--Ainsi, le docteur Trajan?... fit-il d'une voix tremblante.
--Oh! cela n'a aucune importance! déclara la mère paisiblement.
D'abord, Cady est une enfant... et le docteur l'a mise au monde. Mais,
dites-moi, est-ce que nous pouvons nous retirer?...
Le jeune magistrat s'inclina avec un effort pour rester correct.
--Oui, madame, je n'ai plus rien à vous demander.
Mme Darquet interrogea:
--Espérez-vous retrouver ces misérables?
--Evidemment, nous espérons... mais nous avons affaire, certainement, à
des individus très habiles.
Mme Darquet soupira:
--Alors, il est à craindre que mon mari et moi nous ne rentrions jamais
dans la somme considérable que représentent les bijoux et les valeurs
qui nous ont été dérobés?
Le juge remarqua sèchement:
--Et, par la même occasion, le meurtre de votre pauvre institutrice
demeurera impuni.
Mme Darquet fit un geste.
--Mon Dieu... la malheureuse était sans aucune famille!
Comme elle sortait, Cady tendit, en cachette, son visage au jeune
homme, qui mit ses lèvres avec émotion sur la joue froide et douce de
l'enfant.
--Au revoir, Cady! dit-il à voix basse.
--Au revoir, fit-elle caressante, comme avec une promesse obscure.
I
C'était en janvier, c'est-à-dire exactement cinq mois avant la scène
chez le juge d'instruction qui vient d'être retracée.
Il était environ dix heures du matin, et Mlle Armande venait de
pénétrer dans un bel immeuble de la rue Pierre-Charron.
Ne connaissant pas la manœuvre de l'ascenseur, elle gravissait
lentement le vaste escalier de pierre blanche, à l'épais tapis de
Smyrne moderne, aux bleus durs, au vert et au rouge éclatants.
Brune, jeune, de taille moyenne, vêtue très modestement, elle portait
sur un visage, que l'oisiveté eût rendu joli, ce rien de tendu, d'amer,
qui déflore les traits de la femme usant de son intelligence et de sa
volonté pour vivre.
Au quatrième étage, elle s'arrêta, essoufflée, et admira les meubles
garnissant le palier: un coffre de vieux chêne sculpté, au coussin
taillé dans une chasuble, une console Empire, un fauteuil Louis XIV
tout doré et une immense pendule allemande du dix-huitième siècle
gainée de marqueterie.
Elle constata au cadran qu'il s'en fallait de quelques minutes que
l'heure de son rendez-vous fût sonnée, et s'assit.
Ses pieds allongés sur le somptueux tapis montrèrent des chaussures
grossières et fatiguées. Elle eut un geste d'impatience et les cacha
sous sa robe, avec soudain en elle un bouillonnement de colère, de
rancunes, d'aspirations vagues quoique véhémentes.
--Ah! qu'elle me prenne seulement! murmura-t-elle avec une sorte
d'ardente menace.
Et, incapable de patienter plus longtemps, elle se décida à poser le
doigt sur le bouton électrique de l'entrée.
Le battant s'ouvrit. Une vieille femme à tournure d'ancienne
nourrice examina la visiteuse; tandis qu'au bout de la galerie,
comble de meubles, un valet de chambre promenait paresseusement un
ramasse-poussière.
--Vous désirez?
Mlle Armande entra hardiment.
--J'ai rendez-vous ce matin avec Mme Cyprien Darquet.
La vieille bonne lui jeta un regard hostile.
--Ah! c'est vous sans doute, qui venez pour être l'institutrice de
Cady?... Alors, c'est bon, attendez...
Et, sans cérémonie, elle fila.
Mlle Armande resta plantée au milieu de l'antichambre, envahie d'un
sentiment d'intimidation causé par tout ce luxe.
Le domestique, poussant son balai perfectionné, la heurta.
--Pardon! fit-il en lui jetant un regard impertinent et déshabilleur.
Tout jeune, un faible duvet au coin de la lèvre, les cheveux très
noirs, en brosse, le nez relevé, les bajoues déjà grasses, c'était le
type achevé du larbin de bonne maison.
