Nous n'avons rien à craindre mais beaucoup à apprendre de la tribu
vigoureuse et pacifique des arbres qui produit sans cesse pour nous des
essences fortifiantes, des baumes calmants, et dans la gracieuse
compagnie desquels nous passons tant d'heures fraîches, silencieuses et
closes. Par ces après-midi brûlants où la lumière, par son excès même,
échappe à noire regard, descendons dans un de ces «fonds» normands d'où
montent avec souplesse des hêtres élevés et épais dont les feuillages
écartent comme une berge mince mais résistante cet océan de lumière, et
n'en retiennent que quelques gouttes qui tintent mélodieusement dans le
noir silence du sous-bois. Notre esprit n'a pas, comme au bord de la
mer, dans les plaines, sur les montagnes, la joie de s'étendre sur le
monde, mais le bonheur d'en être séparé; et, borné de toutes parts par
les troncs indéracinables, il s'élance en hauteur à la façon des
arbres. Couchés sur le dos, la renversée dans les feuilles sèches,
nous pouvons suivre du sein d'un repos profond la joyeuse agilité de
notre esprit qui monte, sans faire trembler le feuillage, jusqu'aux
plus hautes branches où il se pose au bord du ciel doux, près d'un
oiseau qui chante. Çà et là un peu de soleil stagne au pied des arbres
qui, parfois, y laissent rêveusement tremper et dorer les feuilles
extrêmes de leurs branches. Tout le reste, détendu et fixé, se tait,
dans un sombre bonheur. Élancés et debout, dans la vaste offrande de
leurs branches, et pourtant reposés et calmes, les arbres, par cette
attitude étrange et naturelle, nous invitent avec des murmures gracieux
à sympathiser avec une vie si antique et si jeune, si différente de la
nôtre et dont elle semble l'obscure réserve inépuisable.
Un vent léger trouble un instant leur étincelante et sombre immobilité,
et les arbres tremblent faiblement, balançant la lumière sur leurs
cimes et remuant l'ombre à leurs pieds.
Petit-Abbeville (Dieppe), août 1893.