Au bal.
SUZANNE.
NOVION.
_Ils sont assis et causent._
SUZANNE.--C’est épatant tout de même ce qu’il y a encore de bêtise par
le monde.
NOVION.--Peut-on savoir, mademoiselle Suzanne, ce qui provoque cette
réflexion?
SUZANNE.--Parfaitement. Je me disais: Faut-il qu’il y ait des femmes
bêtes pour qu’on en trouve qui restent fidèles à leur mari!
NOVION.--Vous appelez ça de la bêtise?...
SUZANNE.--Et vous?
NOVION.--Moi, j’appelle ça de la vertu.
SUZANNE.--Ah! vous savez, il ne faut pas me la faire; vous vous en
fichez joliment de la vertu! Voyons, qu’est-ce que ça rapporte, la
vertu?
NOVION.--Mademoiselle Suzanne, vous m’affligez!
SUZANNE.--Dites plutôt que vous ne savez pas quoi répondre. Oui, il faut
qu’il y ait des femmes rudement bêtes pour se contenter d’un marché de
dupes; car il est sûr que si elles avaient deux sous de jugeotte, elles
verraient qu’elles font une gaffe.
NOVION.--Vous me paraissez sévère pour la vertu.
SUZANNE.--Moi, pas du tout, je constate. Ce qui a du succès dans le
monde, c’est pas les madames qui pratiquent les commandements, c’est
peut-être amusant intérieurement, mais dans le monde, c’est fade!
NOVION.--Vous exagérez!
SUZANNE.--Votre candeur me charme. Voyons, à commencer par la patronne
de cette boutique, pourquoi vous précipitez-vous tous chez elle avec
ensemble, pourquoi est-ce que j’y suis, moi! C’est parce qu’elle a
compris la vie; ah! elle est très forte, mais son exemple découragerait
Baucis, d’abord Philémon, vous savez, il n’y en a plus.
NOVION.--Comment, mademoiselle Suzanne, vous n’allez pas me dire à moi,
qui vous ai vue haute comme ça, que votre intention est de tromper votre
mari.
SUZANNE.--Je suis bien décidée à m’en donner les apparences au moins;
pour le reste, j’aviserai.
NOVION.--M’avertirez-vous, au moins?
SUZANNE.--Non, vous resterez l’ami d’enfance, on en a besoin par-ci
par-là.
NOVION.--Si je ne vous connaissais pas! mais je vous connais, et, vos
bêtises, je n’y fais pas attention.
SUZANNE.--En attendant, Votre Excellence verra ça; oh je m’affirmerai
carrément sans lanterner; les hommes c’est comme les chevaux, il faut
leur faire sentir la main tout de suite; après, ça va tout seul.
NOVION.--Voyons, ne me faites pas de peine, vous savez bien que les
femmes honnêtes sont les plus heureuses; leurs enfants les aiment...
SUZANNE.--Elle est charmante, celle-là; mais elles ne sont jamais aussi
aimées que les autres; ainsi, ma tante Lucie (je connais ma famille dans
les coins, ne faites pas de figure scandalisée!) Ses fils l’adorent;
l’année dernière, Jean a eu la rougeole, il était horriblement mal: à
vingt ans, c’est grave, elle venait le voir en robe de bal avant de
partir, il était fondu de reconnaissance; malgré cela, il y en a encore
qui croient que c’est arrivé et qu’on vous sait gré de quelque chose;
vrai, elles m’attristent!
NOVION.--Comment, _vous_, mademoiselle Suzanne, pouvez-vous dire des
choses pareilles?