Lorsqu'il repassa, il s'arrêta devant la jeune fille, le poing sur la
hanche.
--Si vous attendez que la vieille vous annonce, vous poserez longtemps!
ricana-t-il.
Elle recula, interdite sous son regard, balbutiant:
--Vous croyez?
Il affirma:
--Pour sûr! C'est elle qui a élevé la gosse, et elle est furieuse qu'on
la lui enlève. Tenez, passez-moi votre carton, je vas vous annoncer.
Mlle Armande feignit de se fouiller.
--Justement, je n'ai pas de carte sur moi, murmura-t-elle rougissante,
exaspérée par la mine gouailleuse et la familiarité du valet. Prévenez
Mme Darquet que je suis la personne qu'elle attend...
--Mademoiselle qui?
--Armande Poitrinaud.
Il partit d'un éclat de rire.
--Joli nom!
Arrondissant ses mains, il les approcha du buste un peu plat de la
jeune fille et goguenarda:
--Rien menteur, par exemple!...
Elle bondit en arrière, cramoisie, outrée.
--Annoncez-moi immédiatement! proféra-t-elle avec une dignité exagérée.
Le valet de chambre pirouetta.
--On y va, la belle brune...
Des larmes de rage humectaient les yeux flamboyants de l'institutrice.
--Laquais!... domestique, sale bête! murmura-t-elle en piétinant le
tapis avec colère.
Il était déjà revenu.
--Maria a été prévenir madame.
Mlle Armande s'éloigna précipitamment.
--C'est bon.
Il fit un geste de voyou.
--Ah! si mademoiselle se fâche!...
Peu après, une femme de chambre très élégante souleva une portière.
--Si mademoiselle veut venir, madame la recevra.
Armande tressaillit et s'élança avec une hâte maladroite dont elle se
dépita aussitôt, et, sous l'attention ironique des deux domestiques,
elle s'étudia à une démarche compassée et à une attitude dédaigneuse.
--Oh! chérie! murmura le valet de chambre en l'imitant comiquement.
Par une porte ouverte, Armande aperçut un salon qui lui parut tel
qu'une immense robe de bal, avec ses tentures de moire mauve et ses
stores de tulle incrusté de dentelles. Maria l'introduisit dans une
pièce oblongue qu'éclairait un large vitrail polychrome.
Mme Darquet, déjà vêtue pour les courses en ville, écrivait à un
bureau Empire.
Elle releva sa tête fine, casquée de savantes ondulations de cheveux
d'un assez vilain roux artificiel. Son regard était froid et perçant;
elle gardait une grande beauté, malgré ses quarante-six ans, et son
aspect annonçait bien la femme de tête qu'elle était.
Enfant unique de riches manufacturiers de la Sambre, elle avait été
mariée très jeune à un noble officier de cavalerie, viveur et joueur,
qui avait dissipé sa dot. Devenue veuve à vingt-cinq ans, à la suite
d'un duel malheureux pour son mari, Noémi de Bellocq rentra dans sa
famille, à jamais guérie de l'envie de figurer parmi l'aristocratie qui
avait ébloui sa première jeunesse.
Pendant huit ans, elle mena joyeuse vie à Nancy; sa réputation ne fut
pas sans recevoir quelques accrocs; mais sa grande beauté et sa grosse
fortune lui conservaient de sérieux et fidèles prétendants.
Ayant dépassé la trentaine, Noémi songea à l'avenir, se décida à se
remarier, et se résolut à épouser un homme politique, afin de remplacer
les joies de la galanterie par celles de l'ambition.
Elle jeta son dévolu sur un homme à peu près inconnu et qu'elle
pourrait créer selon ses désirs. Il avait un an de plus qu'elle, se
nommait Cyprien Darquet et était avocat, sans le sou, mais non pas sans
talent.
C'était le fils, selon la loi, d'un brave homme d'avoué qui passait
pour la buse la plus invétérée du département; mais, Noémi avait
confiance, la chronique scandaleuse donnant à Cyprien pour véritable
père le sénateur Le Moël, un noceur roublard, grand brasseur
d'affaires, qui avait su tirer, sans ennuis, ses trois millions du
Panama.
