassées et les fragments de l’image d’argile... un frisson et un
grognement, et le tigre avait vécu.
«Si mon vénérable ancêtre pouvait voir cela, dit John Chinn, il serait
fier de moi. Les yeux, la mâchoire inférieure et les poumons. Un coup
fort élégant.»
Il siffla pour appeler Bukta, tout en prenant la mesure de la masse
raidissante.
«Dix pieds--six--huit pouces--ma parole! Cela fait presque onze
pieds--autant dire onze. L’avant-bras, vingt-quatre--cinq--sept pouces
et demi. La queue courte, par-dessus le marché, trois pieds un pouce. Et
quelle peau! Oh, Bukta! Bukta! Les hommes et les couteaux, vite.
--Est-il vraiment mort? demanda une voix frappée de terreur derrière un
rocher.
--Ce n’est pas de cette façon-là que j’ai tué mon premier tigre, dit
Chinn. Je ne croyais pas Bukta capable de se sauver. Je n’avais pas de
second fusil.
--C’... c’est le Tigre Nébuleux, déclara Bukta, sans prendre garde au
blâme. Il est mort.»
Tous les Bhils vaccinés et non vaccinés des Satpuras s’étaient-ils tenus
par là pour assister au coup de fusil, Chinn n’eût su le dire; toujours
est-il que le flanc tout entier de la colline bruissait de petits hommes
criant, chantant et frappant du pied. Et cependant, jusqu’à ce qu’il eût
fait en personne la première entaille dans la splendide peau, personne
ne voulut prendre de couteau; en outre, à l’arrivée des ténèbres, tous
fuirent la tombe ensanglantée, et nulle persuasion ne les eût ramenés
jusqu’à ce que reparût l’aurore. De sorte que Chinn passa une seconde
nuit à la belle étoile, à garder la carcasse contre les chacals, la
pensée reportée sur l’ancêtre.
Il retourna dans les plaines au chant triomphal d’une escorte de trois
cents hommes, le vaccinateur du Mahratta ne quittant pas son ombre, et
la peau grossièrement séchée en trophée devant lui. Lorsque cette armée,
soudain et sans bruit, disparut, telles les cailles dans les blés hauts,
il jugea qu’il approchait de la civilisation, et un tournant de la route
l’amena sur le camp d’un bataillon de son régiment. Il laissa la peau
sur l’arrière d’un fourgon, afin que tout le monde la pût voir, et se
mit en quête du colonel.
«Ils se comportent admirablement, expliqua-t-il en toute sincérité. Ils
n’ont pas pour deux liards de vice. Ils ont eu peur, et voilà tout. J’ai
vacciné toute la fournée, et ils ont paru enchantés. Qu’est-ce que nous
faisons ici, sir?
--C’est ce que je suis en train de me demander, dit le colonel. Je ne
sais encore si nous faisons partie d’une brigade ou si nous représentons
une force policière. Je penche toutefois pour la force policière.
Comment vous y êtes-vous pris pour arriver à vacciner un Bhil?
--Ma foi, sir, répondit Chinn, j’ai retourné la chose dans ma tête, et
selon ce que j’en peux juger, je possède une sorte d’influence
héréditaire sur eux.
--Je le sais, sans cela je ne vous aurais pas envoyé là-bas; mais quoi,
exactement?
--C’est plutôt original. Il paraît, d’après ce que j’en conclus, que je
suis mon propre grand-père réincarné, et que j’ai troublé la paix du
pays en chevauchant nuitamment un tigre de selle. Si je n’avais fait
cela, je ne crois pas qu’ils se seraient opposés à la vaccination; mais
les deux venant ensemble, c’était plus qu’ils n’en pouvaient supporter.
Et c’est ainsi, sir, que je les ai vaccinés, et que j’ai tué mon tigre
de selle, soi-disant pour prouver ma bonne foi. Jamais de votre vie vous
n’avez vu une peau pareille.»
Le colonel tira sur sa moustache d’un air pensif.
«Mais, comment diable vais-je insérer cela dans mon rapport?»
A dire vrai, la version officielle de la fuite des Bhils devant la
vaccination ne souffla mot de Sa Déité, le lieutenant John Chinn. Mais
Bukta savait à quoi s’en tenir, le régiment aussi et de même chacun des
Bhils des Satpuras.
Et maintenant, Bukta n’a qu’une hâte, c’est de voir John Chinn
promptement marié, afin qu’il confère ses pouvoirs à un fils; car si la
postérité Chinn vient à s’éteindre, et que les petits Bhils se trouvent
livrés à leur propre imagination, il y aura encore du fil à retordre
dans les monts des Satpuras.