CHEZ DIDIER

--Si quelqu’un va avec Lolo, ce sera moi, a dit Roseline lorsque Paule

lui a fait part de leur projet.

Et la belle Paule, qui n’a qu’un goût médiocre pour les rôles de

divinité de seconde grandeur, l’a trouvé fort bon ainsi. Roseline est à

l’heure dite chez Lolo, car elle est toujours exacte, si compliqué que

soit son ajustement; Lolo aussi est prête, déjà coiffée de sa petite

toque de velours vert, le visage caché sous la voilette à gros pois;

elle a, ce matin-là, dans les yeux une flamme insolente qui n’est pas

habituelle; Roseline le remarque tout de suite.

--Mais, ma Lolo, sais-tu que tu as une mine tout à fait triomphante, ce

matin; est-ce un souvenir ou une espérance?

--Ce n’est ni l’un ni l’autre, dit Lolo, j’ai bien dormi.

--Tu t’avises donc de mal dormir quelquefois? voilà une folie! il

fallait entendre le Divin et Didier sermonner Paule là-dessus, l’autre

jour; enfin partons, car tout à l’heure tu vas me parler de ton

déjeuner.

--Oh! je ne suis pas pressée; j’ai averti Léon que je déjeunais avec

toi, du moins j’ai dit qu’on l’en prévienne.

--Tu ne l’as donc pas vu ce matin?

--Non; il montait à cheval, je m’habillais quand il est sorti.

--Très bien; je constate que tu ne vas plus aussi exactement au rapport

et je t’en félicite.

Tout en parlant, elles avaient descendu l’escalier et débouchaient

avenue d’Antin.

--Nous marchons, n’est-ce pas? dit Roseline.

--Comme il te plaira.

--Alors trottons.

Et charmantes dans leurs lainages élégants, découvrant du même mouvement

gracieux la soie délicate de leurs jupons mousseux, elles partirent

d’une allure légère et cadencée, Lolo regardant devant elle, tandis que

Roseline tournait de droite à gauche sa tête fine, et de temps en temps

arrêtant hardiment son regard sur quelque passant qui la dévisageait la

bouche bée; elle avait extrêmement conscience de l’admiration des

cochers de fiacre et des ouvriers qui baguenaudaient sur sa route, et

elle en était charmée; ces sortes d’hommages passagers la flattaient

plus que tout le reste; elle en fit la confidence à Lolo et ajouta:

--Je serai joliment vexée le jour où on ne me parlera plus dans la rue.

--Comment, on te parle?

--Un peu, ma chère, et on me suit, et je les fais marcher, c’est mon

bonheur, ils ont l’air si bête; il y a un grand escogriffe qui, l’année

dernière, a fini par m’offrir son parapluie; je lui ai ri au nez: si tu

avais vu sa mine! Aussi, quand j’ai une course désagréable, je la fais

toujours à pied, cela change le cours de mes idées.

--C’est pourtant vrai ce que tu dis là.

--Je crois bien que c’est vrai; avoue que tu aurais bien plus peur

d’aller chez Didier si nous étions en voiture: cette machine qui vous

traîne a toujours quelque chose qui impressionne, tandis qu’on se sent

maîtresse de soi quand on frappe la terre du pied.

Et Roseline, en manière de démonstration, tape si fort l’asphalte, de sa

bottine à talons plats, que cela lui vaut un long regard d’admiration

étonné d’un flânant gardien de la paix, qui se meut lentement pour la

voir de plus près. Roseline le remercie d’un joli sourire:

--Pauvre bonhomme, nous lui adoucissons un peu sa corvée; il est très

bien. Du reste, les hommes, à mon avis, sont tous aussi beaux ou aussi

laids, comme on voudra; pour moi, je ne vois pas grande différence; nous

avions, l’été dernier, à la campagne, un peintre qui était l’image de

Didier, et c’est un joli homme, celui-là!

--Oui, il est très bien.