Allié par sa femme à tous les personnages influents de la contrée,
Cyprien avait aisément enlevé son élection à la Chambre. Depuis onze
ans, il représentait la Sambre, et il s'était conquis un éclatant
succès lors des débats sur les congrégations, dont il se montrait
l'adversaire acharné.
L'union de ces deux personnages était heureuse. Si la fidélité du
député paraissait douteuse, ce dont sa femme ne se souciait guère,
celle de Noémi était absolue. La jeune femme avait largement jeté
sa gourme durant son veuvage, et les idées ambitieuses l'occupaient
aujourd'hui exclusivement. Elle escomptait sa situation de
«ministresse», qui lui écherrait sans doute à bref délai, et s'y
préparait activement.
Pourtant, elle se piquait de ne rien négliger dans sa maison, et, entre
temps, s'occupait des détails du ménage: ses deux filles en faisaient
partie.
Elle fit signe à l'institutrice de s'asseoir, et parcourut un papier
posé devant elle, résumant ces notes tout haut plutôt qu'elle
n'interrogeait la jeune fille.
--Vous avez vingt-six ans, vous appartenez à une famille de paysans de
la Mayenne. Vous avez passé par l'École de Sèvres, et dès votre arrivée
au collège de jeunes filles de la Sambre, vous avez fait preuve de
manque de tact et de souplesse.
Armande plaça un mot.
--J'ai malheureusement pour mon humble situation, le sentiment de ma
dignité.
--Ce que vous dites là est absurde, déclara Mme Darquet de son ton
péremptoire. La dignité est une chose absolument relative, qui doit
différer selon la position que l'on occupe.
Les yeux d'Armande s'agrandirent.
--Ah! fit-elle avec surprise.
Mme Darquet reprit:
--Là-bas, vous avez déplu. Les mères des élèves ont déclaré qu'elles
retireraient leurs filles si vous restiez chargée du cours, où vous
sapiez les sentiments religieux des enfants qui vous étaient confiées.
Mlle Armande expliqua:
--Enseignant dans un collège de l'Université, et non pas dans un
pensionnat religieux, je me croyais autorisée à agir ainsi.
Mme Darquet rit ironiquement.
--Ignorez-vous donc que la religion sera toujours une élégance?... Vous
ne vous adressiez pas à de futures ouvrières... Quelle jeune fille de
la bourgeoisie renoncera aux distractions que la religion lui offre?...
à la joie vaniteuse de se marier à l'église!...
Comme Armande allait protester, elle l'arrêta:
--Oh! pas de controverses, je vous prie!... Bref, l'on a voulu vous
déplacer; vous avez demandé une enquête et l'on vous a prouvé qu'il
était plus habile de donner votre démission.
--C'est alors, poursuivit Armande, que le maire, qui approuvait
mes efforts contre le cléricalisme, écrivit à M. le député pour me
recommander à lui.
Mme Darquet inclina la tête.
--Mon mari saisit l'occasion d'affirmer au département son désir de
soutenir le collège laïque. Justement, je songeais à prendre une
institutrice pour ma fille aînée et vous étiez toute désignée. Mais,
entendons-nous bien... Ici, pas de prosélytisme anticlérical! Je ne
pratique pas... Etant donnée la situation politique de mon mari, ce
serait déplacé... Cependant, Cady a été élevée chez sa grand'mère
paternelle qui était pieuse, elle a fait sa première communion et
je désire que vous la conduisiez ponctuellement à la messe chaque
dimanche. Elle fera ses Pâques à la campagne. Nous sommes des gens du
monde, ne l'oubliez pas, et dans le monde, toute opinion extrême est
choquante... Les discours que prononce Cyprien Darquet à la tribune,
s'ils résonnaient dans un salon, feraient hausser les épaules des mêmes
gens qui les applaudissent à la Chambre. Je tiens essentiellement à ce
que ma fille, lorsqu'elle sera en âge de sortir, ne se présente point
telle qu'une manifestante de réunion politique. Me comprenez-vous?
--Je le crois, madame.
--Et il est bien entendu que vous vous conformerez à mes
instructions?... C'est une condition stricte à votre entrée chez moi.
