Il est venu à Lolo des scrupules, et quelque inquiétude sur la direction
de sa vie; elle s’ennuyait quand son mari la tenait de court et
l’empêchait de voir celui-ci et celui-là; maintenant que, par une
transformation mystérieuse, il la laisse agir à son gré, elle est
légèrement embarrassée de sa personne, et n’est pas tout à fait
convaincue que cette bonne humeur indifférente soit encore son rêve.
Elle ne s’amuse qu’avec une demi-conviction, malgré les encouragements
et les conseils que Didier ne cesse de lui prodiguer, à l’approbation
évidente de Baugé, qui trouve sa femme embellie; elle l’est
effectivement, comme cela arrive à toutes, lorsqu’on leur dit souvent
qu’elles sont jolies.
La dernière idée de Didier a été d’offrir chez lui un souper-surprise
que Lolo, proclamée reine, présiderait, et il lui a très sérieusement
proposé, comme la chose la plus simple du monde, de venir préalablement
donner l’œil aux préparatifs; il a demandé cela sans mystère et sans
avoir l’air de soupçonner qu’il y eût là quoi que ce soit
d’extraordinaire. Lolo n’avait pas osé dire non, mais avait faiblement
espéré qu’un obstacle se présenterait au dernier moment. Certes, Didier
était gentil, très gentil, il l’amusait beaucoup; mais la perspective de
s’en aller sans protection dans un appartement de garçon la suffoquait
un peu. Pourtant, très évidemment, il n’y avait pas à cette démarche le
moindre danger. Roseline allait parfois rendre visite au Divin le matin,
et ne s’en cachait pas; de très belles dames s’étaient vantées devant
Lolo de la familiarité qui les autorisait à aller surprendre un
romancier à la mode dans la solitude de son travail; mais Lolo était en
retard, elle ne possédait pas encore cette liberté d’esprit qui sert de
bouclier à des personnes plus intrépides, elle avait tout bêtement peur.
Madame Baugé, la mère, suivait avec beaucoup de sollicitude les
mouvements de sa belle-fille et s’y intéressait prodigieusement; c’était
une personne qui s’était ennuyée toute sa vie, le regrettait amèrement,
et regardait avec envie la génération qui avait le courage de se
soustraire aux servitudes qu’elle avait acceptées avec la plus complète
répugnance, mais c’était à une époque où, dans certains milieux, il n’y
avait pas à barguigner avec les convenances, et où l’on se serait voilé
la face avec horreur à la moindre apparence de légèreté. Le jeune Baugé
avait, heureusement pour lui, été élevé plus librement que ses
vénérables ascendants, et, bien pourvu d’écus, avait complété son
émancipation en se mariant dans un monde moins rigoureux que celui des
notaires. Toute la parenté un peu tumultueuse de sa belle-fille avait
paru charmante à madame Baugé, et ce n’avait pas été sans un certain
désappointement qu’elle avait vu Lolo s’effacer dans le rôle de petite
maman bourgeoise; elle avait attendu mieux, et la correction de ce
ménage désolait ses instincts d’élégance; aussi le léger vol que Lolo
semblait prendre était-il pour la satisfaire, et elle se flattait
d’arriver enfin à être connue comme la belle-mère de «l’élégante madame
Baugé»; de plus, elle espérait que cela contrarierait M. Baugé le père;
il l’assommait depuis trente-quatre ans et différait invariablement
d’opinion avec elle sur tous les sujets. Aussi, consultée par Lolo sur
l’opportunité de faire les honneurs chez un célibataire, elle avait avec
candeur, assuré que, vu l’approbation conjugale, et étant donné le
sérieux de sa belle-fille, elle ne voyait à cette fantaisie qu’un
caractère tout à fait inoffensif. Au moment même où, assise à
contre-jour dans le petit salon de Lolo, elle prononçait avec autorité
cette sentence, l’entrée de Paul d’Haspre était venue apporter un fort
appoint à ses théories émancipatrices.
Madame Baugé, la mère, en commun avec beaucoup d’autres, considère
madame d’Haspre comme la femme la plus jolie et la mieux habillée de
Paris; le fait qu’une personne dont on parle quotidiennement soit intime
avec sa belle-fille la charme à l’égal d’une faveur personnelle, et
Paule, qui a conscience d’être admirée, et qu’un suffrage féminin aussi
évident et aussi sincère flatte toujours, a pour madame Baugé un de ses
plus jolis sourires; avec ses grâces d’oiseau de paradis, dans
l’envolement du parfum qui flotte autour d’elle, elle prend place, et
présente à la flamme le fin bout de ses souliers vernis.
