Dominique s'était assis près du feu éteint en attendant ses convives.
Chaque soir, il invitait quelque grand seigneur à venir souper chez lui
avec des gens d'esprit, et comme il était bien né, riche et charmant,
on ne le laissait jamais seul. Les flambeaux n'étaient pas encore
allumés et le jour mourait tristement dans la chambre. Tout à coup, il
entendit une voix lui dire, une voix lointaine et intime lui dire:
«Dominique,»—et rien qu'en l'entendant prononcer, prononcer si loin et
si près: «Dominique,» il fut glacé par la peur. Jamais il n'avait
entendu cette voix, et pourtant la reconnaissait si bien, ses remords
reconnaissaient si bien la voix d'une victime, d'une noble victime
immolée. Il chercha quel crime ancien il avait commis, et ne se souvint
pas. Pourtant l'accent de cette voix lui reprochait bien un crime, un
crime qu'il avait sans doute commis sans en avoir conscience, mais dont
il était responsable,—attestaient sa tristesse et sa peur.—Il leva les
yeux et vit, debout devant lui, grave et familier, un étranger d'une
allure vague et saisissante. Dominique salua de quelques paroles
respectueuses son autorité mélancolique et certaine.
—Dominique, serais-je le seul que tu n'inviteras pas à souper? Tu as
des torts à réparer avec moi, des torts anciens. Puis, je t'apprendrai
à te passer des autres qui, quand tu seras vieux, ne viendront plus.
—Je t'invite à souper, répondit Dominique avec une gravité affectueuse
qu'il ne se connaissait pas.
—Merci, dit l'étranger.
Nulle couronne n'était inscrite au chaton de sa bague, et sur sa parole
l'esprit n'avait pas givré ses brillantes aiguilles. Mais la
reconnaissance de son regard fraternel et fort enivra Dominique d'un
bonheur inconnu.
—Mais si tu veux me garder auprès de toi, il faut congédier tes autres
convives.
Dominique les entendit qui frappaient à la porte. Les flambeaux
n'étaient pas allumés, il faisait tout à fait nuit.
—Je ne peux pas les congédier, répondit Dominique, _je ne peux pas être
seul._
—En effet, avec moi, tu serais seul, dit tristement l'étranger.
Pourtant tu devrais bien me garder. Tu as des torts anciens envers moi
et que tu devrais réparer. Je t'aime plus qu'eux tous et t'apprendrais
à te passer d'eux, qui, quand tu seras vieux, ne viendront plus.
—Je ne peux pas, dit Dominique.
Et il sentit qu'il venait de sacrifier un noble bonheur, sur l'ordre
d'une habitude impérieuse et vulgaire, qui n'avait plus même de
plaisirs à dispenser comme prix à son obéissance.
—Choisis vite, reprit l'étranger suppliant et hautain.
Dominique alla ouvrir la porte aux convives, et en même temps il
demandait à l'étranger sans oser détourner la tête:
—Qui donc es-tu?
Et l'étranger, l'étranger qui déjà disparaissait, lui dit:
—L'habitude à qui tu me sacrifies encore ce soir sera plus forte demain
du sang de la blessure que tu me fais pour la nourrir. Plus impérieuse
d'avoir été obéi une fois de plus, chaque jour elle te détournera de
moi, te forcera à me faire souffrir davantage. Bientôt tu m'auras tué.
Tu ne me verras plus jamais. Et pourtant tu me devais plus qu'aux
autres, qui, dans des temps prochains, te délaisseront. Je suis en toi
et pourtant je suis à jamais loin de toi, déjà je ne suis presque plus.
Je suis ton âme, je suis toi-même.
Les convives étaient entrés. On passa dans la salle à manger et
Dominique voulut raconter son entretien avec le visiteur disparu, mais
devant l'ennui général et la visible fatigue du maître de la maison à
se rappeler un rêve presque effacé, Girolamo l'interrompit à la
satisfaction de tous et de Dominique lui-même en tirant cette
conclusion:
—Il ne faut jamais rester seul, la solitude engendre la mélancolie.
Puis on se remit à boire; Dominique causait gaiement mais sans joie,
flatté pourtant de la brillante assistance.