Je revois toujours Rudyard Kipling, tel qu’en son cottage du village de
Rottingdean, à peu de distance de Brighton, sur la falaise anglaise, il
m’apparut il y a cinq ou six ans. Je le revois, dès que la porte de son
cabinet fut ouverte devant moi et qu’il m’aperçut au seuil de son
«home», écarter la servante, se baisser vivement pour tirer le verrou de
l’autre battant de la porte, et finir lui-même d’ouvrir celle-ci toute
grande devant les pas du Français avant de lui tendre la main. Le geste
fut charmant, et j’en garde un aimable souvenir. Je revois Rudyard
Kipling dans le cabinet de travail, que j’ai décrit ailleurs[1], aux
murs blanchis à la chaux, ornés seulement de quelques bas-reliefs dus à
l’ébauchoir de son père, de ce père que tant il révère et qui, de façon
si originale et si artistique, illustra le texte anglais des _Livres de
la Jungle_ et de _Kim_. Je revois le gros feu de houille qui chauffait
bien la pièce. Tout cela était d’une simplicité grande pour l’un des
rois du monde.
[1] _Journal des Débats_, à la date du 3 juillet 1903.
Quelques minutes après, j’allais faire connaissance avec la femme de
Rudyard Kipling, fille du grand éditeur américain Balestier, exquise
maîtresse de maison, à l’air si jeune sous ses cheveux argentés déjà,
que séparait la raie sur la tempe. Et, en arrivant, tout à l’heure,
j’avais aperçu deux petits enfants qui jouaient dans la cour. Avant de
passer pour le lunch dans une vaste salle à manger où semblaient s’être
réfugiés tous les raffinements qui dénotaient la fortune et l’éducation
de mes hôtes, je restai en tête à tête avec Rudyard Kipling. Il était
là, devant moi, l’homme dont je déchiffrais, depuis quelques années,
l’œuvre, mot à mot, à chaque mot dévoilant une beauté surprenante et
nouvelle. Il était là, causant gaiement en anglais, parce qu’il se
défait, prétendait-il, de son français, se levant vivement pour aller
prendre sur une planche et revenir me montrer tel ou tel livre de
Robert-Louis Stevenson, qu’il appelait son maître, me regardant de son
œil prompt et vite replié sur soi derrière les lunettes de cristal,
écoutant d’une oreille attentive la moindre parole tombée de mes lèvres.
C’était là le regard qui avait scruté, fouillé l’univers, lu tout au
fond des âmes et derrière le fond de l’âme et dans l’âme des hommes les
plus lointains et les plus inconnus. C’était là l’oreille qui avait
écouté le monde entier chuchoter et jusqu’à la matière la plus inerte
mêler sa voix à l’universel concert, qui avait saisi, compris des bruits
dont nulle avant elle n’avait eu le soupçon. C’étaient là le regard,
l’oreille qui avaient tout vu, tout entendu, et permis au cerveau le
plus merveilleusement organisé de refléter l’univers. Et j’avais, en
outre, devant moi, l’immortel auteur des _Livres de la Jungle_.
Les _Livres de la Jungle_! Je me rappelle. Un soir de mai 1898, à Paris,
je dînais en compagnie d’un poète anglais et de Robert d’Humières, et
l’Anglais prononça un nom que j’entendais pour la première fois; c’était
le nom de Rudyard Kipling. Il me conseilla en même temps de lire les
_Jungle Books_. Le lendemain, ils tombaient sous mes yeux chez
Galignani, et je les achetais. Je lus le premier tout dans une nuit, et,
au matin, télégraphiai à Robert d’Humières, parti pour Londres, qu’il
nous fallait traduire _cela_, faire lire _cela_ à nos compatriotes; et
sans attendre sa réponse, je m’attelais à la besogne. _Cela_, c’était un
des plus beaux livres qui soient à l’honneur de l’esprit humain.
