J. C. 1897.

[Illustration]

Monsieur Baker, second du navire le _Narcisse_, franchit d’un pas le

seuil de sa cabine éclairée et se trouva dans l’ombre du gaillard

d’arrière. Au-dessus de sa tête, sur le fronteau de dunette, l’homme de

quart piqua deux coups. Il était neuf heures. M. Baker, parlant d’en

bas, demanda:

--Tout le monde à bord, Knowles?

L’homme descendit l’échelle à pas boitillants, puis dit d’un ton

méditatif:

--Il me semble, sir. Tous les anciens sont là et il y a pas mal de

nouveaux rendus aussi. Ils doivent y être tous.

--Dis au maître d’envoyer tout le monde derrière, continua M. Baker, et

fais-moi porter une bonne lampe ici. Je vais faire l’appel de nos

bonshommes.

Il faisait sombre sur l’arrière; mais à mi-pont, par les portes ouvertes

du gaillard d’avant, deux rais de vive lumière barraient la ténèbre de

la nuit calme qui enveloppait le navire. Des voix montaient tandis qu’à

bâbord et à tribord, dans le rectangle lumineux des portes, des

silhouettes mouvantes apparaissaient un moment, très noires, comme

découpées à l’emporte-pièce dans de la tôle. Le navire était prêt à

prendre la mer. Le charpentier avait enfoncé le dernier coin qui

condamnait le grand panneau et, jetant sa masse, s’était essuyé le front

avec lenteur, sur le coup de cinq heures. On avait balayé les ponts,

huilé le guindeau avant de lever l’ancre; la forte aussière de remorque

gisait le long du pont, sur le côté, en longs doubles, un bout remonté

et pendant par-dessus le bossoir, paré pour être tendu au remorqueur,

qui arriverait, battant l’eau, crachant à grand bruit, chaud et fumant

dans la limpide et fraîche paix de la première aube. Le capitaine était

à terre, afin d’y compléter le rôle; et, le travail de la journée fini,

les officiers du bord se tenaient à l’écart, heureux de respirer un

moment. Peu après la tombée de la nuit, les quelques permissionnaires et

les nouveaux embarqués commencèrent d’arriver dans des bateaux venus de

terre, dont les rameurs, Asiatiques vêtus de blanc, réclamaient à cris

irrités leur salaire avant d’accoster l’échelle du passavant. Le fébrile

et criard babil d’Orient luttait avec les mâles accents de matelots gris

rabattant les revendications cyniques et les déshonnêtes espoirs en un

langage sonore et profane. Le calme resplendissant et constellé de la

nuit orientale fut lacéré en impurs lambeaux par des hurlements de rage

et des clameurs de lamentations élevés au sujet de sommes variant de

cinq annas à une demi-roupie; et personne à bord de nul vaisseau, dans

le port de Bombay, ne put ignorer que son nouvel équipage était en train

de rallier le _Narcisse_.

Peu à peu, l’affolante rumeur s’apaisa. Les bateaux n’arrivèrent plus,

en clapotant, par grappes de trois ou quatre à la fois, mais accostaient

un par un, dans un murmure étouffé de remontrances auquel coupait court

un: «Pas un pice de plus! Va-t’en au diable!» des lèvres de quelque

arrivant gravissant d’un pas lourd l’échelle de coupée, ombre bossue, un

long sac perché sur l’épaule. A l’intérieur du gaillard d’avant, les

nouveaux venus, mal assurés sur leurs jambes parmi les caisses cordées

et les ballots de literie, liaient connaissance avec leurs anciens, qui

s’étageaient, assis sur les deux rangs de couchettes, examinant leurs

futurs camarades d’un œil critique, mais amical. Les deux lampes du

gaillard d’avant, mèches hautes, jetaient un intense éclat; des feutres

durs terriens s’équilibraient en arrière sur des crânes ou roulaient sur

le pont entre les câbles chaînes, des cols blancs défaits allongeaient

leurs pointes empesées de part et d’autre de visages cramoisis; des bras

musculeux gesticulaient hors des manches de chemise; par-dessus le

grondement continu des voix sonnaient des éclats de rire et de rauques

appels: «Tiens, fiston, prends ce cadre!... Essaye un peu, voir!... Ton

dernier embarquement?... Je connais... Il y a trois ans, dans

Puget-Sound... Cette couchette-là fait eau, je te dis!... Y en a-t-il un

de vous, terriens, qui ait apporté une bouteille?... Aboule un peu de

tabac... Je l’ai connu, son capitaine s’est bu à mort... Un chic type!

