--Ah! oui. Parfaitement. C’est bon, Wait. Portez votre sac sur l’avant.
Soudain, les yeux du noir roulèrent comme affolés, chavirèrent,
devinrent tout blancs. Il porta la main à son flanc et toussa deux fois,
d’une toux métallique, creuse et formidablement sonore. Cela résonna
comme deux explosions dans une crypte, le dôme du ciel en retentit et
les parois en fer du navire parurent vibrer à l’unisson, puis il se mit
en marche vers l’avant avec les autres. Les officiers, attardés près de
la porte du carré, purent l’entendre dire:
--N’y a pas quelqu’un pour me donner un coup de main? J’ai un coffre et
un sac.
Ces mots d’intonation égale et sonore portèrent sur toute l’étendue du
navire. Le ton de la question bannissait toute velléité de refus. Les
pas pressés et courts d’hommes portant un fardeau s’éloignèrent vers
l’avant, mais la haute taille du nègre demeura près du grand panneau
entouré d’auditeurs plus petits. On l’entendit de nouveau demander:
--Votre cuisinier est-il un gentleman de couleur?--Puis un «Ah! H’m»
déçu et désapprobateur accueillant l’information que le cuisinier ne se
trouvait être qu’un homme blanc. Pourtant, comme ils descendaient tous
ensemble vers le gaillard d’avant, il daigna passer la tête par la porte
de la cuisine et claironner un magnifique: «Bonjour, docteur!» qui fit
vibrer les casseroles. Dans la demi-obscurité, le cuisinier somnolait
sur le coffre à charbon. Il sauta en l’air comme cinglé par un fouet et
bondit sur le pont sans y voir autre chose que des dos qui s’en
allaient, secoués par des rires. Plus tard, lorsqu’on le mettait sur le
chapitre de ce voyage, il avait coutume de dire: «Le pauvre diable
m’avait fait peur. J’ai cru voir Satan en personne.» Voilà sept ans que
le cuisinier naviguait sur le même bord avec le même capitaine. C’était
un homme à tournure d’esprit sérieuse, pourvu d’une femme et de trois
enfants. Il jouissait de leur société un mois sur douze en moyenne. En
ces occasions, il menait sa famille à l’église deux fois chaque
dimanche. A la mer, il s’endormait tous les soirs, sa lampe brûlant
claire, sa pipe aux dents et sa Bible ouverte à la main. Il fallait
qu’on allât, pendant la nuit, éteindre la lumière et retirer le livre de
ses mains et la pipe de sa bouche.
--Car, se plaignait Belfast agacé, bête de vieux coq, tu finiras par
avaler ta bouffarde un beau soir, et nous n’aurons plus de cuisinier.
--Ah! fils, je suis prêt à répondre à l’appel du Créateur... je voudrais
que vous le soyez tous, répondait l’autre avec une mansuétude sereine, à
la fois imbécile et touchante.
Belfast à la porte de la cuisine trépignait d’énervement:
--Saint idiot, va. J’ai pas envie que tu meures, hurlait-il en levant un
visage furieux, des lèvres tordues, des yeux tendres. Y a pas de presse.
Sacré vieil hérétique à tête de bois, le diable t’aura assez tôt. Mais
pense à nous..., à nous..., à Nous!
Et il s’en allait piaffant, en lançant un jet de salive, dégoûté,
crispé; tandis que l’autre franchissait le seuil une poêle à la main,
noir, fumant, placide, pour suivre d’un sourire supérieur, plein de
pieuse suffisance, le dos de son «drôle de petit corps» tout frémissant
de colère. C’étaient de grands amis.
M. Baker, nonchalamment appuyé contre le bordage reniflait l’humidité de
la nuit en compagnie du lieutenant.
--De beaux grands gars, ces nègres des Antilles, il y en a... Hou!
N’est-ce pas? Un beau gars celui-là, monsieur Creighton. On le sentirait
au bout d’une amarre. Hein? Hou! Je le prendrai dans ma bordée.
Probable.
Le lieutenant, jeune homme blond, d’allure distinguée, pourvu d’un
visage énergique et d’un physique superbe, observa tranquillement que
c’est bien à quoi il s’attendait. Son ton laissait percer une pointe
d’amertume que M. Baker, brave homme, prit à cœur de raisonner.
--Voyons, voyons, jeune homme, dit-il, grognant entre chaque mot.
Voyons, il ne faut pas être trop gourmand. Vous avez eu ce grand Finnois
dans votre bordée tout l’autre voyage. Je veux être juste. Je vous
laisse ces deux jeunes Scandinaves et moi... Hou! je prends le nègre et
aussi... Hou! ce marchand de mouron crâneur à redingue noire. Faudra
qu’il... Hou! marche droit ou mon... Hou!... nom n’est pas Baker. Hou!
Hou! Hou!
Il grogna trois fois de suite, férocement. C’était un tic à lui cette
habitude de grogner entre ses mots et à la fin des phrases. Un beau
grognement appuyé, décisif, qui allait bien avec l’accent de menace dont
il articulait les syllabes, avec son torse lourd au cou de bœuf, sa
dégaine saccadée et roulante; avec sa large face couturée, ses yeux
droit posés et sa bouche sardonique. Mais dès longtemps ce tic avait
perdu son effet sur l’équipage.
On aimait le second; Belfast, qu’il affectionnait et qui le savait,
l’imitait derrière son dos ou presque. Charley, mais plus prudemment,
parodiait sa démarche. Certaines de ses phrases avaient pris rang de
dictons établis et quotidiens sur le gaillard d’avant. Comble de
popularité! De plus tous s’accordaient à convenir qu’à l’occasion le
second pouvait «river son clou à un type», en vrai style américain.
A présent il donnait ses derniers ordres:
--Hou...! Toi, Knowles!... Fais monter tout le monde à quatre heures. Je
veux... Hou!... virer à pic avant l’arrivée du remorqueur. Ouvrez l’œil
pour le capitaine. Je me couche tout habillé... Hou!... Appelez-moi
quand vous verrez l’embarcation arriver. Hou! Hou!... Le patron aura
pour sûr quelque chose à me dire quand il viendra à bord, observa-t-il à
Creighton. Allons, bonsoir... Hou! La journée sera longue demain...
Hou!... Mieux vaut se coucher tôt. Hou! Hou!
Une bande de lumière raya d’un éclair la noirceur du pont; une porte
claqua et M. Baker disparut dans sa cabine bien rangée. Le jeune
Creighton restait appuyé au bastingage, l’œil rêveur plongeant dans la
nuit orientale. Il y suivait la perspective d’un chemin creux dans la
campagne, des rais de soleil dansant sur des feuilles bougeuses. Il
voyait frémir des rameaux de vieux arbres dont l’arche encadrait le
tendre et caressant azur d’un ciel d’Angleterre. Et, sous l’arceau des
branches, une jeune fille, en robe claire, souriant sous son ombrelle,
semblait debout au seuil même du tendre ciel.
A l’autre bout du navire, le poste d’équipage, où ne brûlait plus qu’une
lampe, s’endormait, vide obscur traversé de souffles sonores et de
brusques soupirs.
La double rangée de couchettes bâillaient, toutes noires, comme des
tombes habitées par des morts inquiets. Çà et là un rideau demi-tiré de
cretonne aux fleurs criardes marquait la place d’un sybarite. Une jambe
pendait d’un lit, très blanche et inanimée. Un bras tendait au plafond
une paume noire où se recourbaient à demi de gros doigts. Deux légers
ronflements dialoguaient en contretemps baroque. Singleton, le torse
encore nu--le vieillard souffrait fort d’éruptions de chaleur--se tenait
le dos au frais dans l’embrasure, les bras croisés sur sa poitrine
historiée. Sa tête touchait les poutres du pont supérieur. Le nègre à
demi dévêtu était occupé à larguer l’amarrage de son coffre et à étendre
sa literie sur une couchette haute. En chaussettes, il promenait sans
bruit sa haute taille, une paire de bretelles lui battant aux talons.
Parmi les ombres des épontilles et du beaupré, Donkin mâchait un quignon
de biscuit dur, assis à même le pont, les orteils en l’air, les yeux
mobiles; il tenait le biscuit à pleine poignée devant sa bouche et y
mordait à mâchoires rageuses. Des miettes tombaient entre ses jambes
écartées. Puis il se leva.
--Où est l’eau? demanda-t-il d’une voix contenue.
Singleton, sans parler, fit un geste de sa forte main où charbonnait une
pipe courte. Donkin se pencha, but au gobelet d’étain, éclaboussant les
planches, se retourna et aperçut le nègre qui le regardait par-dessus
l’épaule, calme, de très haut. L’autre se rapprocha de côté.
--En v’là un sacré souper, siffla-t-il avec amertume. Mon chien chez
nous n’en voudrait pas. C’est assez bon pour nous autres. Du propre un
gaillard d’avant pareil pour un grand navire... Pas un fichu morceau de
bidoche dans les gamelots. J’ai visité tous les caissons.
Le nègre le dévisagea de l’œil d’un homme auquel on adresse la parole à
l’improviste en un idiome étranger. Donkin changea de ton.
--Passe-moi une carotte de tabac, camarade, fit-il confidentiellement.
Il y a un mois que je n’ai fumé ni chiqué. Ça me fait besoin à en
devenir fou. Un bon mouvement, vieux!
--Vous êtes familier, dit le nègre. Je n’aime pas ça.
Donkin tressauta et se laissa tomber assis, de surprise, sur un coffre
voisin.
--Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, continua James Wait, en
modérant son baryton bien timbré. Le voilà, votre tabac.
Puis, après une pause, il demanda:
--Quel navire?
--_Golden State_, bafouilla Donkin en mordant à même au tabac.
Le nègre siffla tout bas.
--Déserté? dit-il courtement.
Donkin fit signe que oui, la joue bombant.
--Oui, j’ai foutu le camp, mâchonna-t-il. Ils avaient tué à coups de
botte un gars de Dago ce passage-ci, mon tour aurait suivi. Je me suis
tiré.
--Laissé votre gréement derrière?
--Gréement et sous, répondit Donkin en élevant la voix. J’ai rien. Pas
d’habits, pas de lit. Y a ici un petit bancal d’Irlandais qui m’a passé
une couverte. Paraît qu’il faudra me coucher dans le petit foc ce soir.