C’était, au moment où nous nous apercevons que de la civilisation
l’homme sort gangrené à fond, c’était Adam ressuscité dans le paradis
terrestre au milieu des animaux sages et donneurs de bons conseils, un
Adam seul dans la nature et sous le regard des Puissances Éternelles, un
Adam dont rien n’avait perverti l’âme et que les Puissances Éternelles
pouvaient contempler, satisfaites de l’œuvre; c’était, sous les traits
de Mowgli, l’homme, orgueil de la création, pour la seconde fois jailli,
frais comme un lis, du sol ancestral aux floraisons de miracle. Lorsque
je lus pour la première fois le _Livre de la Jungle_, il me sembla qu’un
sang nouveau circulait dans mes veines, et je baisai de loin la main qui
avait écrit ce livre. Comment Rudyard Kipling s’y était-il pris pour
dégager du détestable aggloméré dont à la lecture de ce poème on
s’aperçoit que notre âme est aujourd’hui recouverte, comment Rudyard
Kipling avait-il fait pour dégager l’âme délicieuse qui n’a reçu que les
seuls conseils du loup, de la panthère, de l’ours et du python Kaa, et
qui n’effleurera la société d’hommes la plus rudimentaire que pour
rentrer dans la jungle au plus vite, meurtrie et ses fiertés blessées?
Les avez-vous bien lus, les _Livres de la Jungle_? En avez-vous saisi,
sous le déploiement somptueux des richesses terrestres, sous les beautés
de la flore et de la faune indiennes, l’admirable portée? Avez-vous
compris qu’ils arrivaient pour servir à l’homme de redoutable point de
comparaison? Ah! lorsque je les ai traduits pour les donner à la France,
il m’a semblé que j’infusais à mes compatriotes un sang pur et nouveau,
que je leur apportais un souffle vivifiant et salubre, et que ceux qui
aimeraient Mowgli et ses conseillers, s’ils profitaient de la leçon pour
prendre conscience de soi, ne pourraient qu’en devenir meilleurs.
Vraiment, le monde entier peut s’incliner devant l’homme qui a conçu,
écrit les _Livres de la Jungle_, car ils comptent parmi les plus purs et
les plus rares joyaux que l’humanité ait œuvrés et possède.
Après leur publication en français, je n’avais, pas plus que Robert
d’Humières, l’intention de continuer à faire métier de traducteur et ne
croyais point devoir affronter de nouveau l’œuvre colossal de M. Rudyard
Kipling, devant la seule lecture duquel je reculais un peu épouvanté.
Mais je lus un autre volume, puis encore un autre, et je continuai
d’être émerveillé, et, plus je lisais du Rudyard Kipling, plus je
sentais qu’il fallait en lire pour comprendre la portée de l’œuvre, plus
le poète grandissait devant moi, plus il devenait le géant devant lequel
aujourd’hui le monde entier s’incline.
Ce n’étaient plus les _Livres de la Jungle_, peut-être... mais un
prodigieux cinématographe se déroulait, et l’humanité, en procession
infinie, avec ses passions, ses vices et ses vertus, ses heurs et
malheurs, ses travaux sans nombre, ses aventures sans fin, son
inlassable activité, que sais-je?... son poignant effort et sa
surprenante vitalité, défilait tout entière sous mes yeux.
Et que le mot «cinématographe» s’entende et n’enlève rien à ma pensée
que la poésie est immense qui se dégage de l’œuvre et s’irradie à
l’entour, immense comme l’auréole d’un monde, celle du globe terrestre
que Rudyard Kipling semble tenir dans sa main, et que son oreille
écoute, et que regarde son œil.
Alors, irrésistiblement, je pris un conte, le traduisis, en pris un
autre, encore le traduisis. Mais il eût été grave de prendre l’œuvre par
blocs et de présenter ces blocs au public français. Il y avait là bien
des choses qui échappaient à notre compréhension de peuple non
cosmopolite et trop replié sur soi. Il fallait agir avec prudence, faire
un choix craintif, prendre de ci de là dans l’œuvre, forcer l’intérêt,
puis l’admiration, jusqu’au jour où la poésie de l’ensemble éclaterait
et resplendirait sur l’œuvre plus abondant.
