RELIQUES

J'ai acheté tout ce qu'on a vendu de celle dont j'aurais voulu être

l'ami, et qui n'a pas consenti même à causer avec moi un instant. J'ai

le petit jeu de cartes qui l'amusait tous les soirs, ses deux

ouistitis, trois romans qui portent sur les plats ses armes, sa

chienne. Ô vous, délices, chers loisirs de sa vie, vous avez eu, sans

en jouir comme j'aurais fait, sans les avoir même désirées, toutes ses

heures les plus libres, les plus inviolables, les plus secrètes; vous

n'avez pas senti votre bonheur et vous ne pouvez pas le raconter.

Cartes qu'elle maniait de ses doigts chaque soir avec ses amis

préférés, qui la virent s'ennuyer ou rire, qui assistèrent au début de

sa liaison, et qu'elle posa pour embrasser celui qui vint depuis jouer

tous les soirs avec elle; romans qu'elle ouvrait et fermait dans son

lit au gré de sa fantaisie ou de sa fatigue, qu'elle choisissait selon

son caprice du moment ou ses rêves, à qui elle les confia, qui y

mêlèrent ceux qu'ils exprimaient et l'aidèrent à mieux rêver les siens,

n'avez-vous rien retenu d'elle, et ne m'en direz-vous rien?

Romans, parce qu'elle a songé à son tour la vie de vos personnages et

de votre poète; cartes, parce qu'à sa manière elle ressentit avec vous

le calme et parfois les fièvres des vives intimités, n'avez-vous rien

gardé de sa pensée que vous avez distraite ou remplie, de son cœur que

vous avez ouvert ou consolé?

Cartes, romans, pour avoir tenu si souvent dans sa main, être restés si

longtemps sur sa table; dames, rois ou valets, qui furent les immobiles

convives de ses fêtes les plus folles; héros de romans et héroïnes qui

songiez auprès de son lit sous les feux croisés de sa lampe et de ses

yeux votre songe silencieux et plein de voix pourtant, vous n'avez pu

laisser évaporer tout le parfum dont l'air de sa chambre, le tissu de

ses robes, le toucher de ses mains ou de ses genoux vous imprégna.

Vous avez conservé les plis dont sa main joyeuse ou nerveuse vous

froissa; les larmes qu'un chagrin de livre ou de vie lui firent couler,

vous les gardez peut-être encore prisonnières; le jour qui fit briller

ou blessa ses yeux vous a donné cette chaude couleur. Je vous touche en

frémissant, anxieux de vos révélations, inquiet de votre silence.

Hélas! peut-être, comme vous, êtres charmants et fragiles, elle fut

l'insensible, l'inconscient témoin de sa propre grâce. Sa plus réelle

beauté fut peut-être dans mon désir. Elle a vécu sa vie, mais peut-être

seul, je l'ai rêvée.

Les plaisirs et les jours · 第 97 / 144 题