Il sortit traînant derrière lui la couverture par un coin. Singleton,
sans un regard, s’écarta légèrement pour le laisser passer. Le nègre
serra ses hardes de terrien et en tenue propre de travail s’assit sur
son coffre, un bras allongé par-dessus ses genoux. Après avoir dévisagé
Singleton quelque temps, il demanda pour la forme:
--Quelle espèce de navire, c’est-il? Pas mauvais? Hein?
Singleton ne bougea pas. Longtemps après il dit, le visage immobile:
--Le navire? Les navires sont tous bons. Mais c’est les hommes...
Il continua de fumer en un profond silence. La sagesse d’un demi-siècle
passé à écouter le tonnerre des vagues avait inconsciemment parlé par
ses vieilles lèvres. Le chat ronronnait sur le cabestan. Alors James
Wait eut une quinte de toux raclante et rugissante, qui le secoua, le
ballotta comme un ouragan et le jeta haletant, les yeux hors la tête, de
tout son long sur son coffre. Plusieurs hommes se réveillèrent. L’un,
d’une voix endormie, cria de sa couchette: «Zut! En v’là un potin!»--«Je
suis enrhumé», souffla Wait.--«Enrhumé que tu dis, grommela l’homme, je
parierais pour plus que ça...»--«Ça vous plaît à dire», répondit le
nègre soudain dressé, sa hauteur et son dédain reparus. Il grimpa dans
sa couchette et recommença de tousser avec persistance, tandis qu’il
allongeait le cou pour surveiller d’un œil sévère le poste d’équipage.
Nulle protestation ne s’éleva plus. Il retomba sur l’oreiller et on put
entendre le sifflement rythmé de son haleine pareille à celle d’un homme
oppressé par un mauvais rêve.
Singleton se tenait dans l’embrasure face à la lumière, le dos aux
ténèbres. Et seul dans la vide pénombre du gaillard d’avant endormi, il
apparaissait plus grand, colossal, très vieux; vieux comme le Temps,
père des choses, lui-même, venu là, dans ce lieu plus muet qu’un
sépulcre, contempler d’un œil patient la courte victoire du sommeil
consolateur. Il n’était pourtant qu’un fils du temps, relique solitaire
d’une génération dévorée et dont on ne se souvenait plus. Il se tenait
là, vigoureux encore, sans pensée comme toujours; entre son vaste passé
vide et le néant de son avenir, ses impulsions d’enfant et ses passions
d’homme déjà mortes sous son sein tatoué. Les hommes capables de
comprendre son silence avaient disparu, ceux-là qui avaient su le secret
d’exister par-delà la vie et devant la face de l’éternité. Ils avaient
été forts, de la force de ceux qui ne connaissaient ni le doute, ni
l’espérance. Ils avaient été impatients et endurants, turbulents et
dévoués, insoumis et fidèles. Des personnes bien intentionnées avaient
tenté de représenter ces hommes geignant sur chaque bouchée de leur
pain, ne se mettant à la tâche que par crainte pour leurs vies. En
vérité, ç’avait été des familiers du labeur, de la privation, de la
violence et de la débauche, mais qui ne connaissaient pas la crainte et
n’entretenaient point de haine dans leurs cœurs. Durs à mener, mais
faciles à séduire; muets toujours, mais assez mâles pour mépriser en
leur âme les sensibleries bavardes qui déploraient la dureté de leur
sort. Sort unique et le leur; la force de le subir leur paraissait
privilège d’élus! Leur génération aurait vécu sans s’être plainte ou
ménagée, sans avoir connu la douceur des affections ni le refuge d’un
foyer, et serait morte, libre de l’obscure menace d’un étroit tombeau.
C’étaient les enfants toujours jeunes de la mer mystérieuse. Leurs
successeurs ne sont que les enfants grandis d’une terre mécontente.
Moins débridés mais moins innocents; moins profanes mais moins croyants
aussi peut-être, s’ils ont appris à parler, ils ont appris de même à
geindre. Mais les autres, les forts, les silencieux, modestes, courbés
et solides, avaient ressemblé aux cariatides de pierre qui soutiennent
dans la nuit les salles resplendissantes d’un édifice glorieux. Ils sont
loin à présent, et cela ne fait rien. La mer comme la terre sont
infidèles à leurs fils. Une vérité, une fois, une génération d’hommes
passe, on l’oublie, et cela ne fait rien! Excepté peut-être au petit
nombre de ceux qui crurent à cette vérité, confessèrent cette foi ou
chérirent ces hommes-là.
Une brise se levait. Le navire évita, et soudain sous une risée plus
forte, le baland de la chaîne entre le guindeau et le manchon d’écubier
tinta, glissa d’un pouce et se souleva doucement du pont, suggérant
d’une manière saisissante l’idée d’une vie insoupçonnée cachée dans les
molécules du fer. Dans l’écubier, les chaînons grinçants faisaient à
travers le navire le gémissement d’un homme soufflant sous un fardeau.
La tension se prolongea jusqu’au guindeau, la chaîne raidie comme une
corde vibra, et le manche du frein d’arrêt bougea en secousses brèves.
Singleton s’avança.
Jusque-là, il était demeuré méditatif et sans pensée, plein de calme et
vide d’espoir, face austère et unie, enfant de soixante ans, fils de la
mer mystérieuse. Six mots auraient exprimé toutes ses pensées depuis le
berceau, mais le mouvement de ces choses, qui formaient part aussi
intime de son être que son cœur battant, fit passer un éclair d’alerte
intelligence sur la sévérité de ses traits âgés. La flamme de la lampe
vacillait et le vieillard, fronçant la broussaille de ses sourcils, se
pencha sur le frein, vigilant et immobile dans la folle sarabande des
ombres dansantes. Bientôt, le navire obéissant à l’appel de son ancre,
courut dessus légèrement, la chaîne mollit. Soulagée, elle fléchit et
après un balancement imperceptible tomba d’un choc sonore sur les
planches de bois dur. Singleton saisit le bras haut du levier et, d’une
violente jetée de corps en avant, obtint un demi-tour de plus du frein
de serrage. Il se redressa, respira largement et resta quelque temps à
fixer d’un œil irrité le puissant et compact attirail vautré sur le pont
à ses pieds, comme un monstre bizarre, prodigieux et dompté.
--Toi..., tiens bon! lui grogna-t-il en maître dans l’inculte
broussaille de sa barbe blanche.
Le lendemain, à l’aurore, le _Narcisse_ appareilla. Une brume légère
estompait l’horizon. Au large, l’espace immesuré de l’eau plane gisait,
étincelant comme un pavé de pierreries et vide comme le ciel. Le petit
remorqueur noir s’écarta du côté du vent comme d’usage, puis largua
l’amarre et, machine stoppée, hésita un moment le long de la hanche
tandis que, svelte et longue, la coque du navire s’ébranlait lentement
sous ses huniers. La toile lâche s’enfla de brise, arrondit mollement
des contours pareils à des blancs nuages légers pris dans le filet du
gréement. Puis les voiles furent bordées, les vergues hissées et le
vaisseau devint une haute et solitaire pyramide glissant dans l’éclat de
sa blancheur à travers la lumineuse buée. Le remorqueur fit demi-tour
dans son sillage et s’en alla vers la terre. Vingt-six paires d’yeux
suivirent au ras de l’eau son arrière trapu rampant nonchalamment sur la
houle lisse entre ses deux roues qui tournaient vite, battant l’eau à
coups pressés et rageurs. On eût dit un énorme cafard aquatique, surpris
par la lumière, ébloui de soleil et s’évertuant en efforts pénibles pour
regagner l’ombre lointaine de la côte. Il en resta une traînée de lente
fumée au ciel et deux raies d’écume vite effacées sur l’eau. A la place
où il avait stoppé s’élargissait une tache noire et ronde de suie qui
ondulait selon la houle, marquant, semblait-il, la place souillée d’un
repos impur.
Laissé à soi-même, le _Narcisse_, cap au sud, parut dressé,
resplendissant et comme immobile entre la mer sans repos et le mouvant
soleil. Des flocons d’écume filèrent le long de ses flancs; l’eau le
heurta de flots rapides; la terre glissa hors de vue, lentement effacée;
quelques oiseaux planèrent en criant, les ailes étendues, au-dessus des
pommes balancées des mâts. Mais, bientôt, la côte disparut, les oiseaux
s’envolèrent, la voile pointue d’une _dhow_ arabe faisant route vers
Bombay monta triangulaire et droite sur le fil net de l’horizon, demeura
un peu, tout de suite évanouie comme un mirage. Puis le sillage du
navire s’étira, inflexible et long, à travers un jour d’immense
solitude. Le soleil couchant, son disque brûlant à même les flots,
flamboya cramoisi sous la noirceur de lourdes nuées de pluie. Le grain
du couchant arrivant en poupe se fondit en le bref et cinglant déluge
d’une averse. Le vaisseau en demeura luisant de la pomme des mâts à la
flottaison, les voiles assombries. Il courait largue à présent devant le
souffle égal de la mousson, ses ponts dégagés pour la nuit, et, fidèle,
à sa suite, bruissait le monotone et soutenu fouettement des vagues mêlé
au brouhaha étouffé des hommes rassemblés à l’arrière pour le réglage
des quarts, à la plainte courte d’une poulie dans la mâture ou, parfois,
à quelque plus fort soupir de la brise.
M. Baker, sortant de sa cabine, jeta brièvement le premier nom du rôle
d’appel avant de refermer la porte derrière lui. Il allait prendre
charge du pont. Pendant le voyage de retour, d’après un vieil usage
maritime, le premier officier prend le premier quart nocturne, de huit
heures à minuit. C’est pourquoi M. Baker, après avoir entendu le dernier
«présent!» dit bourrument: «Relevez à la barre et à la veille» et grimpa
d’un pas lourd l’échelle de poupe du côté du vent. Bientôt après, M.
Creighton descendit, sifflant tout bas et entra dans sa cabine. Sur le
pas de la porte, le steward flânait en pantoufles, méditant, les manches
de sa chemise roulées jusqu’aux aisselles. Sur le pont, à l’avant, le
coq qui refermait les portes du rouf avait une altercation avec le jeune
Charley au sujet d’une paire de chaussettes. On entendait sa voix qui
s’élevait dramatiquement de l’ombre:
--Tu ne vaux pas qu’on te rende service. Je te les ai fait sécher et tu
viens te plaindre des trous, en jurant par-dessus le marché! à ma barbe!
Si je n’étais pas un chrétien--ce que tu n’es pas toi, jeune ruffian--je
te mettrais un pain sur la figure... Fiche-moi le camp!