Est-ce à dire que mes efforts pour communiquer à mes compatriotes une
part de l’admiration sans bornes que j’ai vouée à Rudyard Kipling, et
que continue de justifier à mes yeux chaque mot anglais de son œuvre que
je tâche de traduire en un mot français, est-ce à dire que ces efforts
ont été couronnés de succès? Non, pas encore. Et si je n’avais pour me
rassurer aujourd’hui le suffrage de l’univers en ce prix Nobel décerné à
M. Rudyard Kipling, si je n’avais pour corroborer mon jugement celui
d’un compatriote comme M. André Chevrillon, le seul Français qui ait
publié sur Rudyard Kipling une étude digne de ce génie, le seul qui ait
témoigné de sa parfaite compréhension d’une œuvre qu’il admire autant
que je fais, je me prendrais parfois, en France, à m’inquiéter de cette
admiration que je professe pour le poète étranger.
Pourquoi la France met-elle si longtemps à venir à l’œuvre de M. Rudyard
Kipling? Ah! c’est qu’il est dur, pour un pays qui prétend mener la
marche du monde, d’avoir à reconnaître le génie d’un homme dont les
«intellectuels» anglais eux-mêmes ont dit: «Son influence est de celles
qui font retarder l’horloge du Temps.» Et pourquoi pareille accusation
a-t-elle été portée contre M. Rudyard Kipling? Parce que M. Rudyard
Kipling, admirateur de l’énergie humaine, se fondant sur l’expérience
par lui acquise à travers le monde entier, confiant en sa miraculeuse
clairvoyance, croit que l’homme est fait pour la lutte plus que pour la
jouissance, qu’il est souvent responsable de son malheur, que souvent il
a besoin d’un maître, que parfois il réclame le fouet, et, que cette
loi, nul progrès ne la viendra déranger. M. Rudyard Kipling a connu
d’autres civilisations, a rencontré d’autres sages, et plus antiques et
plus expérimentés que les nôtres. Il a vécu dans l’Inde, a fréquenté les
lamas. Il sait jusqu’où la liberté humaine peut aller. Il sait le point
précis qu’elle ne peut dépasser. Et il sourit. C’est ce sourire qui
contrarie les «intellectuels» sur le point de se voir forcés d’en
rabattre de leurs espérances. M. Rudyard Kipling sourit de l’utopie. Et,
ce qui domine son œuvre, c’est le prodigieux bon sens, le merveilleux
équilibre. En une seconde, la balance, en sa main, redevient
horizontale. Dans 007, cette histoire extraordinaire de locomotives, au
milieu d’un saisissant tableau d’activité humaine où sont décrites, avec
une intensité de vie sans précédent, les voies de manœuvre et la cour de
marchandises d’une importante gare américaine, je cueille ce passage, où
M. Rudyard Kipling déclare nettement ce qu’il croit le plus convenable à
l’intérêt social:
Un homme d’équipe, le visage pourpre, se tailla un chemin à l’aide des
épaules, jusqu’au chef de manœuvre, et lui mit le poing sous le nez.
Le chef ne leva même pas les yeux de dessus sa liasse d’avis de
réception. Il fléchit légèrement l’index, et un grand jeune homme en
chemise rouge, qui flânait nonchalamment près de lui, frappa l’homme
d’équipe sous l’oreille gauche, d’un coup qui l’envoya rouler
frissonnant et gloussant sur une balle de fourrage.
M. Rudyard Kipling n’est point de ceux qui portent des confitures ni des
lits de plumes dans les prisons, et voilà pourquoi certaines gens lui en
veulent. Il est pour l’ordre, sans lequel l’activité humaine, cette
activité humaine devant laquelle il est à genoux, ne peut plus se
déployer. Et c’est ce qui lui fait approuver le châtiment des coupables,
respecter son roi, admirer le soldat, défendre l’armée dont l’homme a
besoin de voir l’épée pour marcher droit et ne pas déranger l’équilibre
social, hors duquel il n’est de progrès véritable ni durable. Il est
pour l’énergie, sans laquelle l’homme n’est qu’une proie indigne de
pitié, ou grâce à laquelle il accomplit ces prodiges dont le poète
anglais s’est fait le chantre universel. Il est enfin pour
l’accomplissement du devoir, ce devoir qui s’inscrit en lettres nettes
vis-à-vis de tout œil humain, lorsque cet œil volontairement ne se
reclôt pour céder à la faiblesse. Et, à l’adresse de l’homme qui se
dérobe à ce devoir, Rudyard Kipling n’a pas assez de mépris. Or, chose
bizarre, le public ami de l’ordre, en France, est le dernier à venir à
Rudyard Kipling, dont il eût dû, semble-t-il, accueillir la venue comme
celle d’un sauveur. Par ignorance de l’œuvre, sans doute, par défiance
de ce qui vient de l’étranger, par une routine qui l’éloigne des
nouveaux clichés et de ce qui n’est pas français, il continue à ne
toucher à cet œuvre que d’un doigt pudibond, de sorte qu’il n’a soulevé
qu’à peine un coin du voile, et ne se rend nul compte de la puissance du
poète anglais. Il faut marcher pas à pas dans l’œuvre, y voir les hommes
aux prises avec leur devoir et conscients de leur responsabilité pour
sentir ce qu’il y a de viril et de sain en Rudyard Kipling, et de quelle
force est la leçon qu’il donne. Il faut avoir fait connaissance avec la
justice, l’inflexibilité, le bon sens des officiers et des
fonctionnaires de l’Inde, dont il fait les héros de la plupart de ses
contes, pour comprendre ce qui donne à l’Angleterre sa suprématie dans
le monde. Comme il l’aime, sa nation, Rudyard Kipling! Comme il en
connaît et apprécie les vertus! Et son influence serait de celles qui
retardent? L’influence de cet homme qui a tout vu, qui tout connaît, qui
de tout a tiré un jugement sûr et droit, qui tout expose avec loyauté;
l’influence de ce cinématographe humain, de ce cinématographe de génie,
serait de celles qui retardent? Regardez l’œil de Rudyard Kipling!
Regardez l’homme sourire!
Et l’amour de l’énergie, du muscle et de l’épée nue enlève-t-il à
Rudyard Kipling le sentiment? Ah! lisez donc ceux de ses contes qui ont
pour héros des enfants! Que touchantes sont les pensées, que touchants
sont les mots qui lui montent aux lèvres, que de fois le sanglot de
l’émotion vient étreindre la gorge du lecteur! Lisez ce conte intitulé
_Eux_, où le poète peuple d’enfants imaginaires la maison de Beauté
qu’habite la châtelaine aveugle et solitaire, et où il semble avoir
enfin saisi dans l’air impalpable ce que nous n’y voyons pas encore,
avoir ravi à Dieu le souffle qui anime la matière et savoir à son tour
l’incarner. Que de sentiment dans l’_Histoire des Gadsby_, et quelles
pages que celles où le poète, n’ayant plus assez des voix de l’homme et
de la femme pour parler d’éternité, mêle au concert l’aigle qui plane
sur leurs têtes et jusqu’à la ligne de l’Himalaya dont les neiges tout
là-bas, là-bas, tressaillent! _Capitaines courageux_, qui débute par un
coup de brutalité voulu et porteur d’admirables fruits, n’est-il pas, en
même temps que le plus superbe poème que l’on ait écrit sur la mer, un
livre de sentiment, et ses dernières pages sont-elles autre chose qu’un
long sanglot? Sanglot nostalgique de l’adolescent qui vient de quitter
le banc de Terre-Neuve où il apprit de ses semblables ce qu’est au fond
la vraie vie de l’homme: travail et souffrance parmi la beauté. Sanglot
de la mère, femme du milliardaire américain, qui retrouve son fils sauvé
par miracle, mais pour le perdre de nouveau et à jamais lorsque l’enfant
se rend compte de son devoir viril et social. Sanglot d’émotion du père
qui raconte à son fils sa propre existence de lutteur acharné, et
s’aperçoit que ce fils vient à son tour d’apprendre le grand secret de
la vie, et marchera sur sa trace. Sanglot de l’humanité tout entière en
cette assemblée de pêcheurs où l’on fait le compte des morts. Et _Kim_!
