PRÉFACE

Le Bureau international du Travail a, dès son origine, porté son

attention sur les conditions du travail dans la Russie des Soviets. Son

service des «Études russes», constitué d'abord sous la direction du

Docteur Guido Pardo, et composé de quelques spécialistes de ces études,

a réuni, depuis deux ans, une documentation abondante. Cette

documentation avait été mise par le Conseil d'administration du Bureau à

la disposition de la Conférence de Gênes. Elle a servi à répondre aux

demandes d'informations que des experts de différents pays nous avaient

adressées. Elle servira à un exposé d'ensemble sur les conditions du

travail en Russie qui sera le complément du _Questionnaire méthodique_

déjà publié par nous en 1920.

Mais, à l'heure où des négociations se poursuivent entre les différents

pays d'Europe et la Russie pour la restauration économique de ce pays et

pour le rétablissement de relations commerciales et industrielles avec

lui, il nous a semblé qu'il pouvait être utile de mettre immédiatement à

la disposition et des négociateurs et du public un bref tableau,

strictement objectif et documentaire, des prescriptions législatives qui

régissent l'industrie et le travail dans la Russie des Soviets.

Il est à peine besoin de justifier l'intérêt d'une telle publication.

Elle a été distribuée en épreuves aux sous-commissions de la Conférence

de La Haye. Les président et rapporteurs de cette Conférence ont bien

voulu publiquement remercier le Bureau du précieux concours qu'il leur

avait ainsi apporté.

Il nous suffira de rappeler en quelques mots quels problèmes

actuellement posés devant les gouvernements et rentrant dans la

compétence du Bureau international du Travail ont inspiré et déterminé

le plan de la présente étude.

* * * * *

Le Conseil suprême réuni à Cannes en janvier 1922 avait stipulé que le

relèvement économique de la Russie avec l'aide de l'Europe ne serait

possible que si le Gouvernement des Soviets acceptait un certain nombre

de conditions.

Les conditions, concernant à la fois les dettes et l'établissement

d'industries étrangères en Russie, ainsi que le régime du travail dans

ces industries, et que les États alliés ont crues indispensables, ont

été formulées par la Commission des experts qui a siégé à Londres du 20

au 28 mars 1922.

Rappelons brièvement les plus importantes de ces conditions qui ont

trait à l'industrie étrangère ou au travail:

Aux termes des conclusions de la Commission, «des mesures efficaces

seront nécessaires pour assurer la liberté d'action des employeurs et

des employés ainsi que la protection de leurs opérations industrielles

et de leurs capitaux» (Section I. Préambule).

«Les étrangers séjournant en Russie devront être exempts de toute espèce

de service obligatoire ainsi que de toutes contributions, quelles

qu'elles soient, imposées en remplacement des services personnels» (art.

10).

«Les étrangers devront jouir de toute la protection et de tous les

droits et facilités qui leur seront nécessaires pour pouvoir se livrer à

tous commerce, profession ou occupations autorisés en conformité avec la

pratique ordinaire des États; ils ne devront être soumis à aucune mesure

de discrimination ni à aucune restriction en raison de leur nationalité.

Ils ne devront pas être contraints de s'affilier à aucune organisation

locale» (art. 12). «Aucune discrimination au détriment des ouvriers

employés dans des entreprises appartenant à des étrangers ou dirigées

par des étrangers ne sera faite en ce qui concerne le service militaire

ou le travail obligatoire; aucune taxe de remplacement ne devra être

imposée à cet égard» (art. 13).

«Les étrangers devront avoir les facilités appropriées pour voyager par

les chemins de fer, routes et voies d'eau en Russie, ainsi que pour y

faire transporter leurs biens et marchandises» (art. 14).

«Les étrangers qui entreront en Russie pour y exercer leur profession,

commerce, industrie ou métier, seront libres d'importer les vivres,

vêtements et outillage qui leur seront personnellement nécessaires et

qui ne pourront faire l'objet d'aucune sorte de réquisition» (art. 22).

«Ils pourront, dans les mêmes conditions, importer les vivres et

vêtements pour l'usage exclusif du personnel et des ouvriers employés

par eux, tant russes qu'étrangers; il en sera de même notamment pour les

médicaments, objets de pansements, etc., dont ils auront besoin pour

eux-mêmes et pour leur personnel» (art. 22).

Enfin, en ce qui concerne spécialement les conditions du travail et

l'activité des entreprises des étrangers, la Commission des experts à

Londres propose: «Les entreprises appartenant à des étrangers ou

dirigées par eux seront exploitées dans des conditions de complète

liberté, y compris la liberté d'engagement et de congédiement des

ouvriers, sous réserve de l'application des lois d'hygiène et de

travail, conformément à la pratique générale des autres pays. En cas de

besoin, les salaires seront fixés par des commissions paritaires» (art.