Par groupes de deux ou trois, des hommes se tenaient debout, pensifs, ou
marchaient, silencieux, le long des pavois de mi-pont. Le premier jour
d’activité d’un voyage retombait à la paix monotone des routines
retrouvées. A l’arrière, sur la dunette, M. Baker marchait, traînant les
semelles et grognant tout seul dans l’intervalle de ses pensées. A
l’avant, l’homme de veille, debout entre les pattes des deux ancres,
fredonnait un air qui ne finissait pas, l’œil dûment rivé sur la route,
en un regard sans pensée. Une multitude d’étoiles, essaimant de la nuit
claire, peuplèrent le vide du ciel. Elles scintillaient, comme vivantes,
au-dessus des flots; elles entouraient le navire en marche de toutes
parts; plus intenses que les yeux d’une foule attentive et plus
inscrutables que les âmes au fond des regards humains.
Le voyage était commencé; le navire, comme un fragment détaché de la
terre, fuyait, frêle planète solitaire et rapide. Alentour, les abîmes
du ciel et de la mer joignaient leurs inatteignables frontières. Une
vaste solitude ronde se mouvait avec le navire, toujours changeante et
toujours pareille en son aspect à jamais monotone et majestueux. De
temps en temps, quelque autre voile blanche vagabonde, chargée de vies
humaines, apparaissait au loin, puis s’effaçait, tendue vers son propre
destin. Le soleil éclairait leur course tout le jour et, chaque matin,
rouvrait, brûlant et rond, l’œil inassouvi de son ardeur curieuse. Cette
chose flottante avait son avenir à elle; elle vivait de toutes les vies
des êtres qui foulaient ses ponts; pareille à cette terre qui l’avait
envoyée, elle portait un faix intolérable de regrets et d’espoirs. Elle
portait vivaces la vérité timide et le mensonge audacieux; et, comme la
terre, elle était dénuée de conscience, belle à regarder et condamnée
par l’homme à un ignoble sort. L’auguste solitude de sa route prêtait de
la dignité à l’inspiration sordide de son pèlerinage. Elle cinglait,
écumant vers le sud, comme aimantée par le courage d’un haut dessein. La
souriante immensité de la mer semblait réduire la mesure du temps. Les
jours couraient l’un derrière l’autre, brillants et rapides comme les
éclairs d’un phare et les nuits accidentées et brèves semblaient des
songes fuyants.
L’équipage s’était tassé, chacun à sa place respective, et deux fois par
heure la cloche réglait leur vie de labeur incessant. Nuit et jour, la
tête et les épaules d’un marin s’enlevaient à l’arrière, découpées sur
le soleil ou le ciel étoilé, immobiles au-dessus des rayons tournants de
la barre. Les visages changeaient, se succédaient en ordre immuable.
Jeunes, barbus, noirs; sereins ou capricieux, tous se ressemblaient,
portant la marque fraternelle, la même expression attentive des yeux
observant boussole ou voiles. Le capitaine Allistoun, sérieux, un vieux
cache-nez rouge autour du cou, tout le long du jour arpentait la
dunette. La nuit, maintes fois, il lui arrivait d’émerger du capot
enténébré, comme un spectre d’une tombe, et de rester là vigilant et
muet sous les étoiles, sa chemise de nuit claquant comme un drapeau,
puis, sans émettre une syllabe, de s’engloutir à nouveau. Il était né
sur les côtes de Firth de Pentland. Dans sa jeunesse, il avait gagné
rang de harponneur parmi les baleiniers de Peterhead. Lorsqu’il parlait
de ce temps-là, ses mobiles yeux gris devenaient fixes et froids.
Plus tard, par goût de changement, il avait navigué sur les mers des
Indes. Il commandait le _Narcisse_ depuis sa construction. Il chérissait
son navire et le poussait sans merci, possédé d’une ambition secrète:
lui faire accomplir un jour quelque brillante et prompte traversée que
mentionneraient les gazettes maritimes. Il accompagnait d’un sourire
sardonique le nom de son armateur, parlait rarement à ses officiers et
réprouvait les fautes d’une voix débonnaire dont les mots tranchaient
jusqu’au vif. Ses cheveux gris fer encadraient sa face dure, couleur de
cuir de maugère. Tous les matins de sa vie, il se faisait la barbe--à
six heures--sauf une fois où pris par un ouragan à quatre-vingts milles
sud-ouest de Maurice, il y avait manqué trois jours consécutifs. Il ne
craignait rien, sauf un Dieu sans miséricorde, et souhaitait finir ses
jours dans une petite maison, un lopin de terre autour, loin dans la
campagne--d’où l’on ne verrait pas la mer.
Lui, le régent de ce monde en miniature, descendait rarement des sommets
olympiens de sa dunette. Plus bas--à ses pieds pour ainsi dire--les
mortels du commun menaient le train affairé de leurs insignifiantes
vies. D’un bout à l’autre du pont, M. Baker grognait d’un ton
sanguinaire et inoffensif et nous tenait ferme le nez sur la tâche,
étant, comme il en fit une fois la remarque, payé pour cela même. Les
hommes qui besognaient sur le pont montraient une mine saine et
contente--tels la plupart des marins une fois en pleine mer. La
véritable paix de Dieu commence en n’importe quel point à cent lieues de
la plus proche terre et quand Il envoie là les messagers de Sa
puissance, ce n’est point en Son courroux terrible contre crime,
présomption ou folie, mais paternellement, afin de ramener des cœurs
simples, des cœurs ignorants qui ne savent rien de la vie et ne battent
point aux troubles de l’envie devant la joie ou les biens d’autrui.
Le soir, les ponts dégagés prenaient un air paisible qui faisait penser
à l’automne terrestre. Le soleil descendait à l’abîme de son repos
enveloppé d’un manteau de chaudes nuées. A l’avant, assis sur les bouts
des espars de rechange, le maître d’équipage et le charpentier se
tenaient les bras croisés, figures amicales, puissantes et à poitrine
profonde. Tout près, le maître voilier, trapu et court--il avait navigué
à l’État--racontait entre deux bouffées de pipe des histoires
incroyables sur divers amiraux. Des couples marchaient de long en large,
gardant le pas et l’équilibre sans effort malgré l’étroit espace. Les
porcs grommelaient dans leur grande cage. Belfast songeur, le coude aux
barres du cabestan, communiait avec eux à travers le silence de sa
méditation. Des gars à chemise largement ouverte sur des seins hâlés
s’étageaient sur les bittes d’amarrage et les degrés des échelles du
gaillard d’avant. Au pied du mât de misaine, un petit cercle discutait
les traits caractéristiques qui distinguent un _gentleman_. Une voix
dit: «C’est la galette.» Une autre maintint: «Non, c’est leur façon de
parler.» Knowles le boiteux approcha, clopinant, sa figure sale (il
jouissait de la distinction d’être le plus mal lavé de l’équipage) et,
montrant quelques crocs jaunes en un sourire averti, expliqua finement
qu’il avait «vu leurs pantalons». Les fonds, avait-il observé, se
trouvaient réduits à l’épaisseur d’une feuille de papier à force de
s’user sous leurs maîtres sur des chaises de bureaux, n’empêchait qu’à
les voir l’étoffe paraissait de première et durait des ans. C’était tout
semblant.
--C’est bigrement malin, disait-il, d’être un _gentleman_ quand on a un
métier pareil la vie durant!
Ils disputaient à l’infini, obstinés et puérils; ils criaient leurs
étonnantes arguties, le visage congestionné, tandis que la molle brise
débordant en tournoyantes risées de l’énorme cavité de la misaine bombée
au-dessus de leurs têtes, remuait leurs cheveux défaits d’un souffle
fugitif et léger comme une indulgente caresse.
Ils oubliaient leur tâche, ils s’oubliaient eux-mêmes. Le cuisinier
s’approcha pour écouter et resta là rayonnant de l’intime illumination
de sa foi, comme un saint infatué et toujours ébloui par sa couronne
promise. Donkin, solitaire et ruminant ses griefs à la pointe du
gaillard d’avant, vint plus près pour saisir le fil de la discussion qui
se poursuivait au-dessous; il tourna sa face jaunâtre vers la mer et ses
narines minces battirent, humant la brise, comme il flânait négligemment
vautré sur la lisse. Dans la lumière dorée, des visages brillaient
passionnés par le débat, des dents étincelaient, des yeux jetaient des
éclairs. Les promeneurs s’arrêtaient deux à deux, tout à coup
goguenards; un matelot courbé sur un baquet se dressa, fasciné, des
flocons de savon sur ses bras humides. Les trois officiers subalternes
même écoutaient, appuyés en arrière et le dos bien calé, d’un air de
supériorité protectrice. Belfast s’arrêta de gratter l’oreille de son
cochon préféré, bouche ouverte, œil impatient, guetta la chance de
placer son mot. Il levait les bras grimaçant et déjoué. De loin Charley
jeta aux parleurs:
--J’en sais plus sur les _gentleman_ que personne de vous. J’ai z’été
z’intime avec eusse. Je leur cirais les bottes.
Le cuisinier qui tendait le cou pour mieux entendre fut scandalisé:
--Tiens ta langue quand les anciens parlent, blanc-bec de païen
effronté.
--On y va, vieil Alleluia, répondit Charley, te fâche pas.
Une opinion du malpropre Knowles émise d’un air de surnaturelle astuce
éveilla un petit rire qui courut, s’enfla comme une onde, déborda
soudain formidable. Ils tapèrent des deux pieds, tournèrent vers le ciel
leurs faces rugissantes de joie; plusieurs, incapables de parler, se
donnaient des claques sur les cuisses, tandis qu’un ou deux, pliés,
suffoquaient, se tenant à bras-le-corps comme en un accès de souffrance.
Le charpentier et le maître conservaient la même attitude, secoués sur
place d’un rire énorme; le maître voilier gros d’une anecdote au sujet
d’un commodore avançait une lippe boudeuse; le coq s’essuyait les yeux
avec un chiffon gras; et la surprise de son propre succès élargissait un
lent sourire sur la physionomie du boiteux debout au milieu d’eux.