La jeune fille eut un rapide regard à l'opulence des entours, où elle
se sentait si bien. Et, domptée, elle affirma:
--Je vous obéirai, madame, et vous n'auriez qu'à me rappeler à l'ordre
si je manquais...
Mme Darquet se leva avec un geste délibéré.
--Oh! mademoiselle, je ne vous surveillerai point, je n'ai pas
le temps!... Je vous crois assez intelligente pour savoir suivre
fidèlement la voie que je vous ai tracée... en étant persuadée que si
vous vous en écartiez, nous devrions nous séparer immédiatement.
--Je ferai de mon mieux, madame, balbutia Armande d'une voix de petite
fille.
--J'y compte.
Mlle Armande se hasarda à questionner.
--Est-ce que ces demoiselles ne sont pas deux?
Un sourire complaisant effleura les lèvres de la mère.
--Vous n'aurez pas à vous occuper de Baby, elle a son Anglaise. Je vais
vous faire mener près de Cady.
Et, expliquant, tout en sonnant Maria:
--Son nom est Hélène, mais dans sa petite enfance, elle s'était
affublée elle-même de ce nom de Cady qu'on lui a conservé...
Puis, se rappelant que la question pécuniaire n'avait pas été abordée,
elle jeta vivement, avant que la femme de chambre parût:
--En sus de votre entretien et de deux robes par an à prendre chez ma
couturière, je vous donnerai quatre-vingts francs par mois.
Armande sursauta.
--Oh! madame?
Elle espérait au moins le billet bleu.
Mme Darquet la regarda durement.
--Trouveriez-vous que ce soit trop peu?
Armande balbutia:
--C'est que, avec les charges, les obligations...
L'autre l'interrompit.
--Que voulez-vous dire?... Imaginez-vous que vous serez des réceptions?
Vous mènerez avec ma fille une vie tout à fait retirée, et je ne vous
impose aucune élégance. Soyez propre, simplement. Oh! pour cela, je
suis exigeante, du moins pour les soins du corps... C'est une question
d'hygiène pour ma fille, dont vous partagerez la chambre. Je suppose
que vous ignorez l'usage du tub?... Maria vous mettra au courant.
Et, changeant de ton:
--Car je pense que vous acceptez mes conditions?
Rouge, humiliée, Armande répondit avec précipitation:
--Oui, madame.
Maria se tenait sur le seuil.
--Conduisez chez ma fille mademoiselle.
Mme Darquet s'arrêta court.
--Je ne me rappelle plus votre nom?...
La jeune fille glissa timidement:
--Armande Poitrinaud.
Et son regard guetta la femme de chambre qui se tordait discrètement.
Mme Darquet elle-même sourit.
--Vous n'avez pas un autre nom?... Comment s'appelait votre mère?
L'institutrice se redressa et lança victorieusement:
--De Lavernière?
--Avec un petit de? railla Mme Darquet.
--Oui, madame!
--En vérité? Eh bien, si le nom de votre père est trop ridicule,
celui de votre mère est trop beau... On vous appellera ici Mlle
Lavernière. Cela vous va?
--Comme madame voudra!...
Noémi la reprit, impatientée de son manque de tact.
--Ne me parlez pas à la troisième personne!... C'est bon pour les
domestiques.
--Madame, je n'ai pas la prétention d'être autre chose ici, répondit la
jeune fille avec une emphase amère.
Mme Darquet intima sèchement:
--Mais moi, je ne tiens pas à ce que l'on croie que ma fille ait
une simple bonne près d'elle. Sachez tenir exactement votre place,
mademoiselle.
Mlle Armande quitta Mme Darquet, complètement anéantie par la
réception de celle-ci.
Dans le corridor, Maria ricana.
--Hein, vous l'avez, votre paquet!... Ah! mademoiselle, ici, il faudra
vous dégourdir!...
Armande hésita, partagée entre la furieuse envie de lui appliquer un
formidable soufflet et l'idée qu'il serait sage de se faire une alliée
de cette fille.
La prudence l'emporta. Elle passa familièrement son bras sous celui de
la bonne.
--Si vous m'aidiez, ce serait facile, murmura-t-elle avec une hypocrite
douceur.