Puisque je te le dis que t’as embarqué sur un sacré rafiot ousque ils en

tirent pour leur argent de la sueur du matelot!...»

Un petit homme nommé Craik et surnommé Belfast diffamait le bateau avec

véhémence, brodant à plaisir, histoire de donner aux nouveaux matière à

réfléchir. Archie, assis de biais sur son coffre, les genoux rangés,

poussait avec régularité son aiguille à travers la pièce blanche d’un

pantalon bleu. Des hommes en vestons noirs et cols droits se mêlaient à

d’autres pieds nus, bras nus, chemises de couleur bâillant sur leurs

poitrines velues, pressés l’un contre l’autre au milieu du gaillard.

Tous parlaient à la fois avec un juron tous les deux mots. Un Finlandais

en chemise jaune à raies roses regardait en l’air, l’œil rêveur sous une

broussaille de cheveux pendants. Deux jeunes géants à visage lisse de

bébés--deux Scandinaves--s’entraidaient à déplier leur literie, muets et

souriant avec placidité à la tempête d’imprécations vides de sens et de

colère. Le père Singleton, doyen des matelots du bord, se tenait à

l’écart sur le pont, juste sous les lampes, nu jusqu’à la ceinture,

tatoué comme un chef cannibale sur toute la surface de sa puissante

poitrine et de ses énormes biceps. Entre les vignettes rouges et bleues,

sa peau blanche luisait comme du satin; son dos nu contre le pied de

beaupré, il tenait à bout de bras un livre devant son large visage tanné

de soleil. Avec ses lunettes, la blancheur de sa barbe vénérable, il

semblait un docte patriarche de sauvages, l’incarnation d’une sagesse

barbare demeurée sereine dans le vacarme d’un monde blasphémateur. Sa

lecture l’absorbait profondément et, comme il tournait les pages, une

expression de grave surprise passait sur ses traits rudes. Il lisait

_Pelham_. La popularité de Bulwer Lytton dans les postes d’équipages des

navires qui sillonnent les mers du sud constitue un phénomène bizarre et

merveilleux. Quelles idées sa phrase polie et si curieusement dénuée de

sincérité peut-elle bien éveiller dans les esprits simples des grands

enfants qui peuplent ces obscurs et vagabonds réduits de la terre? Quel

sens leurs âmes inexpérimentées peuvent-elles trouver à l’élégant

verbiage de sa prose? Quel intérêt? Quel oubli? Quel apaisement?

Mystère! Est-ce la fascination de l’incompréhensible? Est-ce le charme

de l’impossible? Ou bien ces êtres qui existent en marge de la vie

puisent-ils en ces récits l’énigmatique révélation d’un monde

resplendissant, un monde d’au-delà la frontière d’infamie et d’ordure,

la lisière de laideur et de faim, de misère et de débauche qui enclôt de

toutes parts jusqu’à son premier flot l’incorruptible océan, et qui est

tout ce qu’ils savent de la vie, tout ce qu’ils voient du continent

inabordé, ces captifs à vie de la mer! Mystère encore.

Singleton, routier des escales du sud dès ses douze ans, qui durant les

dernières quarante-cinq années n’avait pas vécu (nous fîmes le compte

sur ses papiers) plus de quarante mois à terre--le vieux Singleton qui

se vantait, avec la modeste assurance de longues années bien remplies,

qu’ordinairement du jour où il débarquait d’un navire jusqu’au jour où

il embarquait sur un autre, il était rarement en état de distinguer du

jour la nuit, le vieux Singleton siégeait imperturbable dans le tumulte

des voix et des cris, épelant _Pelham_ laborieusement et perdu dans une

application assez profonde pour ressembler à une hypnose. Chaque fois

qu’il tournait la page de ses énormes mains noircies, les muscles des

solides bras blancs roulaient un peu sous la peau lisse. Cachées par la

moustache blanche, ses lèvres, tachées du jus de tabac qui dégoulinait

sur sa longue barbe, remuaient sans faire de bruit. Les yeux un peu

larmoyants fixaient le livre à travers la luisance des verres sertis de

noir. Vis-à-vis, à niveau de son visage, le chat du bord se tenait sur

le tambour du cabestan en une pose de chimère accroupie, clignant ses

yeux verts en contemplant son vieil ami. Il semblait méditer de sauter

sur les genoux de l’ancien, par-dessus le dos courbé du novice assis aux

pieds de Singleton. Le jeune Charley était maigre de corps et long de

cou. La saillie de ses vertèbres faisait comme une chaîne de monticules

sous sa vieille chemise. Sa figure d’enfant des rues--figure précoce,

sagace et ironique où descendaient deux sillons profonds de part et

d’autre d’une bouche mince et large--touchait presque ses genoux osseux.

