--Madame, j’ai des pensers.
--Dites-les, Divin.
Il s’étira d’une façon insensible, et un léger frémissement voluptueux
passa comme un souffle sur son masque mobile, faisant battre
imperceptiblement les lourdes paupières et mouvoir les lèvres sous la
moustache noire; il souleva un peu les épaules ce qui était son habitude
lorsqu’il allait parler et dit, lentement et presque mystérieusement, en
contemplant le feu qui brûlait vite avec une sorte d’ivresse:
--La vie est douce, madame.
Roseline de Vaubonne regarda son poète de ses yeux moqueurs et tendres,
puis regarda autour d’elle, et répondit:
--Peut-être?
Elle avait eu du monde toute la soirée, et dans son petit salon et dans
le grand, dont les portes étaient ouvertes, régnait cet aimable désordre
de sièges rapprochés, de musique dispersée, de pétales de fleurs tombés
sur le tapis; l’air était lourd de toutes sortes de subtiles odeurs, les
lampes encapuchonnées versaient une lumière gaie et discrète, tout était
combiné pour le plaisir des sens. Roseline savoura un instant cette
atmosphère délicate et répéta une seconde fois:
--Peut-être?
Par les portes ouvertes on entendait la voix superbe de la belle madame
de Juvisy; celle-là ne vivait que pour sa musique, qui remplaçait dans
son cœur, enfants, mari et le reste; elle avait tout cela et n’en
faisait pas le moindre cas. Enfoncé dans un fauteuil, Armand de
Vaubonne, en maître de maison poli, l’écoutait depuis un temps qui lui
paraissait un peu long; à une table de jeu, M. de Juvisy et M. Baugé
cartonnaient silencieusement et en conscience; tout proche du piano, le
jeune Didier, les yeux clos, écoutait la voix et respirait la femme en
faisant des rêves couleur d’azur; c’était un aimable garçon, ruiné et
intelligent, un peu magicien, ce qui le rendait un personnage infiniment
intéressant: ses relations dans le monde astral étant des plus
distinguées, il avait une belle barbe blonde, l’air gai, et parlait tout
le temps de choses macabres, cela faisait un régal délicieux, le poète
et lui étaient grands amis.
--Eh bien, vos pensers, Divin, vous ne les dites pas.
--J’écoutais; la voix de madame de Juvisy est couleur orangé, ce soir.
Est-ce que ce n’est pas délicieux de l’entendre, de vous regarder, de
toucher les soies douces de votre robe, de respirer ces parfums, de
causer avec vous jusqu’à ce que je sois las à mourir et que tout danse
dans ma tête; est-ce que toutes ces heures-là ne sont pas charmantes,
est-ce que le plaisir le plus exquis n’est pas d’être amoureux sans
espoir?...
Et le jeune homme penchait en avant sa tête fine et, avec une sorte de
détachement, prenait et portait à son visage un pan de la robe de madame
de Vaubonne.
--Oui, mon Divin, vous avez raison.
--Alors, pourquoi ne vivons-nous pas toujours ainsi?
--Qu’est-ce que vous entendez par toujours?
--Je vais vous l’expliquer, et il étendit les bras: votre vie, toutes
nos vies sont stupidement gaspillées, il y a longtemps que j’y songe,
que je cherche... Je me suis dit un soir: mais pourquoi ne serait-on pas
délicieusement et suprêmement heureux? n’avons-nous pas tout pour cela?
Il n’y aurait qu’à vouloir, qu’à mettre de l’ordre et de la méthode dans
ce désordre des existences; les beaux vers se font-ils sans règles? Plus
ils sont travaillés, plus ils sont parfaits; eh bien, vous ne travaillez
pas votre vie, vous ne savez pas en faire un sonnet; si vous voulez, je
vais vous l’apprendre: l’inspiration m’est venue tout à l’heure en
regardant le feu!