SUZANNE.--Vous pensez à maman, mais elle est malheureuse comme tout, ma
pauvre maman, vous croyez que je ne vois pas ça! A table, si je n’étais
pas là, on ne se dirait pas quatre mots; elle a peur de papa, tandis que
papa a peur de sa fille; il l’aime bien, elle aussi, mais elle ne veut
pas être embêtée parce que les affaires vont mal à la Bourse ou
ailleurs. Il sait parfaitement que je m’en moque de sa mauvaise humeur
et de ses airs grognons. Ce que je veux, je le veux, et il me le donne;
soyez tranquille, je ne le ferai pas à la timide avec mon mari; toujours
s’infliger le contraire de ce qu’on désire, mais ce n’est pas une vie;
ah! il fallait une rude éducation pour qu’on trouve ça naturel! Mais
maintenant nous ne gobons plus toutes ces histoires.
NOVION.--Mais, mademoiselle Suzanne, il y a encore de bons ménages, je
vous assure; ainsi, moi, je suis décidé à être un époux modèle.
SUZANNE.--J’attends de le voir pour le croire, et, même si ça arrive,
vous n’aurez pas de chic du tout; on vous laissera dans votre coin, vous
et votre femme; le résultat de mes petites observations est que tous les
hommes, surtout ceux qui ont des femmes très bien, révèrent celles qui
ne le sont pas, et que toutes les femmes les envient. La vertu ça fait
toujours un peu pitié.
NOVION.--Quel âge avez-vous, mademoiselle Suzanne?
SUZANNE.--Toujours le même, vingt ans aux cerises.
NOVION.--Et vos amies pensent comme vous?
SUZANNE.--A peu près!
NOVION.--Ça nous promet un avenir charmant.
SUZANNE.--Et pourquoi nous en soucierions-nous de votre avenir, c’est le
nôtre qui nous intéresse; vous vous arrangerez comme vous pourrez, vous
autres, et ce que ça nous sera indifférent! Vous savez, il est rasant ce
bal.
NOVION.--Vous n’êtes pas gentille pour moi.
SUZANNE.--Pauvre chou! il fallait m’avertir, je vous aurais apporté une
poupée.
NOVION.--Voyons, ne faites pas la méchante, venez prendre un verre de
champagne.
SUZANNE.--Non, je ne veux pas, j’en ai déjà bu, et le champagne, ça me
fait dire des bêtises.
NOVION.--Alors, venez en boire tout de suite.
SUZANNE.--Tiens, j’ai cru que vous vouliez m’inculquer les grands
principes.
NOVION.--Vous savez bien, mademoiselle Suzanne, que je ne vous ferai
jamais faire quelque chose qui serait mal.
SUZANNE.--Eh bien, non vrai, je ne le savais pas; en attendant, je
trouve plus sûr que vous me fassiez servir de l’orangeade.
NOVION.--Alors, vous n’avez pas confiance en moi!
SUZANNE.--Ah! non!
NOVION.--Mais voilà qui est dur!
SUZANNE.--Pas du tout, ne soyez donc pas poseur, gardez toutes ces
belles phrases pour quand maman vous écoute: ça la console, pauvre
maman!
NOVION.--Je ferai tout ce que vous voudrez, je dirai même des bêtises,
si ça vous amuse.
SUZANNE.--Et qu’est-ce que vous voulez qui m’amuse? des considérations
philosophiques?
NOVION.--Je deviens bête auprès de vous.
SUZANNE.--Ça vous arrive quelquefois, je ne peux pas dire le contraire,
dites donc, c’est une drôle de chose quand on y réfléchit qu’un bal; au
fond, c’est rudement immoral!
NOVION.--Comment pouvez-vous avoir des idées pareilles!
SUZANNE.--Vous êtes trop innocent, vous, ça ne vous arrive pas; moi je
trouve dégoûtant de nous habiller en nous déshabillant pour plaire à des
messieurs, à un tas de crétins, à des êtres qui demandent la cote des
dots avant de se mettre à danser, et ne vont qu’à celles qui sont dans
leurs prix. J’aime mieux les demoiselles du cirque, je les trouve moins
canailles.
NOVION.--Suzanne, mademoiselle Suzanne, je ne veux pas que vous disiez
ces vilaines choses!