Il apprenait à faire un nœud plat avec un bout de vieux filin. Des

gouttes de sueur perlaient à son front bombé; il reniflait fortement par

intervalles avec un regard du coin de son œil mobile vers le vieux

matelot indifférent au gars embarrassé qui marmonnait sur sa tâche.

Le bruit s’accrut. Le petit Belfast, dans la chaleur lourde, semblait

bouillir de furie facétieuse. Ses yeux dansaient; dans le rouge de son

visage, comique comme un masque, la bouche béait noire, et grimaçait

étrangement. En face de lui un homme, à demi vêtu, se tenait les côtes

et, la tête renversée, riait, les cils humides. D’autres ouvraient des

yeux stupéfaits. Assis pliés en deux sur les couchettes supérieures, des

fumeurs tenaient leurs pipes courtes, balançant leurs pieds, nus et

bruns, au-dessus des têtes de ceux qui, en bas, vautrés sur les coffres,

écoutaient avec des sourires de naïveté ou de mépris. Par-dessus les

bords blancs des couchettes s’allongeaient des têtes aux yeux

clignotants; mais la ligne des corps se perdait dans l’obscurité de ces

cavités pareilles aux niches étroites qu’on eût ménagées aux cercueils

dans un ossuaire illuminé et blanchi à la chaux. Les voix bourdonnèrent

plus haut. Archie, les lèvres serrées, se tassa, sembla se retirer dans

un plus étroit espace et continua de coudre, industrieux et muet.

Belfast braillait comme un derviche en extase:

--... Alors, que je lui dis comme ça, les gars; sauf respect, que je dis

à ce second officier de ce vapeur, sauf respect, le ministre devait être

saoul le jour qu’il vous a fichu votre brevet! «Qu’est-ce que tu dis,

sacré...», qu’il dit en me fonçant dessus comme un taureau; et moi qui

lève mon pot à goudron et qui le lui chavire tout sur sa sacrée belle

physionomie et son complet blanc... «Prends ça, que je dis. Je sais

naviguer, pas moins, espèce de propre à rien, de lèche-pied, de nez

partout, de sale épontille à passerelle! C’est à moi que t’as affaire!

que je gueule...» Il vous aurait fallu le voir sauter, les gars. Noyé,

aveuglé de goudron qu’il était! Alors...

--Ne le croyez pas! Il n’a jamais jeté de goudron. J’y étais, cria

quelqu’un.

Les deux Norvégiens, côte à côte sur le même coffre, pareils et

placides, ressemblaient à des perruches inséparables sur le même bâton,

et ouvraient innocemment leurs yeux arrondis; mais le Finlandais, dans

l’explosion des cris et le roulement des rires, restait sans bouger,

inerte et morne, comme un sourd aux reins mous. Près de lui, Archie

souriait à son aiguille. Un nouveau venu, large d’épaules, avec des yeux

lents, s’adressa délibérément à Belfast, pendant une accalmie:

--Je me demande comment qu’il en reste des officiers ici avec un

gaillard comme toi à bord! J’en conclus qu’ils ne sont plus si mauvais à

présent, si c’est toi qui les a dressés, fiston!

--Pas mauvais! Pas mauvais! hurla Belfast. Si on ne se sentait pas les

coudes... Pas mauvais. Ils ne sont jamais mauvais quand on ne les laisse

pas faire, Dieu damne leurs cœurs noirs...

Il écumait, faisant le moulinet avec ses bras, puis soudain sourit et

tirant de sa poche une carotte de tabac noir, il en détacha une chique

d’un coup de dent avec une affectation de férocité drôle. Un autre

nouveau, des yeux fuyants, dans une figure jaune en lame de couteau, qui

écoutait depuis un instant, la bouche ouverte, dans l’ombre du

maître-caisson, observa d’une voix rêche:

--Ça ne fait rien, c’est le passage de retour. Bon ou mauvais, je me

fiche d’eux, tant que je suis sûr que c’est le retour. Quant à mes

droits, je les ferai respecter. Ils verront.

Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Seuls, le novice et le chat ne

firent pas attention. Il se tenait les poings sur les hanches, nabot à

cils blancs. Il semblait avoir connu toutes les déchéances et toutes les

furies. Il avait l’air d’avoir été giflé, roulé à coups de botte dans la

fange, il semblait avoir essuyé des coups de griffe, des crachats, avoir

été lapidé d’innommable ordure..., et il souriait avec sécurité aux

visages environnants. Le poids d’un melon bosselé rabattait ses

oreilles. Les basques en loques d’une redingote noire pendaient comme

des franges sur ses mollets. Il défit les deux seuls boutons qui

restaient et tout le monde vit qu’il ne portait pas de chemise dessous.

Malchance caractéristique, ces haillons, auxquels nul ne se fût avisé

d’attribuer un possesseur, prenaient sur lui la physionomie de hardes

volées. Il avait le cou long et maigre, les paupières rougies, du poil

clairsemé aux joues, les épaules pointues et tombantes comme les ailes

cassées d’un oiseau. Son flanc gauche crépi de vase disait une nuit

récente dans la boue d’un fossé. Après avoir sauvé sa fainéante carcasse

de destruction violente en désertant d’un vaisseau américain à bord

duquel, en un moment d’oublieuse folie, il avait osé s’engager, ç’avait

été une quinzaine à terre à battre le quartier indigène, à crever de

faim, à coucher sur des tas d’immondices, à errer au soleil. Ce visiteur

imprévu sortait des cauchemars. Il restait là, répugnant, à sourire dans

le silence soudain tombé. Ce poste d’équipage tout blanc et frais lavé

lui offrait un refuge; sa fainéantise pourrait s’y vautrer et s’y

nourrir, en maudissant le pain de sa bouche; ce champ s’ouvrait à ses

talents pour esquiver les tâches, pour tricher, pour mendier; il

trouverait là, sans faute, quelqu’un à duper et quelqu’un à brimer, et

on le paierait pour tout cela.

Tous le connaissaient bien. C’était l’homme qui ne saurait pas

gouverner, pas faire une épissure, qui bouderait à la besogne par les

nuits noires; qui, dans le gréement, se cramponnerait frénétique, des

bras et des jambes en jurant contre le vent, le grésil, l’ombre; l’homme

qui maudit la mer tandis que les autres peinent. Le dernier dehors, le

premier rentré à l’appel de: Tout le monde sur le pont. L’homme

incapable de faire les trois quarts des choses et qui ne veut pas faire

les autres. L’enfant gâté des philanthropes et des marins d’eau douce,

ses pareils. Le sympathique et méritoire individu jaloux de tous ses

droits, mais qui ne veut rien connaître de l’endurance, du courage, de

la confiance inexprimée ni du pacte de tacite bonne foi qui lie les

membres d’un équipage. Le rejeton frondeur de la basse licence

faubourienne, plein de dédain et de haine pour l’austère servitude de la

mer.

Quelqu’un lui cria:

--Comment t’appelles-tu?

--Donkin, répondit-il, effronté mais jovial.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda une autre voix.

--Ben, le matelot, comme toi, mon vieux.

Le ton visait à la cordialité, mais n’arrivait qu’à l’impudence.

--Du diable si tu ne marques pas plus mal qu’un soutier dans la débine!

commenta l’autre à mi-voix et d’un ton convaincu.

Charley leva la tête et d’un insolent galoubet:

--C’est un homme et c’est un marin.

Puis, s’essuyant le nez d’un revers de sa main, il se courba de nouveau

industrieusement sur son bout de filin. Quelques-uns rirent. D’autres

dévisagèrent l’intrus, perplexes. Le loqueteux s’indigna:

--En voilà une manière de recevoir un copain dans un gaillard d’avant,

jappa-t-il. Êtes-vous des hommes, ou un tas de cannibales sans cœur?

--Ne va pas ôter ta chemise pour un mot en l’air, camarade. Ça ne vaut

pas une chiquenaude, héla Belfast en se dressant d’un bond devant lui,

furieux, menaçant et amical tout ensemble.