Il se tut un moment et Roseline, attentive et demi-souriante, ne bougea
pas; il reprit:
--N’est-il pas horrible de penser qu’ici, dans ce cadre charmant où tout
caresse, devant une femme comme vous, qui êtes jeune, qui êtes exquise,
des brutes idiotes viennent raconter toutes les turpides affaires de
l’ignoble monde des imbéciles et des rapaces, que vous les écoutez, que
vous vous y intéressez, que de vos lèvres faites pour les paroles
d’amour, vous parlez de ces bas trafics, de ces pestes qui dévorent le
monde, de meurtres, d’empoisonnements, que vous songez à cela, que vous
lisez des feuilles qui en regorgent, qu’on s’entretient devant vous de
toutes les tristesses de la terre, et que vous ne comprenez pas que cela
est fatal à la beauté, fatal à l’esprit, que vous pourriez devenir une
créature suprêmement intelligente, affinée bien plus encore que vous ne
l’êtes, à ne regarder, à n’écouter, à ne dire que des choses belles,
gaies, amoureuses, jeunes comme vous, à mettre enfin de l’ordre, de la
suite dans vos plaisirs, et ne faire de la vie qu’un plaisir non
interrompu.
--Et comment ferons-nous cela, Divin? Car je veux bien, moi.
Il passa sa main sur son visage, ferma les paupières et les releva d’un
mouvement brusque qui donnait à ses yeux bruns l’apparence d’avoir été
subitement éclairés, puis de sa voix un peu chantante:
--D’abord, madame, nous nous unirons vous, moi et d’autres, nous serons
quelques-uns et nous ne connaîtrons plus que ceux-là; quelques femmes
comme vous, trois ou quatre hommes, et nous nous associerons pour jouir
de la vie; ne trouvez-vous pas que c’est bien vieux et démodé les
histoires d’amant et de maîtresse, et qu’il ne peut y avoir une plus
sotte manière de gaspiller sa jeunesse? Il faut aimer, mais ce
plaisir-là est fugitif; les nôtres doivent être longs et délicats, il ne
faut entre nous ni jalousie ni éléments de troubles: nous parlerons des
choses d’amour parce qu’il n’y en a pas de plus aimables, elles nous
égayeront, mais voilà tout; nous bannirons absolument toutes les idées
tristes; nous prendrons ce qu’il y a de bon et de délicieux dans la vie:
la musique, la poésie, l’art, la joie; vous autres femmes, vous vous
engagerez à cultiver votre beauté, à chercher toutes les inventions pour
l’augmenter, à être toujours vêtues pour le plaisir des yeux, à avoir
des maisons où il soit charmant de vivre, avec des fleurs, des lumières
et des parfums. Et nous, nous ne penserons qu’à vous plaire, qu’à vous
apprendre à être heureuses et à être belles; nous serons vos serviteurs
et vos esclaves, mais jamais vos amants. Que dites-vous de mon idée,
madame?
--Je dis, mon poète, que je la trouve digne d’être réalisée, et nous
allons piocher cela; d’abord, pour être pratiques, qu’est-ce que vous
faites des maris?
--Nous les prendrons s’ils y tiennent, seulement ils s’engagent à ne
jamais nous troubler, à oublier qu’ils sont autre chose que des amis, et
nous, nous promettrons de n’être pas jaloux d’eux et d’ignorer qu’il y
aura des heures où ils seront les maîtres.
--Et quel sera l’avantage pour eux?
--Mais de vous voir plus belles; car, croyez-le bien, quelques mois
d’une vie parfaitement harmonieuse, joyeuse et douce rendraient belles
toutes les femmes; n’êtes-vous pas bien lasse de la façon dont on parle
autour de vous, est-ce que vous n’êtes pas écœurée de toutes les laides
dépravations? Ah! soyons corrompus; mais si nous le sommes, qu’au moins
notre corruption sente bon; sachez être des patriciennes, c’est-à-dire
des créatures planant au-dessus de toutes les réalités sordides de la
vie.
--Eh bien, Divin, entourons-nous donc de la bonne odeur de la
corruption; comment entendez-vous que nous passions notre temps?
--Nous réglerons tout cela plus tard, réunissons-nous d’abord; et puis
on donnera la loi. Tenez, madame de Juvisy a fini de chanter,
appelons-la, c’est une muse, elle me comprendra.
Roseline marcha vers une des portes de communication et se tenant debout
appuyée contre les draperies de soie vert pâle, elle dit:
--Venez donc un peu par ici, vous autres.
Madame de Juvisy, vibrante encore des sons qu’elle avait évoqués,
s’était jetée sur un fauteuil bas avec un affaissement de tout son être;
elle se redressa, se leva et d’un geste harmonieux, caressant les plis
de sa robe blanche à raies jaunes, alla vers Roseline; elle était toute
brune, toute fine, avec des yeux sombres, voluptueux et presque cruels;
ses manches de velours jaune, très larges et bouffantes, élargissaient
son buste mince; elle avait vingt-trois ans, et un visage encore presque
enfantin; elle avait remis toutes ses bagues à pierreries lumineuses et
ployait ses doigts nerveux pour les dégourdir. Didier la suivit.
