À peine une heure à venir nous devient-elle le présent qu'elle se
dépouille de ses charmes, pour les retrouver, il est vrai, si notre âme
est un peu vaste et en _perspectives_ bien ménagées, quand nous
l'aurons laissée loin derrière nous, sur les routes de la mémoire.
Ainsi le village poétique vers lequel nous hâtions le trot de nos
espoirs impatients et de nos juments fatiguées exhale de nouveau, quand
on a dépassé la colline, ces harmonies voilées, dont la vulgarité de
ses rues, le disparate de ses maisons, si rapprochées et fondues à
l'horizon, l'évanouissement du brouillard bleu qui semblait le
pénétrer, ont si mal tenu les vagues promesses. Mais comme
l'alchimiste, qui attribue chacun de ses insuccès à une cause
accidentelle et chaque fois différente, loin de soupçonner dans
l'essence même du présent une imperfection incurable, nous accusons la
malignité des circonstances particulières, les charges de telle
situation enviée, le mauvais caractère de telle maîtresse désirée, les
mauvaises dispositions de notre santé un jour qui aurait dû être un
jour de plaisir, le mauvais temps ou les mauvaises hôtelleries pendant
un voyage, d'avoir empoisonné notre bonheur. Aussi certains d'arriver à
éliminer ces causes destructives de toute jouissance, nous en appelons
sans cesse avec une confiance parfois boudeuse mais jamais
désillusionnée d'un rêve réalisé, c'est-à-dire déçu, à un avenir rêvé.
Mais certains hommes réfléchis et chagrins qui rayonnent plus ardemment
encore que les autres à la lumière de l'espérance découvrent assez vite
qu'hélas! elle n'émane pas des heures attendues, mais de nos cœurs
débordants de rayons que la nature ne connaît pas et qui les versent à
torrents sur elle sans y allumer un foyer. Ils ne se sentent plus la
force de désirer ce qu'ils savent n'être pas désirable, de vouloir
atteindre des rêves qui se flétriront dans leur cœur quand ils voudront
les cueillir hors d'eux-mêmes. Cette disposition mélancolique est
singulièrement accrue et justifiée dans l'amour. L'imagination en
passant et repassant sans cesse sur ses espérances, aiguise
admirablement ses déceptions. L'amour malheureux nous rendant
impossible l'expérience du bonheur nous empêche encore d'en découvrir
le néant. Mais quelle leçon de philosophie, quel conseil de la
vieillesse, quel déboire de l'ambition passe en mélancolie les joies de
l'amour heureux! Vous m'aimez, ma chère petite; comment avez-vous été
assez cruelle pour le dire? Le voilà donc ce bonheur ardent de l'amour
partagé dont la pensée seule me donnait le vertige et me faisait
claquer des dents!
Je défais vos fleurs, je soulève vos cheveux, j'arrache vos bijoux,
j'atteins votre chair, mes baisers recouvrent et battent votre corps
comme la mer qui monte sur le sable; mais vous-même m'échappez et avec
vous le bonheur. Il faut, vous quitter, je rentre seul et plus triste.
Accusant cette calamité dernière, je retourne à jamais auprès de vous;
c'est ma dernière illusion que j'ai arrachée, je suis à jamais
malheureux.
Je ne sais pas comment j'ai eu le courage de vous dire cela, c'est le
bonheur de toute ma vie que je viens de rejeter impitoyablement, ou du
moins la consolation, car vos yeux dont la confiance heureuse
m'enivrait encore parfois, ne refléteront plus que le triste
désenchantement dont votre sagacité et vos déceptions vous avaient déjà
avertie. Puisque ce secret que l'un de nous cachait à l'autre, nous
l'avons proféré tout haut, il n'est plus de bonheur pour nous. Il ne
nous reste même plus les joies désintéressées de l'espérance.
L'espérance est un acte de foi. Nous avons désabusé sa crédulité: elle
est morte. Après avoir renoncé à jouir, nous ne pouvons plus nous
enchanter à espérer. Espérer sans espoir, qui serait si sage, est
impossible.
Mais rapprochez-vous de moi, ma chère petite amie. Essuyez vos yeux,
pour voir, je ne sais pas si ce sont les larmes qui me brouillent la
vue, mais je crois distinguer là-bas, derrière nous, de grands feux qui
s'allument. Oh! ma chère petite amie que je vous aime! donnez-moi la
main, allons sans trop approcher vers ces beaux feux... Je pense que
c'est l'indulgent et puissant Souvenir qui nous veut du bien et qui est
en train de faire beaucoup pour nous, ma chère.