SUZANNE.--Je les dirai quand même; oh! vous savez, elle n’est pas encore
passée au fer la moustache de celui qui doit me faire peur!
NOVION.--Ce n’est pas pour vous faire peur que j’aimerais à friser la
mienne.
SUZANNE.--Pourquoi?
NOVION.--Vous voulez que je vous le dise?
SUZANNE.--Oui, vous devenez amusant; tenez, mettons-nous dans ce coin.
V
MADELEINE.
SUZANNE.
ÉTIENNETTE.
Chez Madeleine, grande chambre à coucher très élégante, tendue de soie
claire, bleue et blanche; lit de milieu très étroit et très bas;
bibelots à profusions; grande armoire ouverte, embaumant l’iris dont
sont remplis de longs sachets de soie rose.
MADELEINE.--C’est tout de même ennuyeux d’être dans les terres de sa
famille.
ÉTIENNETTE.--C’est la mienne de famille qui ne dirait pas ça, elle
pleure les siennes tout le temps.
MADELEINE.--Il y en a pour tous les goûts; moi je n’ai jamais envie
d’être champêtre, et toi, Suz...?
SUZANNE.--Moi non plus, j’aime les bains de mer pour le flirt.
ÉTIENNETTE.--Mais, à la campagne, on flirte magnifiquement; on n’a
encore rien de mieux inventé que les voisins.
MADELEINE.--S’ils n’étaient pas bêtes, mais ils le sont toujours; et
puis, à Azou, nous avons la famille avec nous du matin au soir; maman,
qui n’a rien à faire, est toujours à me chatouiller le dos avec ses
éventails, pour me rappeler d’avoir de la tenue;--elle en est pour ses
frais, du reste.--Non, vrai, ça me donne des idées noires!
ÉTIENNETTE.--Emporte des livres.
MADELEINE.--C’est cela, parlons-en des livres qu’on nous laisse lire;
c’est d’un rasant! Heureusement que j’entends raconter les autres;
l’autre jour, au mariage, on ne parlait que du jeune Casal.
ÉTIENNETTE.--Qui, Casal?
MADELEINE.--Eh bien, le chouchou du dernier roman à Bourget; je connais
la chose comme si je l’avais lue. Maman s’attendrissait tous les matins,
et ne se tenait pas d’en parler à déjeuner; du reste, papa est pratique,
et cette dame qui va entendre sonner les cloches du monastère lui a paru
d’un faible!
ÉTIENNETTE.--Qu’est-ce qu’elle avait fait?
MADELEINE.--Rien du tout, c’est une serine; elle aime un monsieur qui
l’aime et, au lieu d’être contente, elle pleure tout le temps. Elle
devait en avoir des douzaines de mouchoirs de poche, cette femme-là!
Regarde ceux que je viens de me faire faire, sont-ils mignons?
SUZANNE.--On voit bien que les hommes se trouvent tous délicieux, ils se
font toujours adorer dans les livres.
MADELEINE.--Avec ça que c’est ainsi dans la vie; je n’en connais pas de
gens qui veulent se faire périr par amour. Qu’on pleure quand on n’a pas
le sou, je comprends ça, c’est une raison sérieuse.
ÉTIENNETTE.--Moi, je lis des livres anglais où l’on s’embrasse tout le
temps, mais, là, ferme; seulement maman est convaincue que la collection
Tauchnitz ne renferme que des ouvrages d’une moralité irréprochable;
elle fait ses recommandations à miss Lee, et moi je lui fais la mienne.
Tout de même, ils sont trop expansifs; je n’aimerais pas ça, moi, qu’on
m’embrasse tout le temps.
MADELEINE.--C’est une habitude de sauvages; les Japonais sont bien plus
gentils: on se frotte les genoux en se regardant de loin.
SUZANNE.--Une bonne poignée de main, ça suffit; dans les livres, les
gens qui s’embrassent ont toujours l’air de se préparer des torticolis;
en voilà un plaisir d’être défrisée et chiffonnée! Moi, ma devise sera:
Pas d’expansion!