--Avoue-le donc carrément; c’est trop amusant d’aller le trouver dans sa

bauge. Comme c’est malheureux qu’il demeure dans une rue aussi calme,

nous aurions ameuté le quartier; j’adore cela, moi!

Elles étaient arrivées rue Bassano, où se trouvait le petit hôtel de

Didier; la rue était déserte, et elles ne recueillirent que les

réflexions assez malhonnêtes d’un concierge grognon qui balayait la

chaussée avec l’air de protester contre le sort. Roseline l’entendit et

se mit à rire.

--Si j’avais été seule, j’aurais entrepris cet homme, mais j’ai eu peur

de ta désapprobation, et puis nous aurions fait attendre Didier. Ah çà!

où est-ce son domicile? elle n’en finit pas cette rue.

Et Roseline, le nez en l’air, examinait les numéros. Quand elle eut

découvert celui qu’elle cherchait, elle sonna avec une désinvolture

autoritaire, puis se retourna vers Lolo:

--Nous voilà à l’entrée de la caverne du monstre, préparons-nous à

courir des périls!

Puis, d’une voix gaie, elle jeta le nom de Didier au valet de chambre

qui leur ouvrait, le passa rapidement et poussa elle-même la porte vers

laquelle il les conduisait.

La grande pièce était vide, rendue vivante seulement par les personnages

qui se promenaient sur les hautes portières de tapisserie, dont l’une

représentait une reine de Saba très humble et très magnifique,

s’agenouillant devant un Salomon couvert d’une armure et casqué d’un

haut cimier. Le feu flambait dans l’énorme cheminée monumentale, qui, à

elle seule, occupait presque un panneau entier, élevant de chaque côté

une colonnette de porphyre à reflets rouges qui soutenait les boiseries

sculptées, où, au-dessus du foyer, s’encadrait un antique bas-relief en

marbre; aux immenses landiers à torchères s’accrochait un soufflet

monstre portant sur une de ses faces, profondément sculpté dans le bois

rehaussé d’or, un chevalier chevauchant un barbe au poitrail bombé.

Devant cette cheminée s’allongeait un vieux coffre servant de banc et

dont les peintures figuraient la promenade au bord d’une pièce d’eau, de

beaux messieurs et de belles dames habillés à la mode du grand siècle.

Roseline s’y assit, en même temps qu’elle regardait autour d’elle. Un

jour très doux régnait, arrivant à travers les rideaux de soie vert pâle

drapés jusqu’à mi-hauteur des fenêtres à petits carreaux; les murs

étaient tendus d’une soie mate et quadrillée d’un rouge éteint sur

lequel s’enlevait l’or des cadres et le poli des armes accrochées avec

hasard; une miséricorde de Tolède brillait, menaçante, dans sa gaine

d’argent bruni; les hauts meubles sombres se détachaient dans un relief

majestueux; de loin en loin, des tables incrustées, couvertes de

bibelots et, groupées autour, d’immenses bergères et des fauteuils

sévères à dos plats. Dans un coin, un animal héraldique, tigresse ou

lionne, regardait de ses yeux de verre furieux et fixes, et d’un

brûle-parfum japonais s’élevaient de bonnes senteurs...

--Didier nous attend, dit Roseline, mais c’est assez délicat de ne pas

être là; il est vraiment génial, ce garçon.

Le jeune homme arrivait tranquille et souriant; il entra de l’air le

plus simple du monde, sans empressement ni embarras, baisa la main aux

deux femmes, jeta sur le feu une bûche qui provoqua un crépitement

d’étincelles, et s’assit à côté de Roseline; puis, s’adressant à Lolo:

--Eh bien, petite madame, avez-vous beaucoup d’idées pour bouleverser ma

maison?

--Vous lui demanderez cela tout à l’heure, dit Roseline, quand je vous

laisserai vous débrouiller ensemble. Le Divin est-il arrivé?

--Oui, madame; il est en haut qui, en attendant vos ordres, s’exerce au

bilboquet.

--Ah! c’est mon rêve d’y savoir jouer; il va me donner une leçon.

