Comme la nature, l'intelligence a ses spectacles. Jamais les levers de
soleil, jamais les clairs de lune qui si souvent m'ont fait délirer
jusqu'aux larmes, n'ont surpassé pour moi en attendrissement passionné,
ce vaste embrasement mélancolique qui, durant les promenades à la fin
du jour, nuance alors autant de flots dans notre âme que le soleil
quand il se couche en fait briller sur la mer. Alors nous précipitons
nos pas dans la nuit. Plus qu'un cavalier que la vitesse croissante
d'une bête adorée étourdit et enivre, nous nous livrons en tremblant de
confiance et de joie aux pensées tumultueuses auxquelles, mieux nous
les possédons et les dirigeons, nous nous sentons appartenir de plus en
plus irrésistiblement. C'est avec une émotion affectueuse que nous
parcourons la campagne obscure et saluons les chênes pleins de nuit,
comme le champ solennel, comme les témoins épiques de l'élan qui nous
entraîne et qui nous grise. En levant les yeux au ciel, nous ne pouvons
reconnaître sans exaltation, dans l'intervalle des nuages encore émus
de l'adieu du soleil, le reflet mystérieux de nos pensées: nous nous
enfonçons de plus en plus vite dans la campagne, et le chien qui nous
suit, le cheval qui nous porte ou l'ami qui s'est tu, moins encore
parfois quand nul être vivant n'est auprès de nous, la fleur à notre
boutonnière ou la canne qui tourne joyeusement dans nos mains fébriles,
reçoit en regards et en larmes le tribut mélancolique de notre délire.