Tout à coup, la figure de Donkin accoudé sur le garde-corps devint
grave, entre ses épaules remontées. Une crécelle rauque s’étouffait
derrière la porte du gaillard. Cela devint un murmure et finit en un
soupir gémissant. Le laveur replongea brusquement ses deux bras dans la
baille; le coq apparut soudain plus défrisé qu’un aigrefin démasqué, le
maître haussa les épaules avec gêne; le charpentier se leva d’un saut et
s’en fut, tandis que le maître voilier sembla dans son for intérieur
sacrifier son histoire et se mit à tirer sur sa pipe avec une sombre
détermination. Dans la noirceur de l’entrebâillement une paire d’yeux
luisirent blancs, larges et s’écarquillant. Puis la tête de James Wait
apparut en saillie comme suspendue entre les deux mains qui
s’agrippaient au chambranle de part et d’autre du visage. Le pompon de
son bonnet de laine bleu, tombant en avant, dansait gaiement sur son
sourcil gauche. Il sortit d’un pas incertain. Vigoureux d’aspect comme
avant, il montrait dans sa démarche un manque d’assurance bizarre et
affecté; le masque semblait un peu maigri et les yeux étonnaient d’abord
par leur proéminence. On eût dit qu’il hâtait par sa seule présence la
retraite de la lumière déclinante; le soleil couchant plongea subitement
comme s’il fuyait devant notre nègre: une sombre influence émanait de sa
personne, un je ne sais quoi de lugubre et de glacé qui s’exhalait et
posait sur tous les visages une sorte de voile de deuil. Le cercle se
rompit. Le rire expira sur les lèvres roidies. Il ne resta pas un
sourire parmi tout l’équipage du navire. Pas un mot ne fut prononcé.
Plusieurs firent demi-tour avec une feinte indifférence; d’autres, la
tête détournée, glissaient malgré eux des regards obliques, plus
semblables à des criminels conscients de leur forfait qu’à d’honnêtes
gens troublés par un doute. Deux ou trois seulement ne fuirent pas les
regards de James Wait qu’ils dévisagèrent stupidement, bouche bée. Tous
s’attendaient à ce qu’il parlât et semblaient en même temps savoir
d’avance ce qu’il allait dire. Il appuya son dos au montant de la porte
et ses yeux lourds appesantirent sur nous un regard enveloppant,
dominateur et peiné, comme d’un tyran malade maîtrisant une foule
d’esclaves abjects mais peu sûrs.
Personne ne partit. En proie à la fascination de leur crainte, ils
attendaient. Ironique, des hoquets hachant ses phrases, il dit:
--Merci... camarades. Vous... êtes gentils... et... tranquilles... pas
d’erreur! A gueuler comme ça... devant... la porte.
Il fit une pause plus longue pendant laquelle, comme dans l’effort
exagéré d’un souffle laborieux, ses côtes péniblement pantelèrent.
C’était intolérable. Des traînements de pieds volontaires se firent
entendre. Belfast laissa échapper un gémissement oppressé; mais Donkin
là-haut cligna ses paupières rouges qu’irritait une cendre invisible et
sourit amèrement par-dessus la tête du nègre.
Celui-ci reprit avec une aisance surprenante. Il ne haletait plus et sa
voix sonnait, creuse et timbrée, comme s’il eût parlé dans une caverne
vide. Il s’irritait, méprisant:
--J’ai tâché de fermer l’œil. Vous savez que je ne dors pas la nuit. Et
vous venez bavarder contre la porte comme un sacré tas de vieilles
femmes... Vous vous prenez pour de bons copains. Pas vrai? Vous vous
fichez bien d’un homme qui crève!
Belfast pirouetta quittant la cage à porcs. Il chevrota:
--Jimmy, tu ne serais pas malade que je...
Il s’arrêta. Le nègre attendit un instant, puis d’un ton lugubre:
--Quoi? Va te battre avec tes pareils. Laisse-moi en paix. Tu n’en as
pas pour bien long à attendre. Je vais mourir, je te dis... ça ne
traînera guère.
Les hommes, alentour, demeuraient immobiles, haletant un peu, la colère
aux yeux. C’était bien à quoi ils s’attendaient, les mots dont ils
avaient horreur, cette idée d’une mort embusquée qu’on leur jetait au
visage plusieurs fois le jour, jactance à la fois et menace dans la
bouche de ce nègre importun. Il semblait tirer orgueil de cette mort
qui, jusque-là, n’avait pourvu qu’aux aises de sa vie; il en devenait
arrogant, comme si nul autre au monde n’eût jamais cultivé l’intimité de
telle compagne; il en faisait parade devant nous avec une persistance
onctueuse qui en rendait la présence non moins difficile à nier qu’à
imaginer. Nul homme n’est suspect de si monstrueuse amitié! Fallait-il
l’appeler réalité ou imposture cette visiteuse que Jimmy continuait
d’attendre toujours? On hésitait entre la pitié et la méfiance, tandis
qu’à la plus légère provocation il entreheurtait sous nos yeux les os de
son squelette infâme et encombrant. Il ne se lassait pas de le produire.
Il parlait de l’approche de sa mort comme si elle était déjà là, comme
si elle arpentait le pont extérieur, ou allait tout à l’heure s’étendre
dans la seule couchette qui restât vide, ou s’asseoir avec nous à notre
prochain repas. Il la mêlait journellement à nos occupations, à nos
loisirs, à nos amusements. Plus de chants ni de musique, le soir, parce
que Jimmy (nous l’appelions tous tendrement Jimmy pour cacher la haine
que nous inspirait sa complice) était parvenu, grâce à ce décès en
perspective, à déranger l’équilibre moral d’Archie lui-même. Archie
détenait l’accordéon; mais après une ou deux cuisantes homélies de
Jimmy, il refusa de plus jouer. Nos chanteurs se turent à cause de Jimmy
moribond. Pour la même cause, personne--Knowles en fit la
remarque--n’osa plus «planter un clou dans la cloison pour y pendre ses
pauvres hardes», sans se faire targuer d’énormité, à troubler de la
sorte les interminables derniers moments de Jimmy.
La nuit, au lieu du jovial coup de gueule: «As-tu entendu les tribordais
à l’appel? Deboutte, deboutte, deboutte!» on appelait au quart homme par
homme tout bas, crainte d’interrompre le dernier somme, peut-être, de
Jimmy sur la terre. A vrai dire, il était toujours éveillé et
s’arrangeait, comme, sur nos pointes, nous nous esquivions vers le pont,
pour nous planter dans le dos quelque phrase barbelée qui nous forçait à
nous prendre pour des brutes, jusqu’au moment où nous commencions à
croire que nous pourrions bien n’être que des idiots. Nous parlions à
voix basse, dans ce gaillard d’avant, comme à l’église. Nous mangions
muets et craintifs, car Jimmy se montrait fantasque sous le rapport de
la nourriture et dénonçait amèrement les salaisons, le biscuit, le thé
comme denrées impropres à la consommation d’humains, pour ne rien dire
d’un mourant.
Il ajoutait:
--Pas moyen, alors, de trouver un meilleur morceau de viande pour un
malade qui tâche de rentrer chez lui se faire guérir, ou enterrer? Mais
quoi, si j’avais une chance d’en réchapper, vous me la voleriez, vous
autres. Vous me ficheriez du poison. Voyez ce que vous m’avez donné là!
Nous le servions dans son lit, avec rage et humilité, tels les vils
courtisans d’un prince détesté; il nous payait de ses critiques
irréconciliables. Il avait découvert le ressort fondamental de
l’imbécillité humaine; il tenait le secret de la vie, ce maudit
moribond, et s’était rendu maître de chaque moment de notre existence.
Réduits au désespoir, nous demeurions soumis. L’impulsif petit Belfast
était toujours à mi-chemin entre des voies de fait et un accès de
larmes. Un soir, il confiait à Archie:
--Pour un sou, je la lui casserai, sa vilaine gueule noire de sale
carottier.
Archie, cœur loyal, faisait semblant de se scandaliser! Tant pesait
l’infernal maléfice jeté par ce nègre de hasard sur notre fortitude
ingénue!
Mais le même soir, Belfast volait dans la cuisine la tarte aux fruits de
la table des officiers, afin de réveiller l’appétit blasé de Jimmy.
C’était mettre en péril non seulement sa longue amitié avec le coq, mais
aussi, paraît-il, son salut éternel. Le coq en fut atterré de douleur;
sans connaître le coupable, c’en était déjà trop de savoir le mal
florissant et Satan déchaîné parmi ces hommes qu’il regardait en quelque
sorte comme sous sa direction spirituelle. Il lui suffisait d’en voir
trois ou quatre groupés pour quitter ses fourneaux et accourir un prêche
aux lèvres. Nous le fuyions et Charley seul (qui connaissait le voleur)
affrontait le coq d’un œil candide dont s’irritait cet homme de bien.
--C’est toi, je m’en doute, geignait-il, lamentable, un placard de suie
au menton. C’est toi. Tu sens le fagot. Plus de tes chaussettes dans ma
cuisine, tu m’entends?
Bientôt se répandit, officieuse, la nouvelle qu’en cas de récidive notre
marmelade d’oranges (un extra à raison d’une demi-livre par homme)
serait supprimée. M. Baker cessa d’accabler de facétieux reproches ses
matelots préférés et distribua équitablement entre tous ses grognements
soupçonneux. Les yeux froids du capitaine, du haut de la dunette,
luisaient avec méfiance en suivant notre petite troupe allant des
drisses aux bras des vergues pour assurer, selon l’usage de chaque soir,
tous les cordages du gréement. Ce genre de vol, à bord d’un navire
marchand, est difficile à empêcher, et peut passer pour une déclaration
d’hostilité de l’équipage envers les officiers. C’est un mauvais
symptôme. Dieu sait quel grabuge en peut sortir un jour. Sans que la
paix eût cessé de régner à bord du Narcisse, la confiance mutuelle y
était ébranlée. Donkin ne cachait pas sa joie. Nous demeurions stupides.
Belfast, sans logique, accabla notre nègre de reproches furieux. James
Wait, accoudé sur son oreiller, s’étrangla, puis, haletant:
--Est-ce que je te l’avais demandé de la chopper ta boustifaille de
malheur? Le diable l’emporte, ta sacrée tarte. Ça me fait mal, espèce
d’avorton de maboul Irlandais!
Belfast, le visage pourpre et les lèvres tremblantes, se rua sur lui.
Tous les hommes présents se levèrent dans un seul cri. Il y eut un
moment de tumulte sauvage. Une voix perçante clama:
--Tout beau, Belfast, tout beau!...