--Imaginez-vous, madame, dit-elle à madame Baugé d’une voix un peu
traînante, qu’on me force à marcher tous les jours; telle que vous me
voyez, j’ai déjà été au Bois ce matin.
--Cela vous a fait une mine ravissante, madame, répond madame Baugé avec
toute la dignité que donne le sentiment d’avoir apporté en dot
d’importants immeubles rue Bonaparte et rue de l’Université; vous dites
qu’on vous force, mais qui donc? monsieur votre mari?
--Mon mari! ah! grand Dieu! madame, il se mêle bien de choses pareilles.
D’abord, je ne lui permettrais pas. Non, madame, ce sont nos amis
Monteux et Didier; ils ont sur l’hygiène les idées les plus
extraordinaires; n’est-ce pas, Lolo?
--Mais non, dit Lolo, elles ne sont pas extraordinaires, elles sont
raisonnables.
--Peut-être! Enfin, pour leur faire plaisir, je marche, ils m’assurent
que cela me conservera jolie, et c’est la seule chose au monde que je
souhaite.
--C’est une fort agréable chose que la beauté, dit sentencieusement
madame Baugé.
--N’est-ce pas, madame, que Lolo est très embellie depuis que nous
l’avons fait sortir de sa coquille? Didier et Monteux me le répétaient
tout à l’heure.
--Ma belle-fille a très bon visage, en effet, c’est à mon avis le devoir
d’une femme que de se faire valoir, ne serait-ce que pour plaire à son
mari.
--Ah! madame, ne parlez pas de plaire à son mari! dit Paule, rejetant
d’un mouvement gracieux son long manteau et apparaissant fine, mince et
souple dans une robe de velours vert bronze, garnie de vieilles guipures
et de fourrures; l’infortunée Lolo n’a que trop plu à son mari, il faut
espérer que cette histoire-là est finie, vous ne voulez pas qu’elle
prétende à la prime offerte aux familles de sept enfants?
Madame Baugé, en matière de réponse, n’ose pas aller plus loin qu’un
petit rire approbateur.
--Avouez, madame, continue Paule, que vous êtes de mon avis, et que vous
en avez assez d’être grand’mère; voilà encore une position qui doit être
assommante.
--Quand vous aurez des enfants, madame...
--Je n’en aurai jamais, madame, j’espère; mon mari est dans les mêmes
idées que moi, nous nous suffisons grandement.
--Je comprends cela, madame.
--C’est-à-dire que je me suffis à moi-même, et que je m’occupe très peu
des sentiments particuliers de M. d’Haspre; nous avons trouvé le moyen
de vivre bien ensemble; c’est de nous voir avec beaucoup de discrétion;
je fais ce que je veux, il fait ce qui lui convient, termine Paule avec
une sérénité satisfaite, comme déroulant le tableau d’un bonheur
parfait.
--Les mœurs ont changé depuis trente ans, dit madame Baugé avec une
certaine amertume.
--Ah! cela ne fait pas de doute; de votre temps, madame, les pauvres
femmes qui fumaient une cigarette croyaient accomplir un acte
d’indépendance tapageuse! Vous avez dû bien vous ennuyer, pauvre madame,
vous et toutes nos mères!
--Il est certain que nous étions tenues...
--Ils avaient de la chance, vos maris, d’être pris au sérieux à ce
point, il faut croire qu’ils avaient un philtre, un secret pour se faire
obéir.
--Quand on les épousait, ils plaisaient, explique timidement madame
Baugé, et ensuite l’habitude...
--Oui, naturellement, on les épouse toujours pour quelque chose; moi, je
vous dirai honnêtement que le principal charme de M. d’Haspre à mes yeux
était de passer pour l’amant de la princesse de Marcenay et d’être mince
et bien habillé; or, il n’est plus l’amant de la princesse, il n’est
plus mince et il est devenu chauve! Il n’existe donc aujourd’hui
absolument aucune raison pour qu’il m’intéresse, et dame! s’il n’y avait
que lui dans le monde, la vie me paraîtrait sèche; car il m’est
impossible d’exister sans qu’on me fasse la cour, et je trouve que cela
ne nuit à personne; mon mari a ses chevaux, moi j’ai mes amoureux, il
faut bien passer son temps.
