Eh bien, oui. Un joli jeune homme savoyard habillé en fille.
C'est assez cela. Mais n'oubliez pas, pour vous la figurer
aussi jolie qu'elle est, une certaine transparence dans le
teint, je ne sais quoi de satiné, de brillant que lui donne
souvent une légère transpiration: c'est le contraire du mat,
du terne, c'est le satiné de la fleur rouge des pois
odoriférants. Voilà bien à présent ma Cécile. Si vous ne la
reconnaissiez pas en la rencontrant dans la rue, ce serait
votre faute. Pourquoi, dites-vous, un gros cou? C'est une
maladie de ce pays, un épaississement de la lymphe, un
engorgement dans les glandes, dont on n'a pu rendre raison
jusqu'ici. On l'a attribué longtemps aux eaux trop froides, ou
charriant du tuf; mais Cécile n'a jamais bu que de l'eau
panée, ou des eaux minérales. Il faut que cela vienne de
l'air: peut-être du souffle froid de certains vents, qui font
cesser quelquefois tout-à-coup la grande chaleur. On n'a point
de goîtres sur les montagnes; mais, à mesure que les vallées
sont plus étroites et plus profondes, on en voit davantage et
de plus gros. Ils abondent surtout dans les endroits où l'on
voit le plus d'imbéciles et d'écrouelleux. On y a trouvé des
remèdes, mais point encore de préservatifs, et il ne me paraît
pas décidé que les remèdes emportent entièrement le mal et
soient sans inconvénient pour la santé. Je redoublerai de soin
pour que Cécile soit toujours garantie du froid de l'air du
soir, et je ne ferai pas autre chose; mais je voudrais que le
Souverain promît des prix à ceux qui découvriraient la nature
de cette difformité, et qui indiqueraient les meilleurs moyens
de s'en préserver. Vous me demandez comment il arrive qu'on se
marie quand on n'a à mettre ensemble que trente-huit mille
francs, et vous êtes étonnée qu'étant fille unique je ne sois
pas plus riche. La question est étrange. On se marie, parce
qu'on est un homme et une femme, et qu'on se plaît; mais
laissons cela, je vous ferai l'histoire de ma fortune. Mon
grand-père, comme vous le savez, vint du Languedoc avec rien;
il vécut d'une pension que lui faisait le vôtre, et d'une
autre qu'il recevait de la Cour d'Angleterre. Toutes deux
cessèrent à sa mort. Mon père fut capitaine au service de
Hollande. Il vivait de sa paye et de la dot de ma mère, qui
fut de six mille francs. Ma mère, pour le dire en passant,
était d'une famille bourgeoise de cette ville, mais si jolie
et si aimable, que mon père ne se trouva jamais pauvre ni mal
assorti avec elle; et elle en fut si tendrement aimée, qu'elle
mourut de chagrin de sa mort. C'est à elle, non à moi ni à son
père, que Cécile ressemble. Puisse-t-elle avoir une vie aussi
heureuse, mais plus longue! Puisse même son sort être aussi
heureux, dût sa carrière n'être pas plus longue! Les six mille
francs de ma mère ont été tout mon bien. Mon mari avait quatre
frères. Son père donna à chacun d'eux dix mille francs quand
ils eurent vingt-cinq ans: il en a laissé encore dix mille aux
quatre cadets; le reste à l'aîné avec une terre estimée
quatre-vingt mille francs. C'était un homme riche pour ce
pays-ci, et qui l'aurait été dans votre province; mais quand
on a cinq fils, et qu'ils ne peuvent devenir ni prêtres ni
commerçants, c'est beaucoup de laisser à tous de quoi vivre.
La rente de nos vingt-six ou trente-huit mille francs suffit
pour nous donner toutes les jouissances que nous désirons;
mais vous voyez qu'on n'épousera pas Cécile pour sa fortune.