On s’attendait à voir Belfast tordre le cou à Wait sur-le-champ. Un
nuage de poussière vola, au travers duquel la toux du nègre fit entendre
ses éclats métalliques pareils à ceux d’un gong. La seconde d’après
montra Belfast penché sur l’autre. Il lui disait plaintivement:
--Ne fais pas ça! Ne fais pas ça, Jimmy! Ne sois pas comme ça. Un ange
n’y tiendrait pas, tout malade que tu es.
Il nous lança un regard circulaire, debout au chevet de Jimmy, sa bouche
comique tordue et les yeux gros de pleurs, puis s’efforça de rétablir
les couvertures défaites. L’incessant murmure de la mer emplissait le
gaillard. James Wait était-il effrayé, touché ou contrit? Il restait sur
le dos, pressant son flanc d’une main, immobile comme si la visiteuse
attendue était arrivée enfin. Belfast, dans sa gêne, remuait les pieds
répétant d’une voix émue:
--Oui, nous savons. Tu ne vas pas, mais... Tu n’as qu’à dire ce que tu
veux, et... On sait tous que tu es bas, très bas...
Non! James Wait décidément n’était ni touché ni contrit. A vrai dire, il
parut quelque peu surpris. Il se dressa sur son séant avec une rapidité
et une aisance incroyables:
--Ah! vous me trouvez bas, pas vrai! dit-il lugubrement, de son baryton
le plus clair (à l’entendre parler quelquefois on aurait juré que cet
homme-là n’avait rien du tout). Hein?... Eh bien faites comme on doit
alors! Dire qu’il y en a parmi vous qui n’ont pas assez de malice pour
mettre une couverture droite sur un malade. Là! Pas la peine. Je
claquerai comme je pourrai.
Belfast se détourna mollement avec un geste découragé. Dans le silence
du gaillard, plein de spectateurs attentifs, Donkin articula:
--Ben, nom de Dieu, et ricana.
Wait le regarda. Il le regarda d’un œil, ma parole, amical. Nul ne
pouvait prévoir ce qui plairait à notre incompréhensible malade. Mais le
mépris de ce ricanement nous fut pénible à supporter.
La position de Donkin dans le gaillard d’avant était distinguée mais
incertaine, éminente seulement par l’antipathie générale qu’il
inspirait. On l’évitait et son isolement concentrait ses pensées sur
l’âpreté des brises du cap de Bonne-Espérance et son envie sur les
vêtements chauds et les cirés dont nous étions pourvus. Nos bottes, nos
suroîts, nos coffres bien emplis, autant pour lui de sujets d’amère
méditation: il ne possédait aucune de ces choses et sentait, d’instinct,
que personne au besoin ne lui en offrirait. Impudemment servile
vis-à-vis de nous, il se montrait envers les officiers insolent par
système. Il escomptait pour lui-même les meilleurs résultats de cette
ligne de conduite et se trompait fort. De telles natures oublient que,
en cas d’extrême provocation, les hommes sont justes, qu’ils le
veuillent ou non. L’insolence de Donkin envers le débonnaire M. Baker
nous devint à la longue intolérable et nous nous réjouîmes le soir sans
lune où le second s’avisa de le mater pour de bon. Ce fut fait
proprement, avec grande décence et décorum et à petit bruit. On venait
de nous appeler--peu avant minuit--pour orienter les vergues, et Donkin,
selon sa coutume, émit des remarques injurieuses. Tandis que, mal
éveillés, nous nous tenions rangés, le bras de misaine à la main,
attendant la suite des ordres, il sortit de l’ombre un son de bourrades,
de pieds traînés, une exclamation de surprise, des bruits de horions et
de gifles, des mots étranglés qui sifflaient: «Ah! tu en veux?...»
«Arrêtez!... Arrêtez!...» «Alors, marche...» «Oh! oh!...» Suivit une
succession de chocs mous mêlés de tintements de ferrailles, comme la
chute d’un corps dégringolant parmi les bringueballes de pompe. Avant
que nous sachions ce qui arrivait, la voix de M. Baker s’éleva toute
proche sur un ton de légère impatience:
--Halez donc, vous autres! Souquez sur ce filin!
Et nous de souquer en effet avec grande célérité. Comme si de rien
n’était, le second continuait d’orienter les vergues avec son habituelle
et crispante minutie. Nulle trace de Donkin pour l’instant et nul n’y
prit garde. Le second l’aurait envoyé par-dessus bord que personne n’eût
seulement dit: «Tiens! le voilà parti!» En somme, il n’y avait pas grand
mal de fait, malgré que l’épisode eût coûté à Donkin une dent de devant.
Nous nous en aperçûmes le matin et gardâmes un silence plein de
cérémonie: l’étiquette du gaillard commandait de rester aveugles et
muets en pareille occurrence et nous veillions plus jalousement aux
bienséances de notre société que les terriens ordinaires ne se soucient
des leurs. Charley, avec un manque impardonnable de _savoir vivre_,
clama:
--On est allé voir son dentiste?... Ça fait-il mal?
Une claque lui répondit de la main de son meilleur ami. Le gamin,
surpris, en demeura chagrin pendant au moins trois heures. Nous en
souffrîmes pour lui, mais la jeunesse exige plus de discipline encore
que l’âge mûr. Donkin sourit venimeusement. Dès ce jour, il fut sans
pitié, traitant Jimmy de tireur au flanc noir, nous donnant à comprendre
qu’il nous prenait pour un tas d’imbéciles, dupes quotidiennes du
premier nègre venu. Jimmy, pourtant, semblait affectionner le drôle.
Singleton, lui, vivait loin du contact des émotions humaines. Taciturne
et sérieux, il respirait au milieu de nous, en cela seul pareil au reste
des hommes. Nous nous évertuions à nous conduire en braves gens et
trouvions la tâche diablement dure; balancés entre le désir d’être
vertueux et la crainte du ridicule, nous voulions nous épargner les
affres du remords; mais quant à passer pour dupes de nos bons
sentiments, nous nous refusions à ce rôle méprisable. La détestable
complice de Jimmy semblait avoir soufflé de son impure haleine des
subtilités inconnues dans nos cœurs. Nous étions troublés et lâches.
Cela, nous le savions. Singleton, lui, paraissait ne rien savoir ni
comprendre. Jusque-là, nous l’avions cru sage autant qu’il le
paraissait; maintenant, il nous arrivait d’oser le taxer de bêtise
sénile. Un jour, pourtant, à dîner, comme nous étions assis sur nos
coffres, autour d’un plat de fer-blanc posé sur le pont, au milieu du
cercle de nos pieds, Jimmy exprima son dégoût général des hommes et des
choses en termes particulièrement dégoûtants. Singleton leva la tête.
Nous nous tûmes. Le vieillard, parlant à Jimmy, demanda:
--Vas-tu mourir?
Ainsi apostrophé, James Wait prit un air horriblement ébahi et gêné.
Nous tressaillîmes tous. Des bouches béèrent, des cœurs battirent, des
yeux clignèrent; une fourchette de fer, échappée d’une main, tinta au
fond du plat; un matelot se leva comme pour sortir et resta coi. En
moins d’une minute, Jimmy se ressaisit:
--Hein! quoi? Ça se voit-il pas? répondit-il d’une voix mal assurée.
Singleton ôta de ses lèvres un tronçon de biscuit détrempé (ses dents,
comme il disait, avaient perdu le fil de jadis):
--Alors, vas-y en douceur, prononça-t-il avec une mansuétude vénérable,
et n’en fais pas tant d’affaires avec nous! On n’y peut rien.
Jimmy retomba sur sa couche et longtemps resta tranquille, sauf pour
essuyer la sueur de son menton. On serra les plats vivement. Sur le
pont, on commenta l’incident à voix basse. D’aucuns exultaient avec des
rires étouffés. Wamibo, au sortir de périodes prolongées d’hébétude et
de rêverie, ébaucha des sourires mort-nés, et l’un des jeunes
Scandinaves, bourrelé par le doute, eut l’audace, pendant le quart de
six à huit, d’aborder Singleton (le vieux ne nous encourageait guère à
lui adresser la parole) et de lui demander niaisement:
--Vous croyez qu’il va mourir?
Singleton leva la tête:
--Sûr qu’il mourra, répondit-il délibérément.
Cela parut décisif. Celui qui avait consulté l’oracle en fit part à tous
sans délai. Timide et pressé, il arrivait sur chacun et l’œil détourné
récitait sa formule:
--Le vieux Singleton dit qu’il mourra.
Soulagement immense! Nous savions enfin que notre compassion ne tombant
pas à faux, nous pouvions de nouveau sourire sans arrière-pensée. Mais
nous comptions sans Donkin. Donkin ne s’en faisait pas imposer par «ces
sales étrangers». Il répondit d’une voix mauvaise:
--Toi aussi tu claqueras, tête de Boche! Faudrait que vous claquiez
tous, vous autres Boches, au lieu de venir rafler notre auber pour
l’emporter dans votre crève-la-faim de pays?
Nous fûmes consternés. Après tout, il fallait bien s’en rendre compte,
la réponse de Singleton ne signifiait rien. Nous nous mîmes à le haïr de
s’être moqué de nous. Toutes nos certitudes flanchaient: nos rapports
avec nos officiers se tendaient tous les jours; le coq, de guerre lasse,
nous abandonnait à notre perdition; nous avions entendu le maître
d’équipage nous traiter de tas de femmelettes. Au moindre tournant de
notre humble vie surgissait Jimmy, hautain et barrant la route, au bras
de sa compagne terrifiante et voilée. Un poids nous opprimait comme d’un
sort jeté.
Cela avait commencé huit jours après le départ de Bombay. Cela était
venu sur nous, à l’improviste, peu à peu, comme toute autre grande
calamité. Tous avaient observé le manque de cœur de Jimmy à l’ouvrage,
mais n’y voyaient simplement que le résultat de sa conception de
l’univers.
Donkin disait:
--Tu ne pèses pas plus sur une corde qu’un failli pierrot!
Il le dédaignait. Belfast, en garde pour un pugilat possible, s’écriait,
provocant:
--Tu n’as envie de te tuer à la besogne, ma vieille!
--Et toi? rétorquait le nègre d’un ton de mépris ineffable.
Belfast se replia. Un matin, pendant le lavage, M. Baker héla:
--Envoie ton balai par ici, Wait.
L’interpellé s’en vint traînant la jambe.
--Grouille-toi! Hou! grogna M. Baker. Qu’as-tu donc à ton train de
derrière?
L’autre s’arrêta net. Il eut un regard lent de ses yeux proéminents, à
l’expression audacieuse et triste.