25).

* * * * *

On sait comment se déroula la Conférence de Gênes.

Elle n'eut pas le loisir d'aborder en détail les questions contenues

dans le rapport des experts de Londres. En particulier, même dans les

memoranda échangés entre les délégations, il ne fut pas question du

paragraphe 25 qui concernait directement les conditions du travail.

À La Haye, les négociations ont repris et se sont poursuivies pendant

quelques semaines sans aboutir encore à des ententes précises. Mais la

porte est demeurée ouverte. Tôt ou tard, le problème des conditions du

travail dans les entreprises étrangères qui pourront se reconstituer en

Russie devra être abordé.

Dans quelles conditions pourra-t-il l'être?

Dans quelle mesure, étant donné les principes de sa législation, le

Gouvernement des Soviets acceptera-t-il les conditions posées par les

experts ou des conditions analogues?

Dans quelle mesure ces conditions s'adapteront-elles à la législation

existante; ou dans quelle mesure, au contraire, de véritables

dérogations devront-elles être prévues?

Par quelles garanties la «pratique générale des autres pays» dont il est

question à l'article 25 devra-t-elle être assurée? Et comment, en

particulier, le respect des principes généraux consacrés dans la partie

XIII du traité de paix sera-t-il obtenu?

Autant de questions dans lesquelles il ne nous appartient pas d'entrer

ici.

Mais il est absolument indispensable, pour qu'elles soient traitées avec

certitude et chance de solution, qu'une connaissance, la plus exacte

possible, des conditions générales de la législation soviétique soit

possédée par les négociateurs.

Le présent travail a précisément pour but de contribuer à cette

connaissance.

* * * * *

Tous ceux qui ont cherché à réunir sur la législation soviétique

quelques documents précis se rendront compte de la difficulté immense

d'un pareil effort. Non seulement la législation soviétique a été en

elle-même et de tout temps incertaine et mouvante; non seulement la

conception même de la loi ne semble pas en ce pays parfaitement

équivalente à celle qu'on en a dans les autres pays; mais encore la

nouvelle politique économique du Gouvernement a modifié profondément

toutes les précédentes dispositions depuis mars 1921.

Quelles sont celles des anciennes conditions établies au temps du

communisme intégral qui subsistent encore aujourd'hui? Qu'est-ce qui a

été supprimé? Quelles règles nouvelles ont été créées?

C'est seulement après avoir tenté cette analyse que l'on pourra

présenter un tableau à peu près exact des conditions générales de

l'industrie et du travail en Russie.

* * * * *

Les données et les informations fournies dans la présente brochure sont

prises uniquement aux sources soviétiques, actes législatifs ou

statistiques reproduits sans aucun commentaire ni critique.

Il nous a paru impossible de tenter même de préciser jusqu'à quel point

telle loi est appliquée ou ne l'est pas. L'intérêt, nous le répétons,

n'est pas là. Il est seulement de fournir, à ceux qui cherchent à

garantir à la fois les droits des travailleurs étrangers et russes et

les droits des employeurs étrangers, la possibilité ou d'utiliser la

législation soviétique actuelle, ou de demander les dérogations

nécessaires.

La politique du Gouvernement des Soviets ayant eu plus que jamais, dans

la dernière période, ce caractère changeant et mouvant que nous

signalions tout à l'heure; la juridiction concernant l'industrie et les

conditions du travail se transformant à tout instant, un nouveau code du

travail étant encore en préparation à l'heure actuelle, il est bien

certain que toute étude de la nature de celle que nous présentons ici ne

peut avoir qu'un caractère tout à fait provisoire.

Nous spécifions que notre information comprend tous les documents

législatifs, dispositions législatives ou réglementaires jusqu'au milieu

d'avril, parfois jusqu'au début de mai 1922. Elle donnera néanmoins une

compréhension suffisante de la nouvelle politique du Gouvernement des

Soviets.

Si cet effort est reconnu utile, des publications ultérieures

compléteront le présent exposé.

Nous ne donnons dans la présente brochure aucune indication sur la vaste

bibliographie qui a pu être utilisée. Presque en même temps que le

présent volume paraîtra une bibliographie méthodique également élaborée

par nous. Nous nous sommes contentés ici de renvoyer exclusivement aux

actes législatifs.

L'organisation de l'industrie et les conditions du travail dans la Russie des Soviets · 第 10 / 89 题