Faites-le avertir, s’il vous plaît, car vous pensez bien que je ne suis

pas venue pour servir de porte-voix à Lolo.

--Laissez-moi d’abord le plaisir de vous regarder un moment.

--C’est bon, contemplez-nous; avons-nous la mine de femmes qui se sont

levées matin et ont fait leur petite promenade hygiénique?

--Absolument.

--Savez-vous que c’est gentil chez vous, Didier!

--A la disposition de votre seigneurie.

--Ce n’est pas trop mal pour un homme un peu ruiné! C’est grave comme le

grand siècle. Bien sûr, devant ces grandes bergères et toutes ces choses

à la mine sérieuse, on ne peut avoir que des pensées vertueuses. Eh

bien, ma Lolo, est-ce que tu te sens plus mal à l’aise ici que chez moi?

Lolo protesta qu’elle éprouvait le plus agréable sentiment d’aise et de

sécurité.

--En ce cas, mon rôle est terminé momentanément, je te passe la royauté,

et tu vas combiner des plans avec Didier. Je demande ma liberté et mon

Divin.

--Très bien, madame, puisque vous le voulez, on va l’appeler; mais il

fait très chaud ici: vous vous enrhumerez si vous n’ôtez pas vos

jaquettes.

--Il a raison, dit Roseline, pendant que Didier sonnait.

Et ses doigts souples déboutonnaient son étroit boléro d’astrakan

qu’elle enlevait en un tour de main, tandis que, plus lentement, Lolo

défaisait sa casaque de loutre et l’ouvrait, en assurant qu’elle se

trouvait très bien ainsi...

--Mais non! enlève-la tout à fait, dit Roseline. Voyons, Didier,

aidez-la.

Il obéit et dit d’un ton de voix indifférent:

--Vous restez déjeuner, naturellement.

--Si vous me le demandez, oui, je veux bien, répondit Roseline, et Lolo

déjeune avec moi, c’est entendu ainsi, et où n’est pas la question...

Bon matin, Divin, continue-t-elle en s’adressant à Monteux qui entre.

Sommes-nous gentilles d’être venues voir Didier, et ai-je été assez

bonne de vous prévenir?

Et, comme Monteux s’est mis à genoux et embrasse l’ourlet de sa robe:

--Très bien, mon cher, vous connaissez votre devoir et on vous aime.

Saluez Lolo et allons jouer au bilboquet. Didier, montrez-nous le

chemin.

--Il le connaît bien, madame.

--Alors, à tout à l’heure. Je vais prendre de l’appétit pour votre

déjeuner.

Et elle passe, coquette et charmante, devant Didier, qui soulève une

portière en s’effaçant respectueusement.

Lolo, dont le premier mouvement a été de se lever aussi, est restée un

peu étonnée à mi-chemin, incertaine de ce qu’elle veut, mais très

résolue, cependant, à ne pas se faire reprocher ses enfantillages. Elle

est si jolie dans son léger embarras que Didier la contemple avec une

satisfaction marquée.

--Voulez-vous rester assise ou debout?

Elle s’assied immédiatement.

--Là, êtes-vous bien? Et maintenant dites-moi vos volontés; comment les

recevrons-nous?

--Mon cher ami, je suis bête tout à fait; je suis encore une petite

fille, mon mari me le répétait hier! Vous êtes bien mal tombé en me

choisissant pour trouver de l’inédit.

--Ce n’est pas mon avis. Mais, d’un autre côté, je ne donne pas tout à

fait tort à Baugé: vous êtes restée un peu trop jeune, il faut vous en

corriger.

--J’y suis toute décidée.

--C’est plus qu’il n’en faut; ainsi, pourquoi n’êtes-vous pas venue ici

toute seule, simplement, sans arrière-pensée? A quoi pouvait avancer la

présence de Roseline? Qu’est-ce qui vous faisait donc peur?

--Rien!

