Franz Liszt et la princesse de Sayn-Wittgenstein

M. von Schorn, artiste et archéologue, fut directeur des beaux-arts à

Weimar; il mourut jeune, laissant dans la petite ville, encore pleine du

souvenir de Goethe et toute au culte de la beauté, sa femme, fort

distinguée, et sa fille Adelheid. Celles-ci virent arriver à Weimar, en

1848, Liszt, que suivit de près son amie, la princesse Carolyne

Sayn-Wittgenstein, Polonaise, mariée à un aide de camp du tsar Nicolas.

Séparée de son mari, elle avait rencontré à Kiev le grand musicien et

l'avait aimé. En dehors de Weimar, il y avait sur une hauteur, une belle

résidence, l'Altenburg, dont la princesse loua le premier étage, Liszt

le deuxième. Malgré une certaine hostilité, «le roi du pays des sons»,

Liszt, tout féru de Wagner, fit représenter le _Tannhauser_ et

_Lohengrin_ au théâtre dont on lui avait confié la direction, qu'il

abandonna en décembre 1858. En 1860, dans le désir d'épouser Liszt, la

princesse s'en fut à Rome, pour demander la nullité de son mariage. Elle

l'obtint; mais, au moment où tout était préparé et l'église parée pour

la cérémonie nuptiale, le pape, pressé par la famille, redemanda, pour

les examiner, les pièces du procès. Ce retard empêcha à tout jamais

l'union projetée à laquelle ne tenait peut-être pas beaucoup le plus

volage des hommes. Jamais personne ne fut autant entouré, sollicité par

les femmes que l'auteur de _l'Oratorio de sainte Élisabeth_. Peut-être

eût-il craint, en épousant, de perdre ses privilèges d'enfant gâté.

Cependant, il ne se sépara jamais de la princesse qui continua d'habiter

Rome; il passait quelques mois chaque année à Tivoli, quelques autres

mois dans sa chère Weimar, ce qui ne l'empêchait pas de circuler encore

à travers l'Europe.

Mystique de plus en plus, la princesse, avait tourné vers les idées

religieuses son ami et l'avait amené à prendre, en 1864, les ordres

mineurs. Ni le titre, ni le costume d'abbé, ne semblent du reste avoir

beaucoup changé l'existence de Liszt, car Mme Wittgenstein se plaint

constamment de sa mondanité, qui l'empêche de réaliser ses beaux songes

musicaux. Pendant qu'elle se lamente et qu'elle écrit des livres de

piété: _Petits Entretiens pratiques à l'usage des femmes du monde_,

Liszt s'épuise, par ses voyages, ses dîners, aussi par son abus des

liqueurs fortes. Il meurt à l'âge de soixante-quinze ans, dans la nuit

du 31 juillet au 1er août 1886, à Bayreuth, chez Cosima, sa fille, veuve

de Wagner. La princesse, un an après, s'éteignit à Rome. Ces lettres de

Mme Wittgenstein, de Liszt, de Mme de Schorn, d'Adelheid, que celle-ci

relie entre elles par ses souvenirs, nous sont des plus précieuses, non

seulement pour l'histoire du maître, mais pour celle de la musique au

dix-neuvième siècle.

Le Musée de la Comédie-Française.

Les bustes, peintures, gravures, abondent à la Comédie-Française, mais

disséminés un peu partout. Ne faudrait-il pas réunir dans un lieu

spécial et coordonner toute cette histoire en image de la Comédie? C'est

l'avis de M. Dacier, c'est le désir que M. Claretie exprime vivement en

sa préface au volume de M. Dacier.

Dans son livre, éclairé de nombreuses gravures, l'auteur étudie et

classe tous les trésors iconographiques de la maison de Molière, ce qui

ne suffit pas à sa conscience scrupuleuse; il a porté ses recherches sur

les autres collections publiques et particulières et nous montre les

enrichissements que pourrait faire la Comédie. Tout est catalogué avec

soin et, cependant, avec ses remarques d'art, avec ses reproductions, le

livre de M. Dacier a un grand charme.

L'Ombrie. Avant de pénétrer dans l'Ombrie. M. René Schneider s'est

arrêté quelque peu à Cortone et y a goûté la plus délicieuse légende,

celle de Marguerite, pécheresse et repentante, patronne de la ville. Il

y a vivement admiré la _Vierge entourée d'anges_ de Fra Angelico, et la

_Pâque_ de Luca Signorelli, moins tendre, plus âpre que le peintre

angélique. Dans ce pays, les souvenirs profanes se mêlent aux souvenirs

religieux. Le lac de Trasimène est à la fois célèbre par la victoire

d'Annibal sur les Romains et par la prédication de François d'Assise aux

poissons qui le suivent et jouent devant lui. Mais l'Ombrie va commencer

de se dérouler. Voici Pérouse avec sa Pinacothèque, son Pérugia, son

Agostino; Assise, blanche comme une ville d'Orient, Assise, à la divine

histoire, avec son doux Christ, avec sa sainte Claire et avec son Giotto

qui illustre la légende franciscaine. Plus loin Montefalco, encore plein

de François d'Assise, et dont l'enlumineur Benozzo Gozzoli a couvert de

chefs-d'oeuvre l'église San Francesco, aujourd'hui convertie en musée;

puis Spolète, qu'illustrèrent au quinzième siècle Filippo Luppi et la

belle Lucrèce Borgia, régente de cette ville. M. Schneider a passé en

revue les monuments de l'Ombrie, mais c'est dans le paysage de cette

contrée douce et tendre, dont la sensibilité cependant se relève de

vigueur, que se complaît M. Schneider, qui est avant tout un poète.