--C’est de la philosophie, elle est indispensable dans l’existence, dit
madame Baugé, charmée de cet aphorisme qu’elle considère comme
particulièrement approprié à la circonstance.
--Oui, madame, c’est de la philosophie en effet, et c’est ce qu’il faut
enseigner à Lolo, qui jusqu’ici en a fort peu. Je suis sûre qu’elle
aurait des dispositions à être jalouse de son mari.
--Je suis persuadée qu’il ne lui donne aucune raison pour cela!
--Et quand il lui en donnerait, madame, je vous demande un peu à quoi
pourrait servir qu’elle s’en fasse le moindre tourment? est-ce que ça
vaut la peine? Quant à moi, j’aurais très bien épousé un mahométan, cela
ne m’aurait gênée en rien. Vous voyez si je suis facile à vivre!
--J’en suis très persuadée, madame, et M. d’Haspre aurait bien mauvais
goût, s’il n’était pas amoureux d’une aussi charmante femme.
--Amoureux de moi? mais j’en serai désolée! Un monsieur que je ne
pourrais pas envoyer promener, à qui il prendrait périodiquement le
désir de m’avaler toute crue sans que je puisse m’y opposer! mais ce
serait une catastrophe! Mon premier soin en me mariant a été de me
rendre très désagréable; comme cela on se connaît tout de suite, et on
peut faire vie qui dure; mais des violences et des adorations à
domicile, c’est ce qui m’a toujours paru affreux. Ma petite Lolo, est-ce
que je vous scandalise?
--Non, chère amie, mais vous m’étonnez un peu.
--C’est que vous n’avez pas réfléchi du tout, ma bien chère, vous avez
cru comme on croit au petit Poucet, à tout ce qu’on vous a raconté sur
le devoir, tandis que moi je me suis dit: Examinons un peu ce qu’il y a
de vrai là dedans, et j’ai trouvé qu’il y avait fort peu de chose; je me
suis arrangée sur cette découverte et je m’en félicite.
--Tout dépend des caractères, conclut madame Baugé en regardant avec
admiration une femme qui sait jouir aussi parfaitement du bonheur d’être
jeune et belle, qui ne craint personne et ne relève que d’elle-même.
--Oui, madame, cela dépend du caractère, l’éducation assurément n’y est
pour rien, puisque des personnes qui en ont fort peu reçu ont trouvé
toutes ces choses il y a longtemps; car, n’est-ce pas, beaucoup d’hommes
ont ménagé et craint leur maîtresse, rarement leur femme? et c’est bien
fait, puisque le plaisir des légitimes a toujours été de se laisser
écraser et dominer; moi,--dégantant sa main gauche et contemplant ses
doigts en fuseaux couverts de bagues,--on ne me domine pas. Lolo, est-ce
que je vous ai montré ma nouvelle turquoise? C’est pour l’amour, selon
les conseils de Didier. A propos de lui, quand vient-il vous chercher
pour donner vos ordres?
Et, se tournant vers madame Baugé:
--Vous savez, n’est-ce pas, madame, à quelles hautes fonctions Lolo est
promue?
--Elle m’en parlait quand vous êtes entrée, madame, et je lui disais que
la chose me paraît fort innocente.
--Mais je crois bien! Du reste, si Lolo a peur, j’irai avec elle.
--Vous voyez, Charlotte, dit madame Baugé, comme cela est simple: votre
amie est prête à vous accompagner.
--Parfaitement; ainsi, Lolo, si un tête-à-tête avec Didier vous
effarouchait aucunement, vous voilà rassurée.
--Ah! madame, que je regrette de ne plus être jeune!
Et madame Baugé, sur cet aveu parti du tréfonds de son cœur, se lève et
prend congé.
--Ne vous dérangez pas, madame, je vous en prie; vous êtes délicieuse où
vous êtes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Vous avez une belle-mère bien agréable, dit Paule à Lolo, je regrette
presque d’être privée de cet objet de luxe en voyant celle-là de près;
mais c’est un tempérament méconnu que cette femme! il est ma foi bien
regrettable qu’elle ait vécu dans une époque d’obscurantisme; quand on
pense qu’une personne aussi bien douée a dû, par exemple, se soumettre
pendant toute sa vie au dîner de famille du dimanche! Je me rappelle
cette monstruosité de mon enfance, on y allait mort ou vif. Est-ce que
vous continuez la tradition?