--Si, évidemment, vous redoutiez une déclaration, car je ne pense pas

que vous ayez imaginé que j’allais vous brutaliser? Or, une femme

raisonnable sait et se dit qu’on n’empêche pas ces choses-là quand elles

doivent arriver, et qu’au fond il n’y a rien de plus dangereux que les

précautions... Tenez, donnez-moi votre jolie main (très doucement il

enleva le gant de Saxe lâche). Vous me jugez donc un animal bien

grossier pour croire que je ne puis baiser ces chers doigts sans être

inconvenant. C’est que vous ne connaissez de l’amour que ce que Baugé

vous en a enseigné... Un mari est nécessaire dans l’ordre social, mais

ce n’est jamais lui qui vous apprendra la vie; elle réserve des choses

plus agréables que les expansions conjugales! Il est vrai que les

hommes, pour la plupart, sont devenus des animaux si immondes qu’il n’y

a plus de place pour la galanterie, et c’est une chose délicieuse

cependant: c’est respirer le parfum exquis d’une fleur sans la froisser

ni la flétrir; ainsi je vais prendre un plaisir infini à cette illusion

d’un jour que vous êtes maîtresse chez moi; et vous, pourquoi cela vous

déplairait-il?

--Mais cela ne me déplaît pas; seulement, je suis sotte.

--Pas du tout; voyez comme vous êtes gentille en ce moment: vous

m’écoutez, vous laissez votre main dans la mienne, vous ne croyez pas

pour cela qu’il va arriver quelque chose d’abominable et qu’il faille

appeler madame de Vaubonne.

--Je serais trop ridicule d’y avoir scrupule, car mon mari m’a déclaré

n’être pas jaloux.

--Je parie que vous en avez presque regret? Mais, chère petite créature,

serait-il possible que vous ayez trouvé tout naturel de n’être jolie et

douce que pour un monsieur comme Baugé? Est-ce que vous croyez qu’il est

permis de s’ennuyer toute la vie, et que ces pauvres brèves années de

notre jeunesse doivent être sans plaisir? Apprenez donc à vous aimer un

peu vous-même. Voyez votre amie Paule: rien ne l’intéresse sous la face

du ciel qu’_elle-même_, et c’est ce qui la rend si belle; elle veut

toujours et à tout prix ce qui lui est agréable! Mais vous, savez-vous

seulement ce qui vous est agréable?

Lolo rougit d’abord, et puis dit:

--Oui, je le sais, il m’est agréable d’être ici.

--Est-ce d’être ici ou de m’avoir près de vous?...

--Les deux...

--Voilà qui est parlé en femme, en personne intelligente et qui sait

jouir des biens qui lui sont échus. Que voulez-vous qu’on soit lorsqu’on

est hantée par la pensée d’un Barbe-bleue quelconque, car celui-là est

le vrai type du mari, égorgeant la malheureuse qui a eu la curiosité

d’ouvrir une porte? Mais c’est la fin de la beauté et de l’esprit que la

crainte d’un inquisiteur à domicile; vous n’êtes plus la même depuis que

vous secouez un peu le joug. Accoutumez-vous donc à être contente sans

pensée de derrière la tête. Qu’est-ce qui pourrait bien vous amuser?

Voulez-vous vous costumer? Si on vous habillait comme quelque belle

Florentine du XVe siècle on arriverait peut-être à vous en donner l’âme,

éprise de plaisir et d’amour.

--Mais il est convenu que vous n’êtes pas amoureux de moi.

--Non, pas comme vous l’entendez; cependant, je vous veux une âme

amoureuse.

--Je pourrai en tout cas commencer par me costumer; et vous, le

serez-vous aussi?

--Bien entendu: nous chercherons dans l’histoire de ce temps-là les noms

de deux amants, et nous les prendrons pour un soir, est-ce dit? Et

maintenant voulez-vous un peu venir voir ma maison, afin de savoir ce

qu’elle contient et de quelle façon vous désirez qu’on la dispose?

