Celle qui vous aimait tant est morte avant-hier au soir. Cette
manière de la désigner n'est pas un reproche que je lui fais:
il y avait longtemps que je lui avais pardonné, et dans le
fond elle ne m'avait pas offensé. Il est vrai qu'elle ne
m'avait pas ouvert son coeur: je ne sais si elle l'aurait dû,
et, quand elle me l'aurait ouvert, il n'est pas bien sûr que
je ne l'eusse pas épousée, car je l'aimais passionnément.
C'est la plus aimable, et je puis ajouter qu'à mes yeux, et
pour mon coeur, c'est la seule aimable femme que j'aie connue.
Si elle ne m'a pas averti, elle ne m'a pas non plus trompé,
mais je me suis trompé moi-même. Vous ne l'aviez pas épousée;
était-il croyable que, vous aimant, elle n'eût pas su ou voulu
vous déterminer à l'épouser? Vous savez sans doute combien je
fus cruellement désabusé; et quoiqu'à présent je me repente
d'avoir témoigné tant de ressentiment et de chagrin, je ne
puis même encore aujourd'hui m'étonner de ce que, perdant à la
fois la persuasion d'en être aimé et l'espérance d'avoir un
enfant dont elle aurait été la mère, j'aie manqué de
modération. Heureusement, il est bien sûr que ce n'est pas
cela qui l'a tuée. Ce n'est certainement pas moi qui suis
cause de sa mort, et, quoique j'aie été jaloux de vous, j'aime
encore mieux à présent être à ma place qu'à la vôtre. Rien ne
prouve cependant que vous ayez des reproches à vous faire, et
je vous prie de ne pas prendre mes paroles dans ce sens-là.
Vous me trouveriez, et avec raison, injuste et téméraire aussi
bien que cruel, car je vous suppose très-affligé.
Le même jour que Mistriss M*** vous écrivit sa dernière
lettre, elle m'écrivit pour me prier de la venir voir. Je vins
sans perdre un instant; je trouvai sa maison comme d'une
personne qui se porte bien, et elle-même assez bien en
apparence, excepté sa maigreur. Je fus bien aise de pouvoir
lui dire qu'elle ne paraissait pas aussi mal qu'elle le
croyait; mais elle dit en souriant que j'étais trompé par un
peu de rouge qu'elle mettait dès le matin, et qui avait déjà
épargné quelques larmes à Fanny et quelques soupirs à James.
Je vis le soir les petites filles qu'elle fait élever; elles
chantèrent, et elle les accompagna de l'orgue: c'était une
musique touchante, et telle à peu près que j'en ai entendu en
Italie dans quelques églises. Le lendemain matin elles
chantèrent d'autres hymnes du même genre; cette musique
finissait et commençait la journée. Ensuite Mistriss M*** me
lut son testament, me priant, si je voulais qu'elle y changeât
quelque chose, de le lui dire librement; mais je n'y trouvai
rien à changer. Elle donne son bien aux pauvres, de cette
manière. La moitié, qui est le capital de trois cents pièces
de rente, sera à perpétuité entre les mains des lords-maires
de Londres, pour faire apprendre à trois petits garçons, tirés
chaque année de l'hôpital des enfants trouvés, le métier de
pilote, de charpentier ou d'ébéniste. La première de ces
professions, dit-elle, sera choisie par les plus hardis, la
seconde par les plus robustes, la troisième par les plus
adroits. L'autre moitié de son bien sera entre les mains des
évêques de Londres, qui devront tirer chaque année deux filles
de l'hôpital de la Madeleine, et les associer à des marchandes
bien établies, en donnant à chacune cent cinquante pièces à
mettre dans le commerce auquel on les associera; elle
recommande cette fondation à la piété et à la bonté de
l'évêque, de sa femme et de ses parentes. Sur les cinq mille
pièces dont je lui avais fait présent, elle n'a voulu disposer
que de mille en faveur de Fanny, et de cinq cents en faveur de
James; cependant le bien de son oncle qu'elle m'a apporté en
mariage vaut au moins trente-cinq mille pièces.
Elle m'a prié de garder Fanny, disant que je lui ferais
honneur par là aussi bien qu'à une fille qui méritait cet
honneur, et qui, n'ayant jamais servi à rien que d'honnête, ne
devait pas être soupçonnée du contraire. Elle donne ses habits
et ses bijoux à mistriss ***, de Norfolk, sa maison de Bath,
et tout ce qu'il y a dedans, à sir Harry B. Elle veut que, ses
funérailles payées, son argent comptant et le reste de son
revenu de cette année soient distribués par égales portions
aux petites filles et aux domestiques qu'elle avait outre
James et Fanny. S'étant assurée qu'il n'y avait rien dans ce
testament qui me fît de la peine, ni qui fût contraire aux
lois, elle m'a fait promettre, ainsi qu'à deux ou trois amis
de lord L. et de son oncle, de faire en sorte qu'il fût
ponctuellement exécuté. Après cela elle a continué à mener sa
vie ordinaire, autant que ses forces, qui diminuaient tous les
jours, pouvaient le lui permettre, et nous avons plus causé
ensemble que nous n'avions jamais fait auparavant. En vérité,
Monsieur, j'aurais donné tout au monde pour la conserver, la
tenir en vie, fût-ce dans l'état où je la voyais, et passer le
reste de mes jours avec elle.
