LETTRE XVII

Ma chère amie, vous m'avez fait encore plus de plaisir que

vous ne croyez, en me disant que la silhouette de Cécile vous

plaisait si fort, et que les récits du chevalier de *** vous

avaient donné tant d'envie de voir la fille et de revoir la

mère. Eh bien, il ne tient qu'à vous de les voir. Ma fille

perd sa gaieté dans la contrainte qu'elle s'impose. Si cela

durait plus longtemps, je craindrais qu'elle ne perdît sa

fraîcheur, peut-être sa santé. Depuis quelques jours je

méditais sur les moyens de prévenir un malheur qu'il m'est

affreux de craindre, et qu'il me serait impossible de

supporter. On ne me félicitait plus sur sa bonne grâce, on ne

me louait plus sur son éducation, sans me donner une envie de

pleurer que je ne surmontais pas toujours, et tout le temps

que j'étais seule, je le passais à imaginer un moyen de

distraire ma fille, de lui rendre le bonheur, de lui conserver

la santé et la vie; car mes craintes n'avaient point de

bornes. Je ne trouvais rien qui me satisfît. Il est de trop

bonne heure pour aller à la campagne. Si j'en avais loué une

dans cette saison, et que j'y fusse allée, quel propos

n'aurais-je pas fait tenir? Et même plus tard, si je l'avais

prise près de Lausanne, outre que c'aurait été bien cher, cela

n'aurait pas assez changé la scène; et plus loin, dans nos

montagnes ou dans la vallée du lac de Joux, ma fille, n'étant

plus sous les yeux du public, aurait été exposée aux

conjectures les plus injustes et les plus affligeantes. Votre

lettre est venue: toute incertitude a cessé. J'ai dit mon

dessein à ma fille. Elle accepte courageusement. Nous irons

donc vous voir, à moins que vous ne nous le défendiez; mais je

suis si persuadée que vous ne nous le défendrez pas, que je

vais annoncer notre départ, et louer ma maison à des étrangers

qui en cherchent une. Le régiment de *** est dans votre

voisinage. Je ne saurais en être fâchée pour mon cousin, parce

que lui-même en sera très aise, et j'en suis bien aise à cause

du Bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans rien

dire; si du moins, après notre départ, sentant ce qu'il a

perdu, il ne court pas sur nos pas, ne m'écrit point, ne

demande point à ses parents la permission de leur donner

Cécile pour belle fille, je me flatte que Cécile oubliera un

enfant si peu digne de sa tendresse, et qu'elle rendra justice

à un homme qui lui est supérieur à tous égards.

_Fin de la première partie_.

LETTRES

ECRITES DE LAUSANNE

Lettres écrites de Lausanne · 第 21 / 33 题