--Ce n’est pas les jambes, dit-il, c’est les poumons. Tout le monde
dressa l’oreille.
--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda M. Baker.
Tout le quart restait là, sur le pont mouillé, le sourire aux lèvres,
des balais ou des seaux aux mains. Wait dit lugubrement:
--Je m’en vais de là. Vous ne voyez donc pas que je suis à la mort? Je
le sais, moi.
Dégoûté, M. Baker fit:
--Pourquoi diable! alors, as-tu embarqué à ce bord?
--Il faut bien vivre jusqu’à ce qu’on crève, pas vrai?
Des rires se firent entendre.
--Débarrasse le pont! Ote-toi de mes yeux, dit M. Baker.
L’aventure le déconcertait. Elle n’avait pas de pendant dans son
expérience. James Wait, obéissant, lâcha son balai et se dirigea
lentement vers l’avant. Un éclat de rire le suivit. C’était trop drôle.
Tous riaient!... Ils riaient!... Hélas!
Il devint le bourreau de tous nos instants, le pire des cauchemars.
Impossible de discerner trace extérieure de maladie sur sa personne;
chez les nègres, ça ne se voit pas. Sans être très gras--certes--il ne
paraissait pas sensiblement plus maigre que d’autres nègres à notre
connaissance. Il toussait fréquemment, mais les gens les moins prévenus
pouvaient se rendre compte qu’il toussait le plus souvent quand il lui
convenait. Il ne voulait ou ne pouvait s’acquitter de sa besogne et
refusait de garder le lit. Un jour, il s’élançait dans le gréement, avec
les plus ingambes d’entre nous et, la fois suivante, il se trouvait mal
là-haut, et il nous fallait, au péril de nos jours, descendre de la
mâture son corps inanimé et flasque. Porté malade, examiné, il essuya
remontrances, menaces, cajoleries, sermons. Le capitaine le manda dans
sa cabine. De folles rumeurs coururent. On dit que tant d’effronterie
avait troublé le vieux, on affirma qu’il avait eu peur. Charley maintint
que «le skipper, en pleurant, avait donné au nègre sa bénédiction et un
pot de confiture». Knowles tenait du garçon de cabine que l’ineffable
Jimmy, tout en se raccrochant à tous les meubles, avait gémi, s’était
plaint de la brutalité et de l’incrédulité générales et avait fini par
tousser de long en large sur les journaux météorologiques du patron qui
gisaient ouverts sur sa table. Quoi qu’il en fût, Wait regagna l’avant,
soutenu par le steward qui, d’une voix émue et peinée, nous adjura:
--Holà! empoignez-le un de vous autres. Faut qu’il reste couché.
Jimmy avala un quart de café et après quelques mots désobligeants à
l’un, puis à l’autre, prit le lit. Il y demeurait le plus souvent, mais
selon sa fantaisie montait sur le pont et apparaissait au milieu de
nous. Arrogant, perdu dans ses pensées, il regardait la mer en avant du
navire et nul n’aurait pu résoudre l’énigme que posait cette figure
isolée en son attitude de méditation et immobile comme un marbre noir.
Fermement, il refusait tous remèdes; sagous et farines nutritives
volèrent par-dessus bord jusqu’à ce que le steward se lassât de les lui
porter. Il demanda de l’élixir parégorique. On lui en envoya un flacon
énorme, de quoi empoisonner une pouponnière. Il le garda entre son
matelas et le boisage du navire sans que nul ne lui en ait jamais vu
prendre une goutte. Donkin l’injuriait nez à nez, ricanant à ses râles,
et le même jour Wait lui prêtait un jersey chaud. Une fois, Donkin après
l’avoir agoni une demi-heure durant, lui reprochant l’ouvrage
supplémentaire que sa simulation valait aux hommes de quart, couronna
son discours en le traitant de «porc à face noire». Sous l’influence
maudite du sort qui nous liait, nous restâmes frappés d’horreur. Mais
Jimmy semblait positivement se délecter sous l’insulte. Il en paraissait
réjoui, et Donkin vit tomber à ses pieds une paire de vieilles bottes
accompagnées d’un sonore:
--Tiens, raclure de faubourg, voilà pour toi.
A la fin, M. Baker dut aviser le capitaine que James Wait troublait le
bon ordre du navire. «Discipline fichue... Hou!... On en viendra là»,
grogna M. Baker. Effectivement, les tribordais frisèrent le refus
d’obéissance un matin que le maître avait donné ordre de laver à grande
eau le poste d’équipage. Jimmy, paraît-il, ne tolérait pas l’humidité et
nous étions en veine de compassion ce jour-là. Nous tînmes le maître
pour une brute et ne le lui cachâmes point. Seul le tact délicat de M.
Baker prévint un plein éclat de rébellion: il refusa de nous prendre au
sérieux. Il arriva fort affairé sur l’avant, nous traita de beaucoup de
noms, pas tous polis, mais sur un ton si cordial de vrai loup de mer que
nous commençâmes à avoir honte. A la vérité, nous le considérions comme
un bien trop bon marin pour l’offusquer sciemment: et après tout Jimmy
n’était peut-être qu’un farceur--probable même! Le poste fut nettoyé
malgré tout ce matin-là; mais dans la journée on installa une chambre de
malade dans le rouf. Cela fit une jolie petite cabine ouvrant sur le
pont et à deux couchettes. On y transporta toutes les affaires de Jimmy,
puis, malgré ses protestations, Jimmy lui-même. Il déclara ne pouvoir
marcher. Quatre hommes le portèrent dans une couverte. Il se plaignit
qu’on voulait le faire mourir là tout seul comme un chien. Nous prîmes
part à son chagrin, enchantés pas moins qu’il eût débarrassé le
gaillard. Nous le soignâmes comme devant. De la cuisine, la porte à
côté, le coq venait plusieurs fois le jour. L’humeur de Wait s’améliora
tant soit peu. Knowles affirma l’avoir entendu rire aux éclats, un jour,
sans témoins. D’autres l’avaient aperçu se promenant sur le pont, la
nuit. Son petit retrait, dont un long crochet entrebâillait la porte,
était toujours plein de fumée de tabac. Nous lui lancions par la fente
des plaisanteries, parfois des injures, comme nous passions là au gré de
nos besognes. Il nous fascinait. Jamais il ne permettait au doute de se
taire. Son ombre planait sur le navire. Invulnérable dans la promesse de
sa mort prochaine, il foulait aux pieds notre estime de nous-mêmes, il
nous démontrait chaque jour notre manque de courage moral: il corrompait
la simplicité de notre saine existence. Nous aurions été une misérable
poignée d’Immortels condamnés à ignorer toujours l’espérance comme la
crainte, qu’il n’aurait pu nous dominer d’une supériorité plus noble, ni
plus impitoyablement affirmer son sublime privilège.
Entre-temps, le Narcisse, toutes voiles dehors, sortit de la mousson
franche. Il dériva lentement, le nez à tous les points de la boussole
plusieurs jours durant, au gré de brises moqueuses. Sous les gouttes
chaudes de brèves averses, des hommes mécontents faisaient virer bord
sur bord les pesantes vergues, empoignant les filins trempés, ahanant et
soufflant, tandis que leurs officiers revêches et ruisselants de pluie
les harcelaient sans fin de leurs voix lassées. Pendant les courts
répits, ils regardaient avec dégoût les paumes à vif de leurs mains
gourdes, et s’entre-demandaient amèrement: «Qui serait matelot s’il
pouvait planter des choux?» Les caractères se gâtaient; personne qui
tînt compte des choses qu’il disait. Une nuit noire que les hommes de
quart, haletants de chaleur et mi-noyés de pluie, venaient, pendant
quatre mortelles heures, de se faire traquer de bras en boulines,
Belfast déclara qu’il lâcherait la mer pour toujours et embarquerait sur
un steamer. Propos excessif, sans doute. Le capitaine Allistoun,
toujours maître de lui, murmurait tristement à M. Baker: «Ce n’est pas
si mal, pas si mal», chaque fois qu’il était parvenu, à force de ruses
et de manœuvres, à tirer de son bon navire soixante milles de route dans
les vingt-quatre heures. Du seuil de la petite cabine, Jimmy, le menton
dans la main, suivait notre aride labeur, d’un œil insolent et
mélancolique. Nous lui parlions avec douceur, quitte à échanger après
d’aigres sourires.
Puis de nouveau, avec vent propice et sous un ciel clair, le navire
recommença d’additionner les latitudes australes. Il passa au large de
Madagascar et de Maurice sans apercevoir terre. On doubla l’amarrage des
espars de rechange. On visita les sabords. A ses moments perdus, le
steward, d’un air soucieux, essayait d’adapter des pavois aux portes des
cabines. Des toiles solides furent enverguées avec soin. Vers l’ouest,
des yeux anxieux cherchaient déjà le cap des Tempêtes. Le _Narcisse_ se
mit à piquer du nez dans une houle du sud-ouest, et le ciel doucement
lumineux des basses latitudes prit, jour par jour, au-dessus de nos
têtes, une patine plus dure: haute voûte arrondissant au-dessus du
navire comme un dôme d’acier, où résonnait la voix profonde des vents
fraîchissants. Un froid soleil luisait sur les crinières blanches des
brisants noirs. Sous la forte haleine des grains d’ouest, le trois-mâts,
sa voilure allégée, se couchait lentement, obstiné mais docile. Il
courait de-ci de-là, peinant à l’effort acharné de se frayer sa route à
travers l’invisible violence des vents; il plongeait tête première dans
l’ombre de creux lisses, il luttait, remontant, contre les crêtes
neigeuses des grandes lames en fuite; il roulait sans repos d’un bord
sur l’autre comme un être qui souffre. Solide et vaillant, il répondait
au vouloir de l’homme, et ses mâts élancés, gesticulant sans cesse en
demi-cercles abrupts, semblaient implorer en vain la clémence du ciel
orageux.