--Écoutez, Didier, je n’ai pas d’idées, mais il m’en viendra peut-être,

je tâcherai d’en avoir; montrez-moi toujours votre maison, je

réfléchirai... et, si je trouve, je reviendrai...

--Seule?

--Oui, seule, comme une grande personne!

Ils rirent tous les deux et se levèrent.

--Ceci, dit Didier, est la pièce des doctes entretiens; on y est

divinement pour les rêveries, à l’heure du crépuscule, sous le manteau

de la cheminée, ou encore les soirs d’hiver pour y lire un beau livre;

vous devriez vous en assurer vous-même, et je lis à ravir, je vous

l’affirme.

--Je n’en doute pas; et il se peut que l’envie me prenne de venir vous

écouter...

--Ce sera la meilleure idée que vous aurez de votre vie, madame, dit-il

en souriant et passant devant elle pour lui montrer le chemin.

Il repoussa la lourde tapisserie qui cachait la porte. Ils étaient dans

un vestibule intérieur; l’escalier tout en bois, intime et clos,

s’élevait en deux mouvements alternes; des tapisseries pendaient jetées

sur la rampe; par les fenêtres du jardin entraient les rayons d’un

soleil d’hiver. Lolo monta lentement les premières marches et s’arrêta à

un palier carré qui formait comme une petite pièce; elle s’y assit un

moment et dit:

--On est bien ici; j’aime la vue des portes fermées.

--Nous allons les ouvrir cependant, si vous le permettez.

Ils traversèrent une bibliothèque, triste comme elles le sont toutes par

l’idée du souvenir présent de tant de morts, et entrèrent dans la pièce

claire et gaie qui servait de cabinet de travail à Didier. Sur la

tenture d’or bruni s’accrochaient une quantité de dessins et de lavis,

alternant avec de longs kakémonos où grimaçaient d’exquises têtes de

singes. Roseline était debout, cambrée dans sa robe bleu sombre et

tenant en main un bilboquet d’ivoire; sur le long divan à peine exhaussé

de terre, Monteux était assis, une mandoline sur les genoux et chantant

à voix basse.

--C’est comme cela qu’il vous donne une leçon? dit gaiement Didier.

--Le pauvre Divin est si poétique ce matin que je n’ai pas voulu le

taquiner, répond Roseline; il murmure depuis un moment ses plaintes à

Portia, et cela le rend heureux; mais moi j’ai faim, mon ami,--et

faisant onduler son joli corps pour attraper au vol la boule suspendue

au fil de soie,--j’ai évidemment des dispositions très remarquables.

Qu’est-ce que vous avez arrangé avec Lolo?

--Une foule de choses, madame; nous allions visiter mon _home_ en

détail.

--Mon petit Didier, faites-nous d’abord festoyer, et après cela le tour

du propriétaire. T’amuses-tu un peu, Lolo?

--Beaucoup, dit Lolo avec assurance.

--Allons, tant mieux; et puis, tu sais, tu en prendras l’habitude, et tu

sauras mieux te divertir: tu es encore un peu embarrassée dans tes

bandelettes.

--Madame, interrompit Didier, si vous le voulez, vous êtes servie.

--Alors allons,--et Roseline prit le bras de Lolo.--Suivez-nous, vous

autres. Divin, vous retrouverez votre mandoline. Ah çà! Didier, vous

avez donc tous les instruments imaginables de musique chez vous?

Et elle désigna de la main une harpe dressée dans un coin de la

bibliothèque.

--Elle est morte, celle-là, madame, dit Didier, il ne reste plus que son

enveloppe charmante; son esprit est envolé, mais elle me plaît pour

cela, comme le portrait d’une maîtresse qu’on a aimée.

--C’est vrai, dit le Divin, la harpe paraît toujours avoir une vie à

elle-même; j’écrirai un sonnet là-dessus.

--Très bien, Divin; en attendant, déjeunons.

