PRÉSENCE RÉELLE

Nous nous sommes aimés dans un village perdu d'Engadine au nom deux

fois doux: le rêve des sonorités allemandes s'y mourait dans la volupté

des syllabes italiennes. À l'entour, trois lacs d'un vert inconnu

baignaient des forêts de sapins. Des glaciers et des pics fermaient

l'horizon. Le soir, la diversité des plans multipliait la douceur des

éclairages. Oublierons-nous jamais les promenades au bord du lac de

Sils-Maria, quand l'après-midi finissait, à six heures? Les mélèzes

d'une si noire sérénité quand ils avoisinent la neige éblouissante

tendaient vers l'eau bleu pâle, presque mauve, leurs branches d'un vert

suave et brillant. Un soir l'heure nous fut particulièrement propice;

en quelques instants, le soleil baissant, fit passer l'eau par toutes

les nuances et notre âme par toutes les voluptés. Tout à coup nous

fîmes un mouvement, nous venions de voir un petit papillon rose, puis

deux, puis cinq, quitter les fleurs de notre rive et voltiger au-dessus

du lac. Bientôt ils semblaient une impalpable poussière de rose

emportée, puis ils abordaient aux fleurs de l'autre rive, revenaient et

doucement recommençaient l'aventureuse traversée, s'arrêtant parfois

comme tentés au-dessus de ce lac précieusement nuancé alors comme une

grande fleur qui se fane. C'en était trop et nos yeux s'emplissaient de

larmes. Ces petits papillons, en traversant le lac, passaient et

repassaient sur notre âme,—sur notre âme toute tendue d'émotion devant

tant de beautés, prête à vibrer,—passaient et repassaient comme un

archet voluptueux. Le mouvement léger de leur vol n'effleurait pas les

eaux, mais caressait nos yeux, nos cœurs, et à chaque coup de leurs

petites ailes roses nous manquions de défaillir. Quand nous les

aperçûmes qui revenaient de l'autre rive, décelant ainsi qu'ils

jouaient et librement se promenaient sur les eaux, une harmonie

délicieuse résonna pour nous; eux cependant revenaient doucement avec

mille détours capricieux qui varièrent l'harmonie primitive et

dessinaient une mélodie d'une fantaisie enchanteresse. Notre âme

devenue sonore écoutait en leur vol silencieux une musique de charme et

de liberté et toutes les douces harmonies intenses du lac, des bois, du

ciel et de notre propre vie l'accompagnaient avec une douceur magique

qui nous fit fondre en larmes.

Je ne t'avais jamais parlé et tu étais même loin de mes yeux cette

année-là. Mais que nous nous sommes aimés alors en Engadine! Jamais je

n'avais assez de toi, jamais je ne te laissais à la maison. Tu

m'accompagnais dans mes promenades, mangeais à ma table, couchais dans

mon lit, rêvais dans mon âme. Un jour—se peut-il qu'un sûr instinct,

mystérieux messager, ne t'ait pas avertie de ces enfantillages où tu

fus si étroitement mêlée, que tu vécus, oui, vraiment vécus, tant tu

avais en moi une «présence réelle»?—un jour (nous n'avions ni l'un ni

l'autre jamais vu l'Italie), nous restâmes comme éblouis de ce mot

qu'on nous dit de l'Alpgrun: «De là on voit jusqu'en Italie.» Nous

partîmes pour l'Alpgrun, imaginant que, dans le spectacle étendu devant

le pic, là où commencerait l'Italie, le paysage réel et dur cesserait

brusquement et que s'ouvrirait dans un fond de rêve une vallée toute

bleue. En route, nous nous rappelâmes qu'une frontière no change pas le

sol et que si même il changeait ce serait trop insensiblement pour que

nous puissions le remarquer ainsi, tout d'un coup. Un peu déçus nous

riions pourtant d'avoir été si petits enfants tout à l'heure.

Mais en arrivant au sommet, nous restâmes éblouis. Notre enfantine

imagination était devant nos yeux réalisée. À côté de nous, des

glaciers étincelaient. À nos pieds des torrents sillonnaient un sauvage

pays d'Engadine d'un vert sombre. Puis une colline un peu mystérieuse;

et après des pentes mauves entrouvraient et fermaient tour à tour une

vraie contrée bleue, une étincelante avenue vers l'Italie. Les noms

n'étaient plus les mêmes, aussitôt s'harmonisaient avec cette suavité

nouvelle. On nous montrait le lac de Poschiavo, le pizzo di Vérone, le

val de Viola. Après nous allâmes à un endroit extraordinairement

sauvage et solitaire, où la désolation de la nature et la certitude

qu'on y était inaccessible à tous, et aussi invisible, invincible,

aurait accru jusqu'au délire la volupté de s'aimer là. Je sentis alors

vraiment à fond la tristesse de ne t'avoir pas avec moi sous tes

matérielles espèces, autrement que sous la robe de mon regret, en la

réalité de mon désir. Je descendis un peu jusqu'à l'endroit encore très

élevé où les voyageurs venaient regarder. On a dans une auberge isolée

un livre où ils écrivent leurs noms. J'écrivis le mien et à côté une

combinaison de lettres qui était une allusion au tien, parce qu'il

m'était impossible alors de ne pas me donner une preuve matérielle de

la réalité de ton voisinage spirituel. En mettant un peu de toi sur ce

livre il me semblait que je me soulageais d'autant du poids obsédant

dont tu étouffais mon âme. Et puis, j'avais l'immense espoir de te

mener un jour là, lire cette ligne; ensuite tu monterais avec moi plus

haut encore me venger de toute cette tristesse. Sans que j'aie rien eu

à t'en dire, tu aurais tout compris, ou plutôt de tout tu te serais

souvenue; et tu t'abandonnerais en montant, pèserais un peu sur moi

pour mieux me faire sentir que cette fois tu étais bien là; et moi

entre tes lèvres qui gardent un léger parfum de tes cigarettes

d'Orient, je trouverais tout l'oubli. Nous dirions très haut des

paroles insensées pour la gloire de crier sans que personne au plus

loin puisse nous entendre; des herbes courtes, au souffle léger des

hauteurs, frémiraient seules. La montée te ferait ralentir tes pas, un

peu souffler et ma figure s'approcherait pour sentir ton souffle: nous

serions fous. Nous irions aussi là où un lac blanc est à côté d'un lac

noir doux comme une perle blanche à côté d'une perle noire. Que nous

nous serions aimés dans un village perdu d'Engadine! Nous n'aurions

laissé approcher de nous que des guides de montagne, ces hommes si

grands dont les yeux reflètent autre chose que les yeux des autres

hommes, sont aussi comme d'une autre «eau». Mais je ne me soucie plus

de toi. La satiété est venue avant la possession. L'amour platonique

lui-même a ses saturations. Je ne voudrais plus t'emmener dans ce pays

que, sans le comprendre et même le connaître, tu m'évoques avec une

fidélité si touchante. Ta vue ne garde pour moi qu'un charme, celui de

me rappeler tout à coup ces noms d'une douceur étrange, allemande et

italienne: Sils Maria, Silva Plana, Crestalta, Samaden, Celerina,

Juliers, Val de Viola.

Les plaisirs et les jours · 第 124 / 144 题