MADELEINE.--La mienne aussi. J’ai remarqué, à Azou, quand madame de
Vallat va à la pêche avec mon oncle Raoul, elle en revient toujours avec
la figure marbrée; c’est qu’elle s’est laissée embrasser, et comme il a
une barbe qui griffe, elle ne s’embellit pas!--Rien ne gâte le teint
comme toutes ces bêtises-là.--Ah! maman pourrait bien me laisser lire le
livre à Bourget.
SUZANNE.--Moi, c’est Maupassant que j’ai envie de lire.
MADELEINE.--Lardinois m’a raconté l’histoire de son dernier roman, avec
convenance, bien entendu, et des conseils de morale. Elle a des
périphrases, cette chère Lardinois; je la mets à l’aise en l’assurant
qu’à table j’en entends bien d’autres, et dans les sacristies, et aux
jours; vrai, on devrait nous fourrer du coton dans les oreilles. Je me
demande, là, si vraiment, la main sur la conscience, les jeunes filles
ont été les idiotes de convention qu’on offre à notre admiration. On
parlait donc par signes dans ce temps-là, ou on les faisait vivre à la
cave!
SUZANNE.--C’est ça que je trouve immoral de jouer à cache-cache avec des
malheureuses; il faut au moins savoir de quoi il retourne. Si elles
étaient aussi dindes qu’on veut nous le faire croire, je trouve que
c’était une coquinerie de la part des parents.
MADELEINE.--Elles n’étaient pas plus dindes que nous, c’était de la
frime: la frime prend toujours avec les hommes, c’est comme d’épouser sa
première passion. C’est pas moi qui dirai ça. J’ai déjà eu au moins une
demi-douzaine de toquades, et mon mari pourra bien le savoir, je trouve
que ce sera plus flatteur pour lui.
ÉTIENNETTE.--Est-ce qu’il y aura des épouseurs à Azou?
MADELEINE.--C’est probable; c’est la rage de grand’mère de les faire
trotter devant nous; il y en a qui sont d’un drôle. Je crois, cette
année, que nous aurons d’Étampes pour Suzanne. N’est-ce pas, Suz...?
SUZANNE.--C’est possible, il n’est pas plus mal qu’un autre; je lui
raconte mes petits défauts, et il adore ça.
ÉTIENNETTE.--C’est ta manière de le séduire?
SUZANNE.--C’est la bonne, va; il est capable de devenir amoureux pour
tout de bon. Je verrai bien ça: on ne m’en fait pas accroire.
MADELEINE, _passant sa main dans un bas de soie noire_.--Crois-tu que je
vais avoir un pied là dedans! Il paraît qu’autrefois on ne montrait pas
son pied!
SUZANNE.--Faut croire qu’ils avaient des idées bien indécentes.
Donne-moi deux paires de tes bas, Madeleine, tu en as trop, et moi je
suis dans la dèche; il y a beau temps que mon trimestre est avalé.
MADELEINE.--Je te les vends, si tu veux, à crédit; mais je ne te ferai
pas de cadeaux, tu es plus riche que moi. En veux-tu, Étiennette?
ÉTIENNETTE.--Non, merci. On ne me refuse rien en ce moment, parce qu’on
compte faire tout payer par mon mari. Tâchez, quand j’irai à Azou,
d’avoir mon affaire; la marquise a promis à maman que je ne partirais
pas de Gonthier sans être fiancée; mais je parie bien que si; cependant
j’ai une amazone neuve dans laquelle je suis un peu chouette, je vous en
réponds. C’est fâcheux que je ne sois pas comme la madame à Bourget;
mais il me faut mon tub, moi, et c’est pas porté dans les couvents.
MADELEINE.--Voyons, Étiennette, ne dis pas de bêtises; tu seras si jolie
en mariée, et il faut te décider, les petits chapeaux te vont si bien.
ÉTIENNETTE.--C’est vrai, tout de même.