--Oui, avoue un peu honteusement, Lolo.
--Et vous ne devenez pas enragée d’envisager votre beau-père tous les
dimanches, et d’entendre parler de cuisine et d’autrefois?
--Je ne trouve pas que ce soit amusant du tout.
--Mais balancez donc cette corvée, cassez les assiettes de famille, ayez
des évanouissements!
--Il faut que j’y aille, quand Léon s’en dispense...
--Ah! c’est parfait, c’est la grande tradition: ça m’ennuie, mais ma
femme ira. Voilà les nobles exemples qu’on nous a donnés et qui devaient
nous encourager sur le sentier de la vertu! Eh bien! moi, ils m’ont
profité: le jour où j’irai m’ennuyer aux lieu et place de mon mari n’est
inscrit sur aucun calendrier. Maintenant, ma chère, vous réfléchirez si
vous voulez de moi pour aller chez Didier, et vous n’aurez qu’à me faire
un signe; vous pourriez prendre votre belle-mère: elle brûle d’envie de
faire une escapade!
Et sur cette idée qui la réjouit, la belle Paule s’envole.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tous ces propos ont un peu tourmenté Lolo, elle a parlé vaguement,
pendant le dîner, des visites qu’elle a reçues, et a observé son mari
avec une extrême attention; elle ne croit pas éprouver pour lui des
sentiments bien vifs, mais il est certain qu’il y a l’accoutumance. Il
l’a priée de ne pas l’entretenir à table de leurs enfants, ce qui, à son
avis, donne l’air ridicule devant les domestiques. Lolo trouve cette
prohibition bien incommode, et elle n’apprécie pas tout à fait cette
façon de mettre perpétuellement les enfants à la cantonade; elle n’est
pas encore arrivée à cette suprême délicatesse qui considère comme
répugnants les détails concernant les petits; privée de ce sujet de
conversation, elle s’aperçoit qu’elle a peu de choses à dire et constate
qu’elle s’ennuie maintenant toutes les fois que Didier n’est pas là.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Léon était couché depuis une heure, lisant son journal avec
accompagnement de bâillements préparatoires au repos, lorsque Lolo, très
mignonne dans un saut-de-lit de flanelle bleue, entra et s’assit sur le
bord du lit.
--Qu’est-ce qu’il y a? demanda Léon avec inquiétude, est-ce que tu es
malade?
--Non, je veux te parler.
--Ah! très bien; mais qu’est-ce qui t’a empêchée de me parler toute la
soirée?
--Rien, seulement j’aimais mieux venir maintenant.
--Alors, dépêche-toi un peu, parce que j’ai sommeil, et que je monte à
cheval demain matin.
--Je voulais te demander si cela ne te contrarie pas du tout, ce souper
chez Didier...
--Allons, Lolo, voilà que tu retombes dans tes enfances! Sois donc une
femme comme les autres, et non pas éternellement une petite fille; et
puis, pourquoi viens-tu me trouver comme cela? C’est très imprudent, et,
vraiment, nous ne pouvons pas nous rendre tout à fait ridicules,--trois!
c’est assez.
--Je ne me suis jamais plainte... murmura Lolo.
--C’est possible, mais il faut être sérieux, et nous ne l’avons vraiment
pas été, ma mère me le disait encore avant dîner; à ce train-là, on
élève ses enfants pour l’hospice! Mon père c’est solide, tu sais, nous
aurons déjà assez de mal à nous débrouiller, et puis il est temps que tu
songes à rester jolie; c’est humiliant, une femme qui a toujours l’air
d’un paquet; tout le monde me fait des compliments sur toi en ce moment;
amuse-toi, puisque tu en as l’occasion, je suis parfaitement tranquille;
vois-tu, Lolo, nous avons assez joué au ménage modèle, il faut prendre
un autre genre maintenant que nous devenons vieux.
--Très bien. Avec qui montes-tu à cheval, demain matin?
--Avec madame Manassé, comme d’habitude.
--Alors, moi j’irai avec Paule chez Didier.
--C’est une bonne idée; allons, va-t’en, petite tentatrice!