Malgré le ciel si pur et le soleil déjà chaud, le vent soufflait encore
aussi froid, les arbres restaient aussi nus qu'en hiver. Il me fallut,
pour faire du feu, couper une de ces branches que je croyais mortes et
la sève en jaillit, mouillant mon bras jusqu'au coude et dénonçant,
sous l'écorce glacée de l'arbre, un cœur tumultueux. Entre les troncs,
le sol nu de l'hiver s'emplissait d'anémones, de coucous et de
violettes, et les rivières, hier encore sombres et vides, de ciel
tendre, bleu et vivant qui s'y prélassait jusqu'au fond. Non ce ciel
pâle et lassé des beaux soirs d'octobre qui, étendