PRÉFACE

Aujourd’hui l’œuvre d’un écrivain n’a tout son intérêt que si cette

œuvre est étudiée dans les impulsions premières qui l’ont fait naître,

dans le milieu où elle a été élaborée, dans ses relations avec le but

poursuivi et le but atteint.

Autrefois l’écrivain avait peu d’importance. L’œuvre, et c’était assez!

La dualité de la recherche des causes de la production et de la

production elle-même ne préoccupait qu’une minorité infime de lecteurs.

Mais, peu à peu, les écrivains s’y prêtant, on a jeté chaque jour des

regards plus indiscrets dans la vie personnelle de ceux qui se

consacrent à diriger, à éclairer ou à distraire la vie des autres.

Il y a quarante ou cinquante ans le lecteur lisait d’abord un livre, il

jugeait l’écrivain à l’écrit, puis, au besoin, il appuyait son jugement

sur celui d’un grand critique ayant fait lentement sa preuve de savoir

et reconnu digne d’être consulté.

A cette heure il se produit tout le contraire. Le livre est annoncé avec

tant d’indiscrétion que le grand public sait par avance quels en sont le

thème et le développement. On a parcouru vingt petites analyses, autant

d’interviews de l’auteur, et alors sur l’impression de cet ensemble on

se décide à lire, ce qui est une faveur insigne pour l’écrivain, car on

pourrait fort bien parler de son livre, le juger sans l’avoir lu.

La curiosité générale est insatiable de menus détails sur les faits et

gestes de l’écrivain déjà célèbre ou gravitant autour de la notoriété.

Mais si les façons actuelles diluent à l’infini les éléments

d’appréciation personnelle d’une œuvre, en revanche elles ajoutent au

portrait de l’écrivain, qui se dégage de toutes ces enquêtes, de toutes

ces indiscrétions, des traits de physionomie qui ont peut-être un

intérêt plus vivant.

Il faut donc en prendre son parti et se demander si, à l’aide

d’observations multipliées, étendues de l’œuvre à l’ouvrier, une

critique plus large, plus éclairée, ne s’élabore pas, englobant toutes

les intentions de l’écrivain en même temps que tous les résultats

obtenus par son livre.

Ou bien serait-ce que, toujours surmenés, nous sommes devenus impropres

à ressentir l’onction de la lecture d’une œuvre pour elle-même, sans

récits anecdotiques délassant en dehors d’elle quoique se rapportant à

elle, que nous ne trouvons plus le loisir des réflexions profondes et

mûries, des jugements qui se formulaient en axiomes dont les termes

étaient longuement pesés?

Il faut du temps pour découvrir quelle est la pensée maîtresse d’une

œuvre de valeur, pour en dégager les moralités hautes, les hérédités

d’art.

Savoir vite, vite étant la loi affolante de la vie nouvelle, on demande

à l’auteur, dont on connaît par avance tous les mobiles, ce qu’il a

voulu dire, faire, ou prouver; que de temps on gagne ainsi, et nul

risque alors de «rêvasser à faux».

Ah! oui, le rêve, parlons-en! monnaie dorée qui n’a plus cours, qu’on

sème derrière soi dans sa hâte à poursuivre ce qui est devant les

autres. Si, par hasard, on le retrouve, au retour, ce rêve, comme il

apparaît souillé dans la poussière du chemin!

Une question à poser, voire un phénomène à constater, lequel d’ailleurs

peut vous «sauter aux yeux», cela se fait en courant, mais scruter seul

les pourquoi, découvrir la loi des faits qu’on groupe avec quelque

méthode, donner à cette loi son classement logique dans les causalités

générales, en vérité quelques mots bien vulgaires peuvent seuls résumer

l’impression que ces problèmes, qui nous passionnaient, nous, «les

anciens», que ces «balançoires», que ces «machines» font éprouver à ceux

qui entendent avant tout être «nouveaux».

En écrivant vos souvenirs personnels vous encouragez, me dira-t-on, ce

que vous paraissez condamner. Je ne condamne rien. Je constate un état

d’esprit, des façons d’être. Je pense même que si «de mon temps» l’œuvre

tenait toute la place, et que si aujourd’hui l’auteur excite un intérêt

disproportionné, l’avenir pourra trouver entre ces deux extrêmes une

moyenne équilibrée.

Si la vie littéraire se brûle maintenant par tous les bouts, c’est

peut-être qu’à son foyer il n’y a plus que les tisons des torches

lumineuses du passé. Il faut que le bois dont se chaufferont les

écrivains futurs soit renouvelé et se consume normalement par le milieu.

Quoiqu’il en soit, il est utile peut-être de fixer une époque fuyante

aux yeux de ceux qui se précipitent à la poursuite de l’époque qui la

remplace.

Les vieillards ont le goût et la mission de raconter ce qui était hier,

surtout lorsqu’ils n’imposent pas la supériorité et l’enseignement de ce

qui a disparu, qu’ils narrent simplement et laissent aux jeunes le soin

de dégager la leçon et de conclure.

Dans les esprits de ceux qui nous ont éduqués, le sentimentalisme,

l’humanitarisme, brutalement puis glorieusement refoulés par la Terreur

et par l’Empire, étaient rentrés triomphants.

Bien plus, la Révolution et Bonaparte avaient ouvert nos portes à

l’afflux du dehors. Nos pères donnèrent asile à toutes les utopies

venues d’Italie, d’Allemagne, d’Autriche, de Russie. Le mélange était si

ahurissant que toutes les extravagances en découlèrent.

Autour de la conception sociale des «classes souffrantes», de la

conception politique des «crimes des grands», la conscience des «hommes

de progrès» évolua.

De l’amour et de l’indignation furent les aliments dont on nourrit notre

jeune cœur.

L’Évangile, le socialisme de Jésus, les exemples de sublimité tirés de

la Grèce et de Rome, étrangement associés, guidaient les actes de nos

pères, inspiraient les premiers des nôtres.

Les ennemis étaient naturellement et exagérément les gens de raison,

ceux qui possédaient le lourd bon sens, le «bourgeois».

Nous sommes, dans nos impulsions premières, les fils des hommes de 1848;

nos réactions mêmes sont nées de leur action.

Nous n’avons marché qu’entraînés par eux, hantés comme eux de la

nécessité d’ajouter à nos rêves illimités ce qu’ils ont cru le

contre-poids de l’amour éperdu de l’humanité, la science; mais la

science qui, croyions-nous, apportait l’allégement au travailleur par la

machine, le bon marché au pauvre, l’enrichissement égalitaire au

misérable.

Les droits de l’homme, phrase ressassée sans qu’elle ait jamais entraîné

sa compréhension par ceux qui s’en disaient les défenseurs avant,

pendant et après 1848, n’avaient pour eux d’autre signification que de

faire réaliser par la société la plus grande somme de bonheur possible

pour l’individu.

Ceux qui se proclamaient alors socialistes, et la tradition en est

restée, ne tenaient aucun compte de la société, ni de ses relativités,

ni de ses moyennes nécessaires, ni de ses «cottes mal taillées», comme

il faudrait dire. En face des droits de l’homme socialiste, ils ne

consentaient pas à voir se dresser les droits sociaux, expression

souvent dure des droits de chacun additionnés et devenant les droits de

tous.

Les dogmes religieux seuls peuvent affirmer l’absolu du droit de l’âme

individuelle, parce que celle-ci ne prend contact avec les autres âmes

que dans l’infini. L’absolu ne se réalise que dans les évolutions vers

la mort. Mais le contact des hommes dans la vie a des contingences que

la société triture bien ou mal selon que les individus s’enchevêtrent

bien ou mal, tiraillent la société ou la servent.

Les problèmes sociaux, qu’on les revête de forme dithyrambique ou qu’on

les habille d’oripeaux offensants, ne peuvent faire pénétrer dans la

société les réformes qu’on pose en leurs noms que si la société est

prête à assimiler leurs solutions; sinon ils la bouleversent, la

convulsionnent, et la repoussent vers les réactions.

Je suis la fille d’un père sincèrement sectaire, désintéressé jusqu’au

sacrifice, qui rêvait la liberté absolue, l’égalité absolue. Jusqu’à

l’année terrible, son esprit a dominé le mien. Il ne crut son rêve

réalisé qu’un instant, à la Commune. Aujourd’hui il serait le disciple

de M. Brisson, dont il était l’ancêtre. Il ne poursuivrait qu’une idée:

le chambardement.

Les chambardeurs et les Brissonnistes ne sont donc que des intelligences

attardées et vieillies que n’a pas délivrées des sophismes la fulgurante

et terrible vision de 1870, que n’a pas galvanisées la plainte de la

terre Française piétinée par les Prussiens, que n’a pas armées de

combativité patriotique le spectacle de la chair pantelante des

provinces arrachées à la France, et qui, sur la figuration de notre

Patrie, occupaient la place du cœur...

Le roman de mon enfance et de ma jeunesse · 第 1 / 10 题