L’hiver fut mauvais au large du Cap cette année-là. Les hommes de barre,
à l’heure de relève, arrivaient dans le poste tapant des pieds et
soufflant dans leurs doigts rouges gonflés de froid. Ceux de quart sur
le pont paraient tant bien que mal l’aiguillon glacé des embruns, ou,
tassés dans les coins abrités, suivaient d’un œil morne les hautes lames
sans pitié, dont l’inapaisable furie enveloppait le navire d’un assaut
toujours renouvelé. L’eau ruisselait en cataractes devant les portes du
gaillard. Il fallait crever d’un bond la nappe d’un Niagara pour gagner
son lit humide. Les matelots entraient mouillés et ressortaient engoncés
dans leurs vêtements mal séchés pour faire face aux implacables et
rédemptrices exigences de leur destin obscur et glorieux. A l’arrière
scrutant avec vigilance les nuages au vent, les officiers apparaissaient
à travers la buée des grains. Debout, cramponnés à la lisse, droits et
luisants sous leurs capotes vernies, ils se montraient par intervalles,
au gré des plongeons fous du navire surmené, très haut, attentifs,
violemment secoués en attitudes immobiles au-dessus de la ligne grise de
l’horizon chargé de vapeurs.
Ils observaient le temps et le navire de l’œil dont les terriens suivent
les fluctuations redoutables de la Fortune. Le capitaine Allistoun ne
quittait pas plus le pont que s’il eût fait partie des apparaux du
navire. De temps en temps, le steward grelottant, mais toujours en
manches de chemise, rampait, chancelant et cramponné, jusqu’à lui, une
tasse de café chaud à la main. La tempête en prenait la moitié avant
qu’elle touchât les lèvres du maître. Il buvait le reste, gravement,
d’un seul trait lent, tandis que l’écume lourde cinglait bruyamment la
toile cirée de son manteau et que le ressac des vagues s’enflait autour
de ses hautes bottes; et jamais ses yeux ne quittaient son navire. Il en
épiait chaque geste, l’œil d’un amant ne reste pas plus ardemment rivé
sur le sacrifice et la tâche d’une femme, vie délicate et soumise, où
tient pour lui tout le sens et toute la joie du monde. Nous aussi, tous,
nous l’observions, notre navire. Sa beauté n’allait point sans
faiblesse. Nous ne l’en chérissions pas moins. Ses qualités nous les
admirions tout haut, nous nous les vantions à l’envi comme s’il se fût
agi des nôtres, et le secret de son unique défaillance nous
l’ensevelissions au silence de notre affection profonde. Il était né
parmi le tonnerre des marteaux broyeurs de fer, dans les noirs remous
des fumées, sous un ciel gris, aux bords de la Clyde. Son courant sombre
et sonore donne le jour à des êtres de beauté qui s’en vont flottant aux
lointains radieux du monde, où des hommes les aimeront. Le _Narcisse_
était bien de leur race parfaite. Moins parfait que ses frères
peut-être, mais c’était notre chose à nous, rien ne se pouvait lui
comparer. Nous en avions la fierté. A Bombay, d’ignares terriens en
parlaient comme de «ce joli bateau gris». Joli! Piteux éloge! Nous le
connaissions pour le plus magnifique trois-mâts jamais lancé. Nous
tâchions d’oublier que, pareil à maints autres navires connus pour bien
tenir la mer, il était par moments volage. Il avait ses exigences. Sous
le rapport du chargement et du maniement, il demandait du soin et nul ne
savait au juste combien de soin il lui faudrait. Si courte est la
science humaine! Le navire, lui, savait et corrigeait parfois la
présomption de tant d’ignorance par la saine discipline de la peur.
D’inquiétantes histoires couraient sur le compte de précédentes
traversées. Le coq (par définition matelot, mais sans vraie
qualification nautique), le coq, sous la démoralisation de quelque
avanie comme la chute subite d’une marmite, grommelait sombrement tout
en épongeant le plancher: «Là! Voilà qu’il fait des siennes encore: un
de ces voyages, il nous perdra corps et biens. Vous verrez!» A quoi le
steward venu là pour dérober un instant de répit à sa vie harassée
répondait avec philosophie: «Ceux qui verront n’en bavarderont pas,
toujours! Je ne tiens pas à voir ça.» Nous raillions ces craintes. Nos
cœurs s’en allaient vers le vieux quand il le pressait dur, son bateau,
acharné à lui faire donner tout ce qu’il pouvait, disputant âprement au
vent chaque pouce gagné; lorsque sous les trois huniers pleins, il le
jetait bondissant de biais à l’assaut de lames énormes. Les hommes
tassés à l’arrière, l’oreille tendue, dès le premier commandement bref
de l’officier venu prendre le quart de pont par gros temps, admiraient
sa vaillance. Leurs paupières clignaient aux bourrasques; leurs joues
hâlées se mouillaient de gouttes plus amères que des larmes humaines;
barbes et moustaches trempées pendaient droites et ruisselantes comme
des algues. Fantastiquement déformés; en hautes bottes et coiffures
comme des casques, ils oscillaient pesamment, raides et ballonnés dans
leurs cirés luisants, pareils à des aventuriers bizarrement accoutrés
pour quelque fabuleuse équipée. Chaque fois que le _Narcisse_ s’élevait
sans effort à quelque cime vertigineuse et glauque, des coudes
labouraient des côtes, des figures s’illuminaient, des lèvres
murmuraient: «Bien fait ça, pas vrai?» tandis que toutes les têtes,
tournées comme une seule, suivaient de sourires sardoniques la vague
déjouée fuyant sous le vent, toute blanche de l’écume d’une monstrueuse
fureur. Mais quand par manque de promptitude il se laissait surprendre
et sous le choc brutal se couchait frémissant, nous empoignions des
cordes et les yeux levés vers les étroites bandes de toile distendue et
trempée qui claquaient désespérément au-dessus de nous, nous songions en
nos cœurs: «Pas étonnant. Le pauvre!...»
Le trente-deuxième jour après la sortie de Bombay débuta sous de fâcheux
auspices. Le matin, une lame fracassa une des portes de la cuisine. Nous
nous précipitâmes, à travers force vapeur et trouvâmes le coq très
mouillé et fort indigné contre le bateau. «Il empire tous les jours. Le
voilà qui veut me noyer à la porte de mes fourneaux!» Il était furieux.
Nous le pacifiâmes tandis que le charpentier, quoique balayé à deux
reprises par les vagues, réussissait à réparer la porte. Par suite de
l’accident notre dîner ne fut prêt que très tard, mais peu importa en
fin de compte, car Knowles, ce jour-là de corvée, ayant été culbuté par
une lame, le dîner s’en alla par-dessus bord. Le capitaine Allistoun,
l’air plus sévère et la lèvre plus mince que jamais, s’obstinait à
voguer sous pleins huniers et misaine, se refusant à voir que le navire
à force d’en trop exiger semblait perdre courage pour la première fois
depuis que nous le connaissions. Il renâclait à s’enlever et se creusait
maussadement sa route à travers les lames. Deux fois de suite, comme
devenu aveugle ou las de vivre, il piqua délibérément du nez au plein
d’une grosse vague qui balaya le pont d’un bout à l’autre. Comme le fit
observer le maître sur un ton de contrariété marquée, tandis que nous
pataugions en corps à la poursuite d’un baquet de lessive quelconque:
«Chaque sacré bibelot à bord va fiche le camp à la mer ce tantôt.» Le
vénérable Singleton rompit son silence coutumier pour prononcer, les
yeux levés vers le gréement: «Le vieux est fâché contre le temps, mais
ça ne sert à rien de se mettre en colère avec les vents du ciel.» Jimmy
avait fermé sa porte, naturellement. Nous le savions au sec et à l’aise
dans sa petite cabine et cette assurance, en notre absurde déraison,
nous emplissait tour à tour de plaisir et d’exaspération. Donkin, sans
pudeur, se dérobait à la besogne, inquiet et lamentable. Il grognait:
«Faut se faire périr de froid dehors en loques trempées, tandis que ce
biffin noir se pagnotte sur un sacré coffre plein de chouettes habits,
Dieu damne son âme noire!» Nous ne faisions pas attention, à peine si
nous donnions une pensée à Jimmy et sa camarade. Il n’y avait pas de
temps à perdre à l’oisive tâche de sonder les cœurs. Le vent emportait
des voiles. Des arrimages cédaient. Grelottants et trempés, nous nous
faisions rouler d’un bout à l’autre du pont pendant que nous tâchions de
réparer les avaries. Le navire furieusement secoué dansait, comme un
jouet dans la main d’un fou. Le soleil se couchait juste quand il fallut
nous précipiter pour réduire la voilure devant la menace d’un nuage
sinistre chargé de grêle. Brutalement le grain s’abattit, comme un coup
de poing. Le navire soulagé à temps de sa toile le reçut avec courage;
il céda lentement, à la violence de l’assaut; puis se relevant d’un
balancement majestueux et irrésistible, ramena ses espars au vent, dans
les dents de la rafale. L’ombre d’abîme du nuage noir vomit alors un
torrent de grêle blanche qui crépita sur le gréement, rebondit à
poignées du haut des vergues, cribla le pont, ronde et opalescente dans
cette trombe obscure, comme une averse de perles. Le nuage passa. Un
moment le soleil livide darda horizontaux les derniers rais d’une
sinistre lumière, entre les hautes et mouvantes collines des flots. Puis
se rua la nuit sauvage, foulant, effaçant dans un cri de fureur ce reste
lugubre d’un jour de tempête.
On ne dormit pas à bord cette nuit-là. La plupart des marins se
rappellent, au cours de leur vie, deux ou trois nuits pareilles de
mauvais temps forcené. Rien, semble-t-il, ne demeure de tout l’univers
que ténèbre, clameur, furie et le navire. Pareil au dernier vestige
d’une création exterminée, il dérive, portant les angoisses d’une
poignée d’humanité coupable, à travers la détresse, le tumulte, l’agonie
d’une vengeresse terreur. Personne ne dormit dans le gaillard. La lampe
de fer-blanc décrivait d’amples cercles de fumée au bout de sa longue
ficelle. Les vêtements mouillés bossuaient de tas sombres le plancher
luisant sous la mince couche d’eau mobile qu’y promenait le roulis. Sur
les couchettes, les hommes bottés restaient étendus, appuyés sur le
coude et les yeux ouverts. Des cirés suspendus oscillaient çà et là,
vivaces et inquiétants, comme des spectres téméraires de marins
décapités, dansant dans la tempête. Nul ne parlait, tous écoutaient. Au
dehors, la nuit bramait et sanglotait, accompagnée d’un roulement
continu comme d’innombrables tambours battant au loin. Des cris aigus
déchiraient l’air. Sous de formidables chocs sourds, le navire tremblait
tandis que les lames écroulées sur le pont l’accablaient de leur masse.