--Vous aussi, Baugé, appela Roseline de sa voix sonore. Armand prendra
votre jeu, nous avons à vous parler.
M. de Juvisy à qui son partenaire était indifférent et qui se trouvait
content pourvu qu’il pût jouer, ne fit aucune opposition; les cartes
changèrent de mains, et Baugé entra à son tour dans le petit salon;
Roseline leur fit signe de prendre place sur le large divan d’angle, et
elle-même, s’asseyant en face d’eux sur un fauteuil un peu élevé et
répondant à l’interrogation de tous leurs yeux:
--J’ai quelque chose à vous proposer.
--Dites, ma chère; c’est l’heure des secrets, répondit madame de Juvisy.
--C’est une idée du Divin, commença Roseline, et une idée qui me paraît
délicieuse; il veut entreprendre de nous faire mener une vie qui soit
belle comme un rêve, où tout sera plaisir.
--Et musique, madame, ajouta Monteux en regardant madame de Juvisy.
--Baugé, reprit Roseline, nous vous traitons avec la plus grande
confiance, remarquez-le; voici ce dont il s’agit: moi, Luce et deux ou
trois autres femmes, des femmes de nos âges, nous allons nous unir pour
rendre nos existences plus agréables, nous vivrons pour nous-mêmes, pour
être plus belles, plus intelligentes, plus aimées; et nous ne voulons
pas d’amants ou du moins nous n’en parlerons jamais; nous nous réunirons
pour passer des heures agréables, nous chanterons, nous danserons, nous
écouterons le Divin, et ceux qui auront à nous dire des paroles douces à
entendre, défense expresse de jamais dans nos réunions faire allusion à
aucune chose triste; jamais de politique, jamais d’affaires, nous ne
nous soucierons de rien si ce n’est de notre bon plaisir; et notre seul
devoir sera d’être belles et gaies.
--Mais, dit Didier, à ce régime vous ne vieillirez jamais; cela devient
une des formes de la sorcellerie.
--Taisez-vous et laissez parler Roseline, dit madame de Juvisy. Ah! que
cela me convient; expliquez-moi bien la chose.
--Divin, expliquez vous-même maintenant, j’ai présenté la situation,
développez-la.
--Mesdames, dit le poète de son intonation la plus caressante, nous
allons, si vous le voulez, nous associer pour que toutes nos heures
agréables aient des lendemains; nous allons prouver combien la vie est
belle, et que ce sont les sots qui la rendent tristes. Vous êtes
charmantes, et celles qui viendront encore le seront aussi; et malgré
vos séductions, nous, vos amis, nous promettons de ne vous solliciter
jamais d’amour et cependant nous serons amoureux de vous. L’horrible
maladresse des femmes consiste à tout sacrifier à une chimère à laquelle
elles ne tiennent nullement; quelle plus grande folie que de perdre son
repos, la joie de vivre pour un amant? quel manque de goût qu’un
scandale; quelle humiliation pour une femme jeune et belle, qu’une de
ces liaisons passagères et grossières? Sur ces choses il faut jeter un
voile, les êtres civilisés doivent prendre de l’amour ce qui les rend
plus aimables, nous vous en donnerons toutes les menues monnaies, nous
vous servirons et vous nous ferez le plaisir de nous dédaigner.
--Vous y tenez beaucoup au dédain? demanda Didier.
--Énormément, nous ne serons heureux qu’à cette condition; il nous faut
à tous une entière liberté d’esprit, c’est une association d’élégance et
de plaisir, elle ne sera durable qu’en respectant ce contrat.
--On le respectera, dit madame de Juvisy, je m’y engage avec joie.
--Vous voyez, Baugé, reprit Roseline, que même la morale est sauve, vous
pouvez bien être des nôtres.
--Ah! ne parlons pas de morale, dit Monteux, c’est la chose la plus
immorale du monde: vivons et montrons ce que peuvent devenir des
créatures humaines qui connaissent leur force; toutes les femmes
l’ignorent en général, ou elles apprennent la leçon trop tard; être
jeune et savoir, c’est la formule divine.
--Didier, vous nous direz vos secrets, demanda paresseusement madame de
Juvisy.
--Je n’en aurai pas pour vous, madame.
--Et qui nous associerons-nous encore? continua-t-elle, car Roseline et
moi ce n’est pas assez.
--Assurément.
--Appelons à nous la charmante Paule, dit Monteux; elle ne vit que pour
sa beauté, elle est adorablement égoïste, elle est faite pour être une
créature d’élite; nous lui enseignerons la science de vivre sans dommage
pour elle-même; elle ruine sa santé par des excès de fatigue, cela nous
ne pouvons le permettre, nous voulons en tout de la méthode; il faut
être saine de corps pour être vraiment belle, nous nous obligerons à
respecter les lois de l’hygiène: l’eau froide, l’air, l’absence de
soucis, voilà nos grands préservatifs.
--Et avec Paule, qui encore?
--Divin, que dites-vous de madame Manassé? demanda Roseline.
--Oui, je veux bien, c’est l’or, et il faut de l’or pour tout aplanir.
--Il y a encore Lolo qui est si jolie et si douce; mais ce tyran de
Baugé ne voudrait pas, dit Roseline.
--Et pourquoi donc, madame?
--Parce que vous êtes vieux jeu, cher ami, que vous auriez peur de voir
Lolo fondre dans la fournaise, et que nous lui prendrions trop de son
temps; vous êtes un jaloux, et les jaloux, voyez-vous, nous n’en voulons
pas.
--Qui a dit que je fusse jaloux? je ne le suis nullement, c’est ma femme
qui est endormie.
--Si nous la prenons en mains, dit Monteux, nous vous avertissons
qu’elle ne le sera pas longtemps.
--C’est ce que je désire.
--Alors, demandez-le-lui, mais je doute qu’elle accepte.
--Oui, j’en doute beaucoup, car elle a peur de l’enfer, ajouta Monteux.
--Mais puisque nous irons nous y promener avec Didier, dit madame de
Juvisy, elle s’y habituera.
--Eh bien, madame, répliqua Monteux, que tout le monde soit ici demain
soir et nous y prendrons les suprêmes résolutions.
* * * * *
Armand de Vaubonne et M. de Juvisy furent avisés des projets en
formation; Vaubonne en resta d’abord un peu troublé, mais sa confiance
en Roseline l’emporta.
--Tu raconteras à ta famille que c’est un cours de danse, lui dit-elle
pour lever la dernière objection, et que nous apprenons la pavane; du
reste, tu seras admis si tu veux.
Et il s’était contenté de cette promesse; quant à M. de Juvisy, c’était
un beau type d’indifférence conjugale, et la façon dont sa femme passait
son temps lui était souverainement égale. Baugé avait eu quelque peine à
persuader Lolo qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie et qu’il la
verrait avec plaisir se joindre aux autres; peu à peu, il était arrivé à
la convaincre que l’idée avait du bon, et elle se trouva au rendez-vous.
Jamais le petit salon de Roseline n’avait été plus clos, plus riant,
plus parfumé; tout rempli d’orchidées perverses, de violettes et de
narcisses embaumés; c’était un lieu de délices; elle-même, habillée
d’une robe blanche magnifique, sa tête fine émergeant d’une fraise à la
Clouet, semblait une femme du XVIe siècle. Monteux était à sa place avec
Curiace à son côté. Madame de Juvisy, en velours changeant, allant du
rouge au vert, avait l’air d’une fleur des tropiques; l’élégantissime
Paule d’Haspre, avec la taille sous les seins et une robe de crêpe
jaune, représentait le dernier cri de la mode à venir; et Lolo, en mauve
et blanc, était délicieusement correcte et de bon goût; aucune n’avait
dépassé la vingt-cinquième année, et Monteux les contempla avec un
ineffable contentement. La parole lui fut donnée:
--Mesdames, d’abord je baise vos pieds; vous savez ce dont il s’agit et
la noble et charmante entreprise que nous avons en vue; mais comme rien
ne dure sans ordre, et que vous autres femmes êtes sujettes à la
rébellion, je viens vous faire une dernière proposition: tous, nous nous
réduirons volontairement à l’obéissance, qui est une exquise chose,
sachez-le; une de vous, tour à tour, commandera et sera souveraine de
tous nos plaisirs; la royauté de chacune durera un mois, et, si vous le
voulez, je propose aux suffrages de vos seigneuries, pour première
reine, notre chère Roseline.
Ainsi fut décidé à l’unanimité, et la royauté de Roseline commença de
cette heure.