Il n'a pourtant tenu qu'à moi de la marier... Non, il n'a pas
tenu à moi; je n'aurais pu m'y résoudre, et elle-même n'aurait
pas voulu. Il s'agissait d'un jeune ministre son parent du
côté de ma mère, d'un petit homme pâle et maigre, choyé,
chauffé, caressé par toute sa famille. On le croit, pour
quelques mauvais vers, pour quelques froides déclamations, le
premier littérateur, le premier génie, le premier orateur de
l'Europe. Nous fûmes chez ses parents, ma fille et moi, il y a
environ six semaines. Un jeune lord et son gouverneur, qui
sont en pension dans cette maison, passèrent la soirée avec
nous. Après le goûté, on fit des jeux d'esprit; ensuite on
joua à colin-maillard, ensuite au loto. Le jeune Anglais est
en homme ce que ma fille est en femme, c'est un aussi joli
villageois anglais que Cécile est une belle villageoise du
Pays-de-Vaud. Il ne brilla pas aux jeux d'esprit, mais Cécile
eut bien plus d'indulgence pour son mauvais français que pour
le fade bel esprit de son cousin, ou, pour mieux dire, elle ne
prit point garde à celui-ci; elle s'était faite la gouvernante
et l'interprète de l'autre. A colin-maillard vous jugez bien
qu'il n'y eut point de comparaison entre leur adresse; au
loto, l'un était économe et attentif, l'autre distrait et
magnifique. Quand il fut question de s'en aller: _Jeannot_, dit
la mère, _tu ramèneras la Cécile; mais il fait froid, mets ta
redingote, boutonne-la bien_. La tante lui apporta des
galoches. Pendant qu'il se boutonnait comme un porte-manteau,
et semblait se préparer à un voyage de long cours, le jeune
Anglais monte l'escalier quatre à quatre, revient comme un
trait avec son chapeau, et offre la main à Cécile. Je ne pus
pas m'empêcher de rire, et je dis au cousin qu'il pouvait se
désemmaillotter. Si auparavant son sort auprès de Cécile eût
été douteux, ce moment le décidait. Quoiqu'il soit fils unique
de riches parents, et qu'il doive hériter de cinq ou six
tantes, Cécile n'épousera pas son cousin le ministre; ce
serait Agnès et le corps mort: mais, au lieu de ressusciter,
il pourrait devenir plus mort. Ce corps mort a un ami très
vivant, ministre aussi, qui est devenu amoureux de Cécile pour
l'avoir vue deux ou trois fois chez la mère de son ami. C'est
un jeune homme de la vallée du lac de Joux, beau, blond,
robuste, qui fait fort bien dix lieues par jour, qui chasse
plus qu'il n'étudie, et qui va tous les dimanches prêcher à
son annexe, à une lieue de chez lui; en été sans parasol, et
en hiver sans redingote ni galoches: il porterait au besoin
son pédant petit ami sur le bras. Si ce mari convenait à ma
fille, j'irais de grand coeur vivre avec eux dans une cure de
montagne; mais il n'a que sa paye de ministre pour toute
fortune, et ce n'est pas même la plus grande difficulté: je
crains la finesse montagnarde, et Cécile s'en accommoderait
moins que toute autre femme; d'ailleurs mes beaux-frères, ses
tuteurs, ne consentiraient jamais à une pareille alliance; et
moi-même je n'y consentirais qu'avec peine. La noblesse, dans
ce pays-ci, n'est bonne à rien du tout, ne donne aucun
privilège, aucun droit, aucune exemption; mais si cela la rend
plus ridicule chez ceux qui ont de la disposition à l'être,
cela la rend plus aimable et plus précieuse chez un petit
nombre d'autres. J'avoue que j'ai ces autres dans la tête
plutôt que je ne les connais. J'imagine des gens qui ne
pensent devenir ni chanoines, ni chevaliers de Malte, et qui
paient tous les impôts, mais qui se sentent plus obligés que
d'autres à être braves, désintéressés, fidèles à leur parole;
qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une
action lâche; qui croient avoir reçu de leurs ancêtres, et
devoir remettre à leurs enfants, une certaine fleur d'honneur
qui est à la vertu ce qu'est l'élégance des mouvements, ce
qu'est la grâce, à la force et à la beauté; qui conservent ce
vernis avec d'autant plus de soin qu'il est moins
définissable, et qu'eux-mêmes ne savent pas bien ce qu'il
pourrait supporter sans être détruit ou flétri. C'est ainsi
que l'on conserve une fleur délicate, un vase précieux. C'est
ainsi qu'un ami bien ami ne donne rien au hasard quand il
s'agit de son ami, qu'une femme ou une maîtresse bien fidèle
veille même sur ses pensées. Adieu, je vais m'amuser à rêver
aux belles délicates choses que je viens de vous dire. Je
souhaite qu'elles vous fassent aussi rêver agréablement.
P.-S. Peut-être ce que j'ai dit est-il vieux comme le monde,
et je le trouve même de nature à n'être pas neuf: mais
n'importe; j'y ai pris tant de plaisir, que j'ai peine à ne
pas revenir sur la même idée, et à ne pas vous la détailler
davantage. Ce privilège de la noblesse, qui ne consisterait
précisément que dans une obligation de plus, et plus stricte
et plus intimement sentie; qui parlerait au jeune homme plus
haut que sa conscience, et le rendrait scrupuleux malgré sa
fougue; au vieillard, et lui donnerait du courage malgré sa
faiblesse: ce privilège, dis-je, m'enchante, m'attache et me
séduit. Je ne puis souffrir que cette classe, idéale peut-être,
de la société, soit négligée par le Souverain, qu'on la
laisse oubliée dans l'oisiveté et dans la misère; car si elle
s'enrichit par un mariage d'argent, par le commerce, par des
spéculations de finance, ce n'est plus cela: la noblesse
devient roturière, ou, pour parler plus juste, ma chimère
s'évanouit.