Beaucoup de gens ne voulaient pas la croire aussi malade
qu'elle l'était, et on continuait à lui envoyer, comme on
avait fait tout l'hiver, beaucoup de pièces en vers qui lui
étaient adressées, tantôt sous le nom de Caliste, tantôt sous
celui d'Aspasie; mais elle ne les lisait plus. Un jour je lui
parlais du plaisir qu'elle devait avoir en se voyant estimée
de tout le monde: elle m'assura qu'ayant été autrefois fort
sensible au mépris, elle ne l'était jamais devenue à l'estime.
-- Mes juges ne sont, dit-elle, que des hommes et des femmes,
c'est-à-dire ce que je suis moi-même, et je me connais bien
mieux qu'ils ne me connaissent. Les seuls éloges qui m'aient
fait plaisir sont ceux de l'oncle de lord L.. Il m'aimait sur
le pied d'une personne telle que, selon lui, on devait être,
et s'il avait eu à changer d'opinion, cela l'aurait fort
dérangé. J'en aurais été fâchée comme de mourir avant lui. Il
avait besoin en quelque sorte que je vécusse, et besoin de
m'estimer.
On ne l'a jamais veillée. J'aurais voulu coucher dans sa
chambre, mais elle me dit que cela la gênerait. Le lit de
Fanny n'était séparé du sien que par une cloison qui s'ouvrait
sans effort et sans bruit: au moindre mouvement, Fanny se
réveillait et donnait à boire à sa maîtresse. Les dernières
nuits, je pris sa place, non qu'elle se plaignît d'être trop
souvent réveillée, mais parce que la pauvre fille ne pouvait
plus entendre cette voix si affaiblie, cette haleine si
courte, sans fondre en larmes. Cela ne me faisait certainement
pas moins de peine qu'à elle; mais je me contraignais mieux.
Avant-hier, quoique Mistriss fût plus oppressée et plus agitée
qu'auparavant, elle voulut avoir son concert du mercredi comme
à l'ordinaire; mais elle ne put se mettre au clavecin. Elle
fit exécuter des morceaux du _Messiah_ de Hændel, d'un _Miserere_
qu'on lui avait envoyé d'Italie, et du _Stabat Mater_ de
Pergolèse. Dans un intervalle, elle ôta une bague de son
doigt, et elle me la donna. Ensuite elle fit appeler James,
lui donna une boîte qu'elle avait tirée de sa poche, et lui
dit: Portez-la lui vous-même, et, s'il se peut, restez à son
service: c'est la place, et dites-le lui, James, que j'ai
longtemps ambitionnée pour moi. Je m'en serais contentée.
Après avoir eu quelques moments les mains jointes et les yeux
levés au ciel, elle s'est enfoncée dans son fauteuil, et a
fermé les yeux. Je lui ai demandé, la voyant très faible, si
elle voulait que je fisse cesser la musique; elle m'a fait
signe que non, et a retrouvé encore des forces pour me
remercier de ce qu'elle appelait mes bontés. La pièce finie,
les musiciens sont sortis sur la pointe des pieds, croyant
qu'elle dormait; mais ses yeux étaient fermés pour toujours.
Ainsi a fini votre Caliste, les uns diront comme une païenne,
les autres comme une sainte; mais les cris de ses domestiques,
les pleurs des pauvres, la consternation de tout le voisinage,
et la douleur d'un mari qui croyait avoir à se plaindre,
disent mieux que des paroles ce qu'elle était.
En me forçant, monsieur, à vous faire ce récit si triste, j'ai
cru en quelque sorte lui complaire et lui obéir; par le même
motif, par le même tendre respect pour sa mémoire, si je ne
puis vous promettre de l'amitié, j'abjure au moins tout
sentiment de haine.
_FIN_
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
1ère partie lettre 1: =étoit presque sûr= remplacé par =était
presque sûr=
lettre 6: =oublions-là= remplacé par =oublions-la=
lettre 7: =apprit à jouer= remplacé par =apprît à jouer=
lettre 10: =ne plus l'être= remplacé par =ne le plus être=
lettre 12: =comme des exemple d'austérité= remplacé =par comme
des exemples d'austérité=
lettre 14: =rien à craindre,= remplacé par =rien à craindre.=
lettre 15: =Demandez à Mademoiselle.= remplacé par =Demandez à
Mademoiselle,=
2ème partie: lettre 21: =Mais. Il n'y a point= remplacé par
=Mais. -- Il n'y a point=
lettre 21: =comment se porte Madame= remplacé par =comment se
porte madame=
lettre 21: =Harry B. son fils..= remplacé par =Harry B. son
fils.=
lettre 21: =The fair pénitent= remplacé par =The fair penitent=
lettre 21: =moments avec Caliste. Où voulez-vous= remplacé par
=moments avec Caliste. -- Où voulez-vous=
lettre 21: =Ah! ne répondez-pas= remplacé par =Ah! ne répondez
pas=