«Tes pleurs coulaient pour moi, ma lèvre a bu tes pleurs.»
(Anatole France.)
Je n'ai aucun effort à faire pour me rappeler quelle était samedi (il y
a quatre jours) mon opinion sur madame Dorothy B... Le hasard a fait
que précisément ce jour-là on avait parlé d'elle et je fus sincère en
disant que je la trouvais sans charme et sans esprit. Je crois qu'elle
a vingt-deux ou vingt-trois ans. Je la connais du reste très peu, et
quand je pensais à elle, aucun souvenir vif ne revenant affleurer à mon
attention, j'avais seulement devant les yeux les lettres de son nom.
Je me couchai samedi d'assez bonne heure. Mais vers deux heures le vent
devint si fort que je dus me relever pour fermer un volet mal attaché
qui m'avait réveillé. Je jetai, sur le court sommeil que je venais de
dormir, un regard rétrospectif et me réjouis qu'il eût été réparateur,
sans malaise, sans rêves. À peine recouché, je me rendormis. Mais au
bout d'un temps difficile à apprécier, je me réveillai peu à peu, ou
plutôt je m'éveillai peu à peu au monde des rêves, confus d'abord comme
l'est le monde réel à un réveil ordinaire, mais qui se précisa. Je me
reposais sur la grève de Trouville qui était en même temps un hamac
dans un jardin que je ne connaissais pas, et une femme me regardait
avec une fixe douceur. C'était madame Dorothy B... Je n'étais pas plus
surpris que je ne le suis le matin au réveil en reconnaissant ma
chambre. Mais je ne l'étais pas davantage du charme surnaturel de ma
compagne et des transports d'adoration voluptueuse et spirituelle à la
fois que sa présence me causait. Nous nous regardions d'un air entendu,
et il était en train de s'accomplir un grand miracle de bonheur et de
gloire dont nous étions conscients, dont elle était complice et dont je
lui avais une reconnaissance infinie. Mais elle médisait:
—Tu es fou de me remercier, n'aurais-tu pas fait la même chose pour
moi.
Et le sentiment (c'était d'ailleurs une parfaite certitude) que
j'aurais fait la même chose pour elle exaltait ma joie jusqu'au délire
comme le symbole manifeste de la plus étroite union. Elle fit, du
doigt, un signe mystérieux et sourit. Et je savais, comme si j'avais
été à la fois en elle et en moi, que cela signifiait: «Tous les
ennemis, tous tes maux, tous tes regrets, toutes tes faiblesses,
n'est-ce plus rien?» Et sans que j'aie dit un mot elle m'entendait lui
répondre qu'elle avait de tout aisément été victorieuse, tout détruit,
voluptueusement magnétisé ma souffrance. Et elle se rapprocha, de ses
mains me caressait le cou, lentement relevait mes moustaches. Puis elle
me dit: «Maintenant allons vers les autres, entrons dans la vie.» Une
joie surhumaine m'emplissait et je me sentais la force de réaliser tout
ce bonheur virtuel. Elle voulut me donner une fleur, d'entre ses seins
tira une rose encore close, jaune et rosée, l'attacha à ma boutonnière.
Tout à coup je sentis mon ivresse accrue par une volupté nouvelle.
C'était la rose qui, fixée à ma boutonnière, avait commencé d'exhaler
jusqu'à mes narines son odeur d'amour. Je vis que ma joie troublait
Dorothy d'une émotion que je ne pouvais comprendre. Au moment précis où
ses yeux (par la mystérieuse conscience que j'avais de son
individualité à elle, j'en fus certain) éprouvèrent le léger spasme qui
précède d'une seconde le moment où l'on pleure, ce furent mes yeux qui
s'emplirent de larmes, de ses larmes, pourrais-je dire. Elle
s'approcha, mit à la hauteur de ma joue sa tête renversée dont je
pouvais contempler la grâce mystérieuse, la captivante vivacité, et
dardant sa langue hors de sa bouche fraîche, souriante, cueillait
toutes mes larmes au bord de mes yeux. Puis elle les avalait avec un
léger bruit des lèvres, que je ressentais comme un baiser inconnu, plus
intimement troublant que s'il m'avait directement touché. Je me
réveillai brusquement, reconnus ma chambre et comme, dans un orage
voisin, un coup de tonnerre suit immédiatement l'éclair, un vertigineux
souvenir de bonheur s'identifia plutôt qu'il ne le précéda avec la
foudroyante certitude de son mensonge et de son impossibilité. Mais, en
dépit de tous les raisonnements, Dorothy B... avait cessé d'être pour
moi la femme qu'elle était encore la veille. Le petit sillon laissé
dans mon souvenir par les quelques relations que j'avais eues avec elle
était presque effacé, comme après une marée puissante qui avait laissé
derrière elle, en se retirant, des vestiges inconnus. J'avais un
immense désir, désenchanté d'avance, de la revoir, le besoin instinctif
et la sage défiance de lui écrire. Son nom prononcé dans une
conversation me fit tressaillir, évoqua pourtant l'image insignifiante
qui l'eût seule accompagné avant cette nuit, et pendant qu'elle m'était
indifférente comme n'importe quelle banale femme du monde, elle
m'attirait plus irrésistiblement que les maîtresses les plus chères, ou
la plus enivrante destinée. Je n'aurais pas fait un pas pour la voir,
et pour l'autre «elle», j'aurais donné ma vie. Chaque heure efface un
peu le souvenir du rêve déjà bien défiguré dans ce récit. Je le
distingue de moins en moins, comme un livre qu'on veut continuer à lire
à sa table quand le jour baissant ne l'éclaire plus assez, quand la
nuit vient. Pour l'apercevoir encore un peu, je suis obligé de cesser
d'y penser par instants, comme on est obligé de fermer d'abord les yeux
pour lire encore quelques caractères dans le livre plein d'ombre. Tout
effacé qu'il est, il laisse encore un grand trouble en moi, l'écume de
son sillage ou la volupté de son parfum. Mais ce trouble lui-même
s'évanouira, et je verrai madame B... sans émotion. À quoi bon
d'ailleurs lui parler de ces choses auxquelles elle est restée
étrangère.
Hélas! l'amour a passé sur moi comme ce rêve, avec une puissance de
transfiguration aussi mystérieuse. Aussi vous qui connaissez celle que
j'aime, et qui n'étiez pas dans mon rêve, vous ne pouvez pas me
comprendre, n'essayez pas de me conseiller.