Personne comme lui n'a connu et reproduit cette nature délicate et

sainte de l'Ombrie.

Jehan Fouquet.

Depuis l'exposition des Primitifs, le nom de Jehan Fouquet est presque

devenu populaire. Dans une belle étude, M. Georges Lafenestre nous a

raconté la vie et l'oeuvre de l'illustre Tourangeau qui nous apparaît

comme un trait d'union entre le pur moyen âge et la renaissance. Nous

savons peu de chose de ses gestes. Né à Tours vers 1430, il fit le

classique voyage d'Italie (1443-1447), pendant lequel il représenta le

pape régnant Eugène IV.

De retour dans sa ville natale, peintre de Charles VII et de Louis XI,

il s'installa rue des Pucelles, aujourd'hui rue des Fouquets. Un acte

nous montre sa femme veuve en 1481. Rien n'égalait à cette époque la

magnificence religieuse de la ville de Tours, avec sa basilique de

Saint-Martin et la chapelle royale. Sur les bords de la Loire clémente

l'existence était délicieuse, on y voyait une société cosmopolite et

brillante. Tout cela influa sur Jehan Fouquet. Il se laissa pénétrer par

la douce vie de sa terre natale. Son réalisme est délicat; s'il n'a pas

les élans passionnés des grands mystiques, il a le tact et une grâce qui

n'exclut pas l'énergie. Ses portraits d'Eugène IV, de Charles VII, de

Jouvenel des Ursins, sont d'une vie intense.

Quelle expression dans son portrait de lui-même sur émail; dans son

légat du pape! S'il ne lui manque rien pour être un grand portraitiste,

il fut le miniaturiste par excellence, comme en témoignent le _Livre

d'heures d'Étienne Chevalier_, dont il nous reste quarante-deux

feuillets, les miniatures des antiquités judaïques, une partie de

l'illustration des _Chroniques de France_ et le frontispice d'une

traduction de Boccace.

M. Lafenestre, en des pages fort littéraires et même un peu émues, a

célébré comme il convient l'élégance saine et vive, le sentiment de

l'exactitude de Jehan Fouquet.

Victor Hugo photographe.

La photographie est-elle un art? Oui, répond M. Paul Gruyer, et il en

donne pour preuve le volume qu'il publie. À Jersey, jusqu'en 1855,

Charles Hugo d'abord, et Auguste Vacquerie ensuite s'exercèrent à

représenter le grand homme dans toutes ses attitudes. Victor Hugo

collabora, en réalité, avec ses deux fils--Vacquerie était pour lui un

fils--en prenant ses poses, en choisissant les effets d'ombre et de

lumière. C'est en cela qu'il fut photographe, sans jamais toucher

l'instrument et c'est sur les résultats de cette collaboration que M.

Paul Gruyer appuie sa thèse: la photographie est un art. Que de belles

images, en effet. M. Gruyer a tirées de l'album de M. Auguste Vacquerie

qui lui a été livré! En 1842, le grand poète n'avait pas la figure

adoucie par la vaste barbe et par la vieillesse; le visage rasé,

anguleux, la taille fière, il en imposait même à son entourage immédiat.

L'une des reproductions nous le montre droit, sur un rocher, défiant le

destin et jusqu'aux vagues de l'Océan; dans un autre portrait, il nous

apparaît la tête appuyée sur sa main, méditant profondément et presque

douloureusement.

Rien d'utile comme cet album pour la psychologie de l'exilé de Jersey.

La famille de Victor Hugo, Paul Meurice et quelques proscrits ont été

extraits du trésor Vacquerie, ainsi que quelques paysages.

Hector Berlioz.

Hector Berlioz a eu déjà, en M, Tiersot, un premier historien

(Hachette), et j'ai dû, il y a plus d'un an, m'occuper de l'auteur de la

_Damnation de Faust._ Dans un volume, où les documents abondent et les

lettres inédites, M. J.-G. Prodhomme nous a retracé la vie amoureuse et

agitée de Berlioz (1803-1869), ses déceptions à Paris, ses triomphes en

Allemagne, en Hongrie, en Russie, en Angleterre. À un catalogue complet

des oeuvres musicales de Berlioz, M. Prodhomme en joint un autre des

oeuvres littéraires.

Mélanges sur l'art français.

M. Henry Lapauze, dont les études d'art sont si goûtées et l'esprit si

alerte et si fin, a réuni sous ce titre un certain nombre de pages un

peu dispersées et dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs.

L'Illustration, No. 3239, 25 Mars 1905 · 第 24 / 30 题