Nous avons certains souvenirs qui sont comme la peinture hollandaise de
notre mémoire, tableaux de genre où les personnages sont souvent de
condition médiocre, pris à un moment bien simple de leur existence,
sans événements solennels, parfois sans événements du tout, dans un
cadre nullement extraordinaire et sans grandeur. Le naturel des
caractères et l'innocence de la scène en font l'agrément, l'éloignement
met entre elle et nous une lumière douce qui la baigne de beauté.
Ma vie de régiment est pleine de scènes de ce genre que je vécus
naturellement, sans joie bien vive et sans grand chagrin, et dont je me
souviens avec beaucoup de douceur. Le caractère agreste des lieux, la
simplicité de quelques-uns de mes camarades paysans, dont le corps
était resté plus beau, plus agile, l'esprit plus original, le cœur plus
spontané, le caractère plus naturel que chez les jeunes gens que
j'avais fréquentés auparavant et que je fréquentai dans la suite, le
calme d'une vie où les occupations sont plus réglées et l'imagination
moins asservie que dans toute autre, où le plaisir nous accompagne
d'autant plus continuellement que nous n'avons jamais le temps de le
fuir en courant à sa recherche, tout concourt à faire aujourd'hui de
cette époque de ma vie comme une suite, coupée de lacunes, il est vrai,
de petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme sur lesquels
le temps a répandu sa tristesse douce et sa poésie.