On n'a pas soufflé mot à Paris d'un congrès que tint à Bordeaux, ces
jours-ci, la Ligue contre la licence des rues et que M. le sénateur
Bérenger présidait. C'est, par hasard, en feuilletant des journaux de
province au salon de mon hôtel, que j'ai pu me tenir au courant des
travaux de cette assemblée. Il n'y a pas de plus louable tâche que celle
qu'elle entreprend. L'une des choses qui nous étonnent le plus, nous
autres étrangers, quand nous débarquons à Paris, c'est la facilité avec
laquelle s'exhibe, aux vitrines de certaines librairies, aux devantures
de tous les kiosques à journaux, l'image obscène. Un homme a voulu
empêcher cela et tout le monde lui a donné raison. Mais, comme il n'est
pas bienséant, à Paris, d'avouer qu'on a le respect de la morale, on a
laissé M. le sénateur Bérenger fonder sa Ligue, en l'en approuvant tout
bas; après quoi l'on s'est moqué de lui. Mes amis me disent qu'il n'y a
pas d'homme qui ait été plus «blagué», depuis sept ou huit ans, que
celui-là. Le dessinateur et le chansonnier se sont emparés de M.
Bérenger; il est, dans les revues de fin d'année, le héros de scènes
burlesques où la vertu est fort irrévérencieusement traitée; on
l'appelle, en riant, le «Père la Pudeur»... Il nous laisse rire. Il va
son chemin; il accomplit, avec simplicité et obstination, une tâche qui
le rend impopulaire chez les jeunes gens et qui fait sourire les femmes.
Je trouve cela très courageux. Le seul défaut, peut-être, de cet homme
de bien est de n'avoir pas l'air aimable. On me l'a montré, un soir,
dans une réunion publique. Il a le regard fuyant, les traits tourmentés;
ses favoris gris roux ont une coupe archaïque; les lèvres minces
dessinent, sur la face rasée, comme un pli de mauvaise humeur. Les gens
se le désignaient, à distance, avec des mots narquois et visiblement, en
le regardant, pensaient à des couplets entendus, à de récentes
caricatures. Peut-être est-ce à dessein, et pour échapper à ces faciles
railleries, que M. Bérenger s'en est allé continuer hors Paris sa
campagne contre les pornographes.
Il s'est dit que Bordeaux est loin du boulevard et que la blague
parisienne hésiterait peut-être à le poursuivre jusque là...
Car Paris ne se répand pas volontiers vers les départements. Et c'est là
encore un des traits caractéristiques de la psychologie du Parisien. Le
Parisien ignore la province--j'ai souvent remarqué cela--et s'il entre
en contact avec elle, il entend qu'elle lui en sache gré. Il semble que
le fait d'avoir fixé sa résidence sur un coin de terre que bornent, aux
quatre points cardinaux, Batignolles, Vaugirard, Auteuil et Bercy,
confère à cet homme une supériorité sur tous les autres; et nous en
avons eu la preuve, hier encore, dans l'extraordinaire attitude de la
bande que jugeait la cour d'Amiens et de ses avocats. On a l'impression
très nette, à la lecture des comptes rendus de ce curieux procès,
qu'accusés et défenseurs se sont sentis, là-bas, comme dépaysés, et
qu'ils eussent souhaité, pour la narration et l'apologie de leurs
exploits, une scène plus digne d'eux. Aussi, dès l'ouverture des débats,
avons-nous vu comme un courant de mauvaise humeur et d'incivilité
générale s'établir dans le prétoire. Il est évident que ces virtuoses du
meurtre et du vol, pénétrés du sentiment de leur «force», souffraient de
la malchance, de l'humiliation d'être jugés si loin du boulevard et que
leurs avocats partageaient ce sentiment. L'avocat parisien surtout ne
saurait supporter sans impatience l'autorité des juges départementaux.
Le plus souple, en leur présence, devient cassant; le plus courtois
montre une brutalité qui n'est pas dans sa manière habituelle: il lui
déplaît de s'en laisser remontrer par la province»...
Ce n'est pas tout à fait leur faute Les Parisiens auraient moins de
vanité si la province attachait moins d'importance à tout ce qui se dit
et se fait à Paris: la Parisienne, si charmante qu'elle soit, serait
moins fière de sa grâce et de son élégance si elle se sentait moins
jalousement observée par la couturière et la modiste de Marseille, de
Nantes et de Roubaix; et plus il y aura de bons élèves dans les
universités de province, moins il se fera tapage chez les étudiants de
Paris.
Ils en ont fait énormément depuis huit jours, et plusieurs fois je les
ai vus passer rue Soufflot, sous mes fenêtres, très excités, au cri de:
«Conspuez Gariel!»
On me dit que c'est le nom d'un professeur éminent de la Faculté de
médecine, qui a commis l'imprudence de se montrer sévère, en de récents
examens; de là, des _blackboulages_ que cette jeunesse juge immérités.
--Sévérité salutaire, madame! m'affirmait tout à l'heure un vieux
médecin, célibataire et retraité, qui est mon voisin de table d'hôte. On
ne découragera jamais assez les jeunes gens d'aujourd'hui d'être
médecin...
--C'est pourtant, dis-je, la plus noble des professions.
--C'en est la plus décevante aussi. La médecine compte quelques
«princes» que leur talent a rendus célèbres et riches; mais il faudrait
pouvoir signaler aux jeunes gens tous ceux qui n'ont pas trouvé dans la
pratique de cet art-là de quoi vivre; et le nombre en grossit tous les
jours.
--On est donc moins malade qu'autrefois, docteur?
--Oui, madame. Les conditions de l'hygiène générale nous ont fait une
vie meilleure et, si étrange que la chose paraisse, il y a moins de
malades aujourd'hui qu'autrefois. Nos hôpitaux sont mieux tenus; des
gens de situation modeste, à qui la promiscuité de l'hôpital eût fait
horreur il y a vingt ans, vont aujourd'hui s'y faire soigner.
D'innombrables cliniques gratuites s'ouvrent aux malades ou aux éclopés
de toutes conditions, et voilà une clientèle encore qui échappe au
médecin de «quartier». Et puis, il y a la société de secours mutuels,
qui assure à son adhérent, pour très peu d'argent, les soins d'un
docteur qu'on paye mal,--et qu'on dédommage au moyen d'un peu de ruban
violet. On ne saura jamais combien de blessures les palmes académiques
servent à panser, dans ce pays-ci... Le métier de médecin est devenu,
chez nous, l'un des moins tentants qui soient, et les jeunes gens qui
crient; _Conspuez Gariel!_ sont des fous. Ils maudissent une sévérité
qui les sauve de la misère; ils devraient la bénir. Jamais il n'y aura
trop de «Gariels» au seuil des carrières libérales que tant d'ambitions
encombrent et où s'énervent et se gaspillent tant d'activités qui
auraient pu être bonnes à quelque chose.
Et, tandis que le Quartier latin se fâche, une agitation de fête remplit
Paris, du pont Alexandre au Champ de Mars. Concours agricole au Palais
des machines, Concours hippique au Grand Palais et, demain, les deux
Salons! Mais ici encore l'avenir inquiète: «Trop d'automobiles...»
disent les marchands de chevaux; «Trop de peintres», disent les
marchands de tableaux.
Personne ne dit; «Trop de bétail...» Et la province prend ici sa
revanche. Paris la dédaigne; mais c'est elle qui le nourrit.