--Est-il aveugle, cet autre? demanda l’indomptable fantoche, en

regardant autour de lui d’un air de surprise feinte. Il ne voit donc pas

que j’en ai plus de chemise?

Il étendit les deux bras en croix et secoua les haillons qui

recouvraient ses os d’un geste dramatique.

--Et pourquoi? continua-t-il très haut. Les salauds de Yankees ont voulu

me mettre les tripes au vent parce que je défendais mes droits comme un

brave. Je suis anglais, nom de Dieu. Ils me sont tombés dessus et j’ai

fichu le camp. V’là la raison. Vous n’avez jamais vu un homme dans la

purée? Hein? Qu’est-ce que c’est qu’un sacré bateau comme ça? Je suis

fauché. J’ai rien. Pas de sac, pas de lit, pas de couverture, pas de

chemise, pas une sacrée nippe autre que ce que je porte. Mais au moins

j’ai pas cané devant ces salauds de Yankees. Y a personne ici qui aurait

un grimpant pour un poteau dans la mouise?

Il savait par quels moyens séduire l’instinct naïf de cette foule. Tout

d’un coup, ils lui donnèrent leur compassion blagueuse, méprisante ou

bourrue. Elle prit d’abord la forme d’une couverture jetée à sa tête,

comme il se tenait, devant eux, la peau blanche de ses membres attestant

son humanité fraternelle à travers la noire fantaisie de ses loques.

Puis une paire de vieux souliers vint rouler à ses pieds boueux.

Accompagné d’un cri de: Gare dessous! un vieux pantalon roulé, lourd de

taches de goudron, le frappa à l’épaule. Le souffle de leur

bienveillance soulevait un flot de pitié sentimentale dans leurs cœurs

indécis. Leur propre spontanéité à soulager la misère d’un des leurs les

emplissait d’attendrissement. Des voix crièrent: «On t’équipera, vieux!»

Des murmures se croisèrent: «Jamais vu ça... Pauvre bougre... J’ai un

vieux gilet, ça peut-il te servir?... Prends-le, mon matelot.»

Ces rumeurs amicales emplissaient le gaillard. L’objet de ces largesses,

ramant de son pied nu, les rassembla en tas, tandis que son regard

circulaire en mendiait davantage. Sans émotion, Archie ajouta

consciencieusement au tas une vieille casquette à visière arrachée.

Le vieux Singleton, perdu dans les régions sereines de la fiction,

continuait de lire et ne daignait rien voir. Charley, sans pitié à cause

de la sagesse du jeune âge, pipa:

--Si tu veux des boutons dorés pour tes uniformes neufs, j’en ai deux.

L’infect tributaire de la charité universelle brandit son poing vers le

novice:

--Toi, j’aurai l’œil à ce que tu tiennes ce plancher propre, eh! fayot!

dit-il hargneusement. As pas peur. Je t’apprendrai à être poli pour un

matelot, espèce d’ânon bâté.

Ses yeux brillaient méchamment, mais ayant vu Singleton fermer son

livre, ses prunelles, pareilles à des grains luisants, se mirent à errer

d’une couchette à l’autre.

--Prends celle-là, près de la porte, elle n’est pas mauvaise, suggéra

Belfast.

L’interpellé rassembla les dons amoncelés à ses pieds, les pressa en

ballot contre sa poitrine puis, après un coup d’œil à la dérobée vers le

Finnois debout à côté de lui, le regard perdu dans le vague, comme s’il

y suivait une de ces visions maléfiques qui hantent les hommes de sa

race:

--Ote-toi de là, tu me gênes, l’Alboche, dit la victime des brutalités

yankees.

Le Finnois ne bougea pas, il n’avait pas entendu.

--Démarre, nom de Dieu, brailla l’autre, en le bousculant du coude.

Démarre, spèce d’idiot, de sourd-muet gaga. Oust!

L’homme chancela, se remit et contempla le parleur sans ouvrir la

bouche.

--Ces sacrés étrangers, ça demande à être maté, opina l’aimable Donkin,

pour l’instruction du gaillard d’avant. Si on ne les met pas à leur

place, ils vous mangent dans la main.

Il jeta le total de ses possessions terrestres dans la couchette vide,

mesura d’un second coup d’œil les risques de l’aventure, puis bondit

vers le Finnois, qui restait immobile, pensif et morne.

--Je t’apprendrai à boucher la route, gueula-t-il. Je te vas pocher les

yeux, sacrée tête carrée.

Les hommes, pour la plupart, occupaient maintenant les couchettes et le

couple avait à lui seul le gaillard pour champ-clos. Donkin, l’indigent,

dans ce nouveau personnage, éveilla l’intérêt général. Il dansait,

dépenaillé, devant le Finnois ahuri, esquissant des attaques du poing

dans la direction du lourd visage que nulle émotion n’altérait. Deux ou

trois spectateurs encouragèrent le jeu d’un: «Vas-y, Whitechapel!» en

s’installant voluptueusement dans leurs lits pour suivre la lutte.

D’autres crièrent: «Ta bouche!... Ferme ça!...» Le vacarme recommençait.

Soudain, une succession de coups frappés au-dessus de leurs têtes avec

un anspect résonna comme une petite canonnade dans tout le gaillard.

Puis la voix du maître d’équipage s’éleva derrière la porte, une note de

commandement dans son accent traînard:

--As-tu entendu, vous autres en bas? Tout le monde derrière! Tout le

monde derrière pour faire l’appel!

Il y eut un moment de silence étonné. Puis le plancher du gaillard

d’avant disparut sous des hommes sautés de leurs couchettes avec un

flop! de pieds nus. On repêcha des bonnets dans des plis de couvertes

dégringolées. Quelques-uns, en bâillant, boutonnaient des ceintures de

pantalons. Des pipes à moitié fumées se vidaient heurtées contre le

boisage, avant de disparaître, poussées sous des oreillers. Des voix

grognèrent: «Qu’est-ce qu’il y a? On peut pas dormir?...» Donkin jappa:

«Si c’est comme ça que ça se passe sur ce bateau-ci, faudra voir à y

voir!... Laissez-moi faire, ça traînera pas...»

Personne ne faisait attention à lui. Ils sortaient par paquets de deux

et trois pressés dans la porte, à la mode des matelots du commerce qui

ne savent pas prendre une porte franchement, comme de simples terriens.

L’apôtre des réformes suivit. Singleton, enfilant sa vareuse, passa le

dernier, massif et paternel, portant haut sa tête de sage battu des

tempêtes sur son corps de vieillard athlétique.

Charley seul resta dans la blancheur crue de la pièce vide, assis entre

les deux rangs de mailles de fer dont la suite se perdait dans l’ombre

étroite de l’avant. Il tirait violemment sur les torons du filin, en un

effort suprême pour finir son nœud commencé. Tout à coup, il se leva

d’un élan, jeta le câble au nez du chat et fila derrière le matou noir

qui franchissait à petits sauts les stoppeurs de chaîne, la queue toute

droite, en l’air, comme une hampe.

Les marins passèrent de la lumière brutale et de la chaude buée qui

noyait le gaillard d’avant à la sérénité d’une nuit pure. Son souffle

apaisant les enveloppa, tiède haleine qui s’écoulait sous les étoiles

innombrablement suspendues plus haut que la pomme des mâts comme un

nuage fin de lumineuse poussière. Dans la direction de la ville, la

noirceur de l’eau se rayait de traînées de feu doucement ondulantes au

gré des rides de la surface, semblables à des filaments qui flotteraient

enracinés au rivage. Des rangs d’autres lumières s’enfonçaient dans les

lointains, tout droit comme en parade, dans l’intervalle d’édifices très

hauts; mais de l’autre côté du golfe, de sombres collines arquaient

leurs vertèbres noires où, çà et là, le point d’une étoile paraissait

une étincelle tombée du firmament. Au loin, vers Bycullah, les lampes

électriques aux portes des docks balançaient au sommet de supports

grêles leur éclat frigide, comme des spectres captifs de lunes

malfaisantes. Épars sur tout le jais luisant de la rade, les navires à

l’ancre flottaient parfaitement immobiles sous la faible lueur de leurs

fanaux de mouillage, masses opaques surgies comme d’étranges et

monumentales structures abandonnées par les hommes à l’éternel repos.