Parfois il s’enlevait d’un vif essor, comme pour quitter à jamais la
terre, puis, durant d’interminables instants, tombait à travers le vide,
tous les cœurs à bord cessant de battre, jusqu’à ce qu’un choc affreux,
prévu et soudain, les remît en mouvement d’un grand coup. Après chaque
secousse dislocante, Wamibo, à plat ventre, la figure dans l’oreiller,
exhalait dans une courte plainte le tourment d’un monde à la géhenne. De
temps en temps, pendant une fraction d’intolérable seconde, le navire,
dans un déchaînement plus féroce du vacarme, restait sur le flanc,
vibrant et immobile, en une immobilité plus redoutable que ses bonds les
plus démesurés. Alors, sur tous ces corps gisants, un frisson passait,
un frémissement d’angoisse. Un homme allongeait une tête anxieuse, une
paire d’yeux luisaient dans la lumière balancée, vifs, brillants de
folle terreur. Quelqu’un avançait les jambes un peu, comme pour sauter à
bas. Mais plusieurs sans bouger, sur le dos, une main fortement agrippée
au rebord de la couchette, fumaient nerveusement à rapides bouffées, les
yeux au plafond, figés dans un immense désir de paix.
A minuit vint l’ordre de carguer le petit hunier et le perroquet de
fougue. Avec d’immenses efforts, nous nous hissâmes dans la mâture,
souffletés à coups impitoyables, sauvâmes la toile et descendîmes
exténués, pour essuyer derechef, en un silence pantelant, le cruel
flagellement des flots. Pour la première fois peut-être dans l’histoire
de la marine marchande, le quart relevé ne quitta pas le pont, cloué par
la fascination d’une violence que semblait nourrir une rancune
empoisonnée. A chaque gros coup de temps, des hommes, pressés l’un
contre l’autre, se murmuraient: «Ça ne peut pas venter plus fort», et,
sur l’heure, l’ouragan leur en criait le démenti dans une déchirante
clameur et leur renfonçait le souffle dans la gorge. Une rafale
furibonde parut fendre soudain l’épaisse masse des vapeurs de suie et,
par-delà la déroute des nuages lacérés, on put voir par éclairs la lune
haute, précipitée à reculons à travers le ciel d’une vitesse effrayante
droit dans l’œil de la tempête. Beaucoup baissèrent la tête marmottant
que «ça les retournait de la voir». Bientôt, les nuages se refermèrent
et le monde, à nouveau, devint une aveugle et frénétique ténèbre qui
hurlait en crachant au vaisseau solitaire le grésil et l’embrun salés.
Vers sept heures et demie l’ombre de poix qui nous entourait blêmit
tournant au gris livide et nous sûmes que le soleil s’était levé. Ce
jour insolite et menaçant qui nous montrait nos yeux hagards et nos
faces tirées ne faisait qu’ajouter à l’épreuve. L’horizon de toutes
parts semblait s’être rapproché à portée du bras de navire. Dans ce
cercle rétréci des lames furieuses arrivaient, bondissaient, frappaient,
tôt disparues. Une pluie de lourdes gouttes amères volait oblique comme
une brume. Le grand hunier nous réclamait et tous avec une résignation
hébétée se tinrent prêts à escalader une fois de plus la mâture, mais
les officiers crièrent, repoussèrent les hommes et nous comprîmes enfin
qu’on ne laisserait pas monter sur la vergue plus de gabiers que la
besogne nécessaire n’en réclamait strictement. Comme à chaque instant
les mâts avaient chance d’être arrachés ou emportés par-dessus bord,
nous conclûmes que le capitaine ne voulait pas voir tout son équipage à
la mer d’un seul coup. C’était sage. Le quart de service conduit par M.
Creighton se mit péniblement à monter dans le gréement. Le vent les
collait contre les cordages, puis, mollissant un peu, leur laissait
gravir deux échelons; et de plus belle une bourrasque soudaine clouait
de haut en bas des haubans toute la ligne rampante, en attitudes de
crucifixion. L’autre quart plongea vers le pont pour carguer la voile.
Des têtes humaines émergeaient au gré de l’eau irrésistible qui les
jetait çà et là. M. Baker, au milieu de nous, distribuait des
grognements encourageants, crachotant et soufflant parmi le filin
emmêlé, comme un marsouin énergique. A la faveur d’une embellie
fatidique et suspecte, la besogne s’acheva sans perdre personne ni de la
vergue, ni du pont. Un moment la tempête sembla faiblir et le navire
comme reconnaissant de notre effort reprit du cœur et fit meilleure mine
à l’orage.
A huit heures les hommes relevés, guettant le moment propice, se
lancèrent en courant à travers le pont inondé dans la direction du
gaillard d’avant, pour prendre quelque repos. L’autre moitié de
l’équipage resta à l’arrière: histoire à leur tour de «tenir compagnie
au rafiot dans la peine», comme ils disaient. Les deux officiers
pressèrent le capitaine de quitter la dunette pour prendre quelque
repos. M. Baker lui grognait à l’oreille:
--Hou! maintenant pour sûr... Hou!... confiance en nous..., rien autre à
faire..., il faut qu’il tienne ou qu’il y passe. Hou! Hou!
Du haut de ses six pieds, le jeune Creighton lui souriait avec belle
humeur:
--Le bateau est solide. Allez faire une heure, sir.
Le regard de pierre de deux yeux rougis d’insomnie le fixait. Les
rebords des paupières du capitaine étaient écarlates et il bougeait sa
mâchoire sans cesse d’un effort lent, comme s’il eût mastiqué de la
gomme. Il secoua la tête. Il répéta:
--Ne vous occupez pas de moi. Il faut que j’en voie la fin. Il faut que
j’en voie la fin.
Il consentit pourtant à s’asseoir un moment, sa face dure inflexiblement
tournée du côté du vent. La mer la fouettait de crachats; stoïque, elle
ruisselait comme s’il eût pleuré.
Du côté du vent de la dunette, le quart cramponné aux haubans d’artimon
et les uns aux autres tentaient d’échanger des mots d’encouragement.
Singleton de la barre héla à pleine voix:
--Attention, vous autres!
Sa voix leur parvint réduite à un murmure avertisseur.
Ils tressaillirent.
Une énorme lame écumante sortait de la brume; elle venait sur nous,
rugissant avec sauvagerie, aussi redoutable et démoralisante, en l’élan
dont elle se ruait, qu’un fou avec une hache. Un ou deux matelots en
criant se jetèrent dans le gréement; la plupart avec une aspiration
convulsive tinrent bon à leur poste. Singleton enfonça ses genoux sous
la roue et mollit soigneusement la barre pour soulager le navire qui
tanguait à pic, mais sans ôter ses yeux de la vague qui arrivait.
Vertigineuse, à toucher, elle se dressa comme un mur de cristal vert
crêté de neige. Le navire s’enleva comme à tire d’ailes et un moment
resta posé sur la cime écumante, pareil à un grand oiseau des mers.
Avant que nous ayons pu reprendre haleine, une lourde rafale le frappa,
un autre brisant le prit traîtreusement en dessous par l’avant, il se
coucha d’un coup, l’eau envahit le pont. D’un bond le capitaine
Allistoun se mit debout, puis tomba; Archie roula par-dessus en criant:
«Il se relève!» Un second coup de roulis abattit davantage le navire
sous le vent, les pieds des hommes se dérobèrent sous eux, tandis qu’ils
restaient suspendus et ruant au-dessus de la dunette inclinée. Ils
purent voir le bateau tremper son flanc dans la mer et clamèrent tous
ensemble: «Nous sombrons!» A l’avant, les portes du gaillard s’ouvrirent
violemment et les hommes couchés se précipitèrent un à un, les bras en
l’air, pour tomber aussitôt sur les mains et les genoux, et ramper à
quatre pattes vers l’arrière, le long du pont plus penché qu’un toit de
maison. Les vagues se levaient à leur poursuite; ils fuyaient, vaincus
d’une lutte sans merci, comme des rats devant une crue; ils grimpèrent à
la force du poignet, l’un après l’autre, l’échelle de poupe qui
émergeait, demi-nus, prunelles dilatées, et, aussitôt arrivés en haut,
glissèrent d’un bloc sous le vent, les yeux clos, jusqu’à ce qu’ils
s’arrêtassent au heurt brutal de leurs côtes contre les étançons de fer
de la lisse; puis, avec des plaintes, ils roulèrent en un amas confus.
L’immense volume d’eau projeté vers l’avant par la dernière embardée du
navire avait défoncé la porte du poste d’équipage. Ils virent leurs
coffres, leurs traversins, leurs couvertures, leurs hardes en sortir,
flottant sur la mer. Tout en s’efforçant de grimper à nouveau du côté du
vent, ils regardaient navrés le désastre. Les paillasses voguaient de
haut bord, les couvertes ondulaient étendues, tandis que les coffres
demi-pleins et donnant forte bande, roulaient pesamment avant de
sombrer, telles des coques rasées; le gros caban d’Archie passa les bras
en croix, comme un matelot noyé la tête sous l’eau. Des hommes
glissaient tout en essayant de s’agripper des ongles aux interstices des
planches; d’autres, tassés dans des coins, roulaient des yeux énormes.
Tous ils hurlaient sans arrêter: «Les mâts! coupe! coupe!...» Un grain
noir mugissait dans le ciel bas au-dessus du navire couché sur le flanc,
ses bouts de vergue de bâbord pointés vers les nuages, tandis que les
grands mâts, inclinés presque parallèlement à l’horizon, semblaient
avoir pris une longueur démesurée.
Le charpentier lâcha prise, roula contre la claire-voie et se mit à
ramper vers l’entrée du rouf où, justement, en vue d’extrémité pareille,
on gardait une forte hache. A ce moment, l’écoute du hunier céda, le
bout de la lourde chaîne ferrailla là-haut, des étincelles de feu rouge
descendirent mêlées au vol des embruns. La voile claqua une fois d’une
secousse qui sembla nous arracher le cœur à travers nos dents serrées et
devint instantanément un bouquet d’étroits rubans flottants qui, mêlés,
noués, retombèrent bientôt inertes le long de la vergue.
Le capitaine, d’un effort, parvint à se dresser la face contre le pont
sur lequel des hommes pendaient, balancés au bout des cordes, comme des
voleurs de nids à la paroi d’une falaise. Un de ses pieds posait sur la
poitrine d’un matelot, dans son visage pourpre, les lèvres bougaient. Il
criait aussi, il criait courbé en deux:
--Non! Non!