Ah! je ne peux m’empêcher de terminer par la page où Rudyard Kipling
décrit la convalescence du petit Anglo-Indien qui, après avoir parcouru
l’Inde en compagnie du lama, est tombé malade chez la vieille
_maharanee_, de l’enfant qui, guéri d’une maladie de croissance, reprend
à la vie, et retrouve le premier sommeil réparateur:
Tout d’abord ses jambes fléchirent comme de mauvais tuyaux de pipe, et
la ruée du grand jour inondant l’étourdit... Le cerveau affaibli se
dérobait au monde extérieur, comme un jeune cheval, une fois qu’il a
senti la molette, s’efface de côté pour se tenir loin de l’éperon.
... Puis il regarda les arbres et l’étendue des champs, avec les
huttes aux toits de chaumes cachées parmi les récoltes,--les regarda
avec des yeux absents, incapables de définir la taille, la proportion
ni l’usage des choses;--il resta les yeux tout grands ouverts pendant
une demi-heure de silence. Tout ce temps-là, il sentit, quoiqu’il
n’eût pu l’exprimer par des mots, que son âme ne s’engrenait pas à ce
qui l’entourait,--roue sans rapport avec aucun mécanisme, absolument
comme la roue paresseuse d’un broyeur de Beheea, machine à bas prix
qu’on a jetée dans un coin. Les brises le caressaient de leur
éventail, les pierrots piaillaient après lui; par derrière, les bruits
de la maison pleine--disputes, ordres et reproches--frappaient des
oreilles sourdes.
--Je suis Kim. Je suis Kim. Et qu’est-ce que Kim? répétait encore son
âme.
Il n’avait pas envie de pleurer,--ne s’était jamais encore moins senti
envie de pleurer,--quand tout à coup de faciles et bêtes de larmes
ruisselèrent le long de son nez, et il sentit, avec un déclenchement
presque perceptible, les roues de son être remboîtées de nouveau sur
le monde extérieur. Les choses qui, un instant auparavant,
traversaient le globe de ses yeux sans rien signifier, reprirent leurs
proportions convenables. Les routes étaient faites pour y marcher, les
maisons pour y vivre, le bétail pour être mené, le sol pour être
cultivé, et les hommes et les femmes pour leur parler...
Sur un petit tertre, à un demi-mille de là, se trouvait un char à
bœufs vide, avec un jeune bananier derrière lui,--un belvédère, eût-on
dit, sur des plaines nouvellement labourées; et ses paupières, que
l’air baignait de tiédeur, s’alourdirent comme il s’en approchait. Le
sol était tout en bonne poussière propre,--pas en herbe nouvelle, qui,
vivante, est déjà à moitié route de la mort, mais en poussière
d’espoir, qui renferme la semence de toute vie. Il la sentit entre ses
orteils, la caressa de la paume de ses mains, et, articulation par
articulation, soupirant de volupté, s’étendit de tout son long à
l’ombre du char chevillé de bois. Et Mère Terre l’imprégna de son
souffle pour lui rendre l’équilibre qu’il avait perdu en restant si
longtemps sur un lit, privé de ses bons courants. Sa tête s’abandonna
sur le sein de la mère, et ses mains ouvertes se rendirent à sa force.
L’arbre aux multiples racines, au-dessus de lui, et jusqu’au bois mort
façonné par la main de l’homme, à côté, savaient ce qu’il cherchait,
et lui ne le savait pas. Heure sur heure, il s’appesantissait, plus
lourd que le sommeil.
Que saurais-je ajouter à cette citation, qui fasse mieux comprendre la
grandeur du poète? Il me semble que l’œuvre de M. Rudyard Kipling,
lorsqu’on en a saisi le sens, est partout ainsi, un ruissellement de
beautés. Jamais en tête d’aucun de nos volumes de traductions je n’ai
cru devoir publier de préface, sauf l’étude parfaite de M. André
Chevrillon. Il m’était apparent que tous mes compatriotes finiraient par
comprendre, admirer...