Devant la chambre du capitaine, M. Baker faisait l’appel. A mesure que

les hommes, à pas butants et incertains, arrivaient à hauteur du grand

mât, ils percevaient sur l’arrière son visage large et rond, un papier

blanc devant les yeux, et, contre son épaule, la tête ensommeillée, aux

paupières lourdes du pilotin qui tenait, au bout de son bras levé, le

globe lumineux d’un falot. Le bruit mou des pieds nus sur les planches

n’avait pas cessé que le second commençait l’appel des noms. Il

articulait distinctement, d’un ton sérieux, comme il seyait à cet appel

qui sommait des hommes vers l’inquiète solitude, la lutte obscure et

sans gloire, ou vers l’endurance plus pénible encore des petites

privations et des fastidieux devoirs. A chaque nom prononcé, un homme

répondait: «Oui, sir!» ou «Présent!» et, se détachant du groupe

indistinct des têtes qui trouaient l’ombre des pavois de tribord,

s’avançait pieds nus dans le cercle de clarté, puis en deux pas muets

rentrait dans les ténèbres de l’autre côté du pont. Ils répondaient sur

des tons différents: marmonnements pâteux, voix franches qui sonnaient

clair; et certains, comme si tout cela eût fait injure à leur dignité,

prenaient une intonation blessée: car la discipline, à bord des navires

de commerce, n’est guère cérémonieuse, ni très fort le sens de la

hiérarchie, là où tous se sentent égaux devant l’immensité indifférente

de la mer et l’exigence sans trêve de ses labeurs.

M. Baker lisait posément: «Hanssen, Campbell, Smith, Wamibo. Eh bien,

Wamibo, pourquoi ne répondez-vous pas? Il faut toujours l’appeler deux

fois.»

Le Finnois poussa enfin un grognement inarticulé et, se portant en

avant, traversa la zone de lumière, étrange, maigre et long, avec son

visage de dormeur éveillé. Le second continua plus vite: «Craik,

Singleton, Donkin... Bon Dieu!» laissa-t-il échapper devant

l’invraisemblable et calamiteuse apparition que lui révélait la lumière.

Cela s’arrêta, découvrit les gencives pâles et les longues dents d’une

mâchoire supérieure en un sourire malveillant: «Y a-t-il quelque chose

qui ne va pas, monsieur le second?» entendit-on. Une pointe d’insolence

relevait la simplicité voulue du ton. Des deux côtés du pont coururent

des rires étouffés. «Suffit. Rentrez dans le rang», grogna M. Baker en

attachant sur le nouvel auxiliaire le regard clair de ses yeux bleus. Et

Donkin, s’éclipsant soudain, rentra parmi la troupe noire des hommes

rassemblés pour y recevoir des claques amicales dans le dos et

s’entendre décerner des flatteries à voix basse. Autour de lui on se

murmurait: «Il n’a pas peur... Il leur en fera voir, je ne vous dis que

ça... Ça valait Guignol... As-tu vu le second s’il était épaté?... Bien!

Dieu me damne si jamais...»

Le dernier homme avait répondu, et il y eut un moment de silence où le

second scrutait sa liste: «Seize, dix-sept, marmottait-il. Il me manque

un homme, maître, dit-il tout haut.»

Le grand gaillard du Devonshire qui se tenait à son côté, brun et barbu

de noir comme un gigantesque Espagnol, dit d’une voix de basse profonde:

«Il ne reste personne à l’avant. J’ai regardé partout. Il n’est pas à

bord, mais possible qu’il s’amène avant le jour.--Ça se peut ou ça ne se

peut pas, commenta le second, pas moyen de lire ce dernier nom. Il y a

une tache d’encre là... Ça fera le compte... Vous autres--en bas.»

Le groupe indistinct, jusque-là immobile, s’ébranla, se défit, se

dirigea vers l’avant.

--Wait! cria une voix pleine et retentissante.

Tous s’arrêtèrent. M. Baker, qui s’était détourné en bâillant, fit

demi-tour, la bouche ouverte. Puis, furieux, il éclata:

--Qu’est-ce que c’est? Qui a dit Wait[1]? Quel...

[1] En anglais: Attendez.

Mais il aperçut une haute silhouette debout sur la lisse. Elle en

descendit et se fraya une route à travers l’équipage. Des pas lourds

marchèrent vers le fanal du gaillard d’arrière. De nouveau, la voix

sonore répéta avec insistance: Wait! La lampe éclaira l’individu. Il

était de haute taille. La tête se perdait dans l’ombre que jetaient les

embarcations. Les blancheurs de ses dents et de ses yeux luisaient

distinctement, mais la figure était indiscernable. Les mains grandes

paraissaient gantées.

Le Nègre du "Narcisse" · 第 3 / 11 题