Maria s'humanisa aussitôt.
C'était le type de la domestique parisienne, insouciante et détraquée,
versatile au suprême degré, sujette aux coups d'amitié, de jalousie, de
haine, aussi violents qu'instables.
--Mon Dieu, ce n'est pas impossible, accorda-t-elle.
Triomphante, Armande lui serra la main de toutes ses forces.
--Amies, c'est promis?
Et, drôle, elle fit le simulacre de cracher sur le sol, qu'elle gratta
ensuite du pied.
--A l'Ecole, c'est ainsi que nous rendions nos serments inviolables!
Maria rit, tout à fait désarmée.
--Au moins, vous êtes rigolo!... Tenez, voici la chambre de
mademoiselle. Mathurine y couchait, mais elle va partir pour son pays.
Lorsqu'elles entrèrent dans la pièce, une fillette agenouillée devant
la vieille bonne pleurante bondit, sauvagement:
--Qu'est-ce que c'est, Maria?... Allez-vous-en!
Puis, apercevant l'étrangère, elle eut un sursaut confus et s'enfuit
dans un cabinet adjacent, dont elle tira la porte derrière elle.
On entendit un grand bruit de robinets, d'eau remuée et de sanglots
étouffés.
Sans mot dire, Mathurine trotta vers la porte, tête basse, et disparut.
--En voilà une vieille malhonnête! s'exclama Mlle Armande,
scandalisée.
Maria fit un geste d'indulgence. Faubourienne abreuvée de théâtre
et de feuilletons mélodramatiques, certains sentiments convenus
l'amollissaient invinciblement.
--Que voulez-vous, son cœur est crevé! Elle aimait mademoiselle pire
que son propre enfant... Dites-moi, vous allez m'aider? Je vais tout de
suite tirer les draps...
Et elle eut un cri.
--Oh, bien, vrai!... elle ne doit pas avoir les pieds trop propres, la
vieille!... Voyez donc cette ordure, là-bas, au bout!...
Armande hocha la tête, pleine de rancœurs.
--Et madame qui me faisait la leçon!... Cette vieille paysanne et sa
crasse, c'en était une hygiène pour sa fille!...
Maria haussa les épaules.
--Vous savez, c'est la mode chez les patrons, de ne parler que de la
propreté!... Mais, au fond, ce qu'ils s'en moquent!... Du moins, les
dames... parce que les messieurs, c'est autre chose!... Ils y viennent
voir de près, souligna-t-elle avec égrillardise.
--Ah?... Est-ce que M. Darquet? interrogea Mlle Armande curieusement.
Maria affecta une discrétion.
--Vous jugerez par vous-même! Mais quoi, les patrons sont tous taillés
sur le même modèle!... La seule différence, c'est qu'il y en a qui
préfèrent les femmes de chambre, et d'autres qui s'excitent sur le
graillon de la cuisinière.
L'institutrice montra la fillette qui venait de rentrer.
--Prenez garde!...
Maria continua tout haut.
--Pas de danger!... Mlle Cady est quelquefois dans ses lunes, mais
au fond, c'est une bonne fille et pas moucharde... D'ailleurs, elle
sait ce qui en retourne pour son papa... et que c'est un fameux coq,
pour qui toutes les poules sont bonnes!...
Indifférente, comme absente, Cady avait traversé la chambre et s'était
assise sur une chaise basse, où elle songeait, absorbée.
Armande fut frappée de la beauté mélancolique de ce visage d'enfant,
d'un ovale allongé, à la peau mate et lisse, dont la bouche un peu
grande était marquée d'un pli amer. Le nez petit, régulier, avait des
narines extrêmement mobiles; les yeux, très grands, s'encerclaient d'un
halo bleuâtre à la moindre émotion. Les cheveux châtain clair, parsemés
de mèches blondes, tombaient droit sur les épaules, très épais; mais,
autour du front et des oreilles, ils frisaient: poils d'or et de
soie auréolant le visage d'énigme de cette jeune existence que l'on
devinait déjà très personnelle, pleine de rêves mystérieux, de pensées
inconnues, de joies et de tourments jalousement dérobés.