Elles étaient arrivées dans la salle à manger un peu petite et d’une

simplicité absolue; les murs, formés de boiseries délicates peintes en

grisaille, n’avaient aucun ornement, sauf, placé sur un haut miroir

transparent, un cadran à battements sonores; la lumière rejaillissait

des petites glaces en forme de carreaux qui recouvraient les portes; ni

buffet ni dressoirs, mais une simple console de même style. Le fond de

la pièce s’ouvrait en une large baie sur une sorte de boudoir-serre dont

les murs, blancs aussi, étaient revêtus de moulures figurant un

treillage vert pâle; dans un renfoncement arrondi posait une vasque de

marbre, surmontée de la statuette d’un jeune enfant retenant sur son

épaule un poisson vomissant une eau claire; à terre, sous le panneau de

vitrage, de longues jardinières remplies de jacinthes et de fine

verdure, quelques sièges cannés à coussins de nuances douces; dans les

angles tremblaient les feuillages légers de hautes plantes délicates.

--Voilà qui me plaît, dit Roseline en s’asseyant; au moins on est sûr

qu’on ne mange pas la poussière qui s’est casée dans les sculptures et

les tableaux. Elle est tout à fait de mon goût, votre salle à manger,

Didier.

--N’est-ce pas, madame, qu’on voit tout de suite que je suis un homme à

mœurs pures? Tenez, voulez-vous du lait?

Et en même temps il en remplit son verre et celui de Monteux.

--Pourquoi du lait, Didier? demanda Roseline.

--Mais par hygiène, madame; c’est la nourriture par excellence. Si vous

n’en avez pas envie, voilà du bordeaux, car vous ne vous attendez pas à

ce que je vous donne aucun vin malfaisant ni quelque poison alcoolique,

je vous aime trop pour cela.

--Vrai, vous buvez du lait, vous Didier? demanda Lolo.

--Mais certainement, madame; j’ai la volonté très arrêtée de ne jamais

devenir un névrosé et de ne pas trembler à quarante ans; je n’ai

heureusement pas besoin d’excitants pour me tenir éveillé. Le Divin est

mon disciple en hygiène, il m’obéit et s’en trouve bien.

--Alors, donnez-nous aussi du lait, Didier; et puis c’est très joli,

cette chose blanche et douce.

--Oui, cela a quelque chose de tendre, dit le Divin.

--Ah! madame, reprit Didier, le lait est un symbole très profond, et, du

reste, tout autour de nous est symbole si nous savions regarder et voir.

--N’est-ce pas que c’est amusant de les entendre? dit Roseline à Lolo.

Avoue que c’est plus drôle que la conversation de Léon?

--Certainement, surtout que la plupart du temps il n’ouvre pas la

bouche.

--C’est un phénomène particulier que l’abrutissement conjugal, observa

Didier; car vous pouvez être certaine que si vous n’étiez pas sa femme,

Baugé trouverait matière à conversation.

--Du tout, reprit Roseline; il n’y a pas d’abrutissement conjugal en

soi, il y a des maris et des femmes qui ne comprennent pas leur

situation respective et ne peuvent se parler naturellement: ils se sont

tacitement condamnés au silence ou au mensonge à perpétuité; mais une

fois qu’il est admis que chacun réserve sa personnalité, on s’entend

très bien. Armand et moi, nous parlons.

--Mais il ne te défend pas de rien dire sur Chiffon? Léon prétend

maintenant que les détails sur les enfants lui font mal au cœur.

--C’est que, ma pauvre Lolo, tu allais trop loin dans cette voie-là;

c’est une idée saugrenue aussi que de voir des êtres conscients et

développés régler toutes leurs pensées sur des créatures inconscientes

et ébauchées. Va, on ne se doit qu’à soi-même. N’est-ce pas, Didier?

--Parfaitement, madame.

Nous sommes toujours d’accord, nous deux, l’êtes-vous aussi un peu avec

Lolo? avez-vous décidé quelque chose pour le souper?

--Pas encore; madame Baugé doit y réfléchir et revenir...

--Seule, Lolo?

--Oui, ma chère... toute seule...

Jeunes Madames · 第 14 / 30 题