--En voilà une qui doit avoir sa tête! pensa l'institutrice.
Et elle vint se planter devant son élève.
--Savez-vous qui je suis, mademoiselle Cady?
Mais ce fut à elle de se décontenancer, car, au lieu de la boutade
d'écolière mal élevée qu'elle attendait, elle vit une correcte fillette
se lever et lui tendre la main poliment, le coude haut.
--Je vous demande pardon de ne pas vous avoir saluée, mademoiselle,
dit-elle avec aisance. Mais j'ai beaucoup de chagrin du départ de ma
nourrice.
Sur ces derniers mots, la voix de Cady s'altéra, ses yeux se
voilèrent, ses narines frémirent, les coins de sa bouche se crispèrent
nerveusement. Sur son visage d'enfant passa une expression qui, dans
les traits d'une femme, eût dénoncé la volupté la plus aiguë.
--Une petite passionnée! remarqua Mlle Armande en elle-même. On la
prendra par le sentiment.
Et elle fit trembler sa voix.
--Je suis désolée de votre chagrin, ma chère enfant... Mais j'essaierai
de remplacer près de vous votre vieille amie.
Comme si elle eût flairé le piège, l'enfant examina l'institutrice d'un
air sérieux et méfiant.
--Je vous remercie, mademoiselle, répondit-elle sans élan.
Maria, qui s'était absentée, rentra, portant des draps blancs. Elle
annonça:
--Ce soir, il y a du monde à dîner, Cady; tu mangeras dans la salle de
bains avec mademoiselle.
La fillette trépigna soudain, furieuse de la familiarité de la femme de
chambre devant la nouvelle venue.
--Maria!... je vous défends de me tutoyer!...
Maria ricana, sans s'émouvoir.
--Oh! là là, qu'est-ce qu'il vous prend? Du moment que madame n'entend
pas! Vous n'êtes donc plus notre amie?... C'est ça qui fera de la peine
à Valentin!... Mais, je parle que vous voulez bien qu'il vous tutoie,
lui.
Pourpre, Cady répéta avec violence:
--Non, je ne veux pas!... Ni vous, ni lui...
Maria s'esclaffa.
--Regardez-moi cette petite furie! Ça en a des idées, les enfants des
riches! Ma parole, ça se croit d'une autre pâte!...
A la porte, elle goguenarda:
--Eh bien, ma fille, quand tu viendras après le dîner rafler les
desserts, c'est moi qui te dénoncerai, tu peux y compter.
Cady se démenait, exaspérée.
--Elle ment!... Ce n'est pas vrai!... Jamais je n'ai volé de dessert!...
Et soudain, elle éclata en sanglots, remuée jusqu'au fond de l'âme par
cette injustice qui poursuit si souvent l'enfance et l'indigne d'autant
mieux que ses instincts sont plus droits et plus délicats.
Mlle Armande s'égayait. Les pleurs des petits sont une secrète
revanche pour les cœurs adultes qui ont pareillement souffert autrefois.
--Calmez-vous, ça n'en vaut pas la peine!
Un quart d'heure plus tard, Mlle Armande, longeant le corridor, se
heurta presque à un gros homme demi nu qui sortait de la salle de bains.
Au coup d'œil allumé et autoritaire qu'il lui jeta, elle devina le
maître du logis.
--Pardon, monsieur! fit-elle, baissant les yeux avec une hypocrite
pudeur.
Les pieds nus en des sandales de rafia, le caleçon tombant du ventre
volumineux, M. Cyprien Darquet ramenait vaguement son peignoir de bain
sur son torse gras, au sillon velu.
Son crâne était entièrement chauve, en contraste avec sa barbe brune
épaisse. L'œil luisait, vif et jouisseur.
--C'est vous, la petite Poitrinaud? demanda-t-il en inspectant la jeune
fille avec satisfaction.
Elle minauda.
--Mme Darquet m'a dit que l'on m'appellerait Lavernière... du nom de
ma mère.
Le député rit.
--Ah! bon! Eh bien, on se reverra, mon enfant!...
Et, sans plus insister, il gagna sa chambre. Mais, en passant devant
Armande, il l'écrasa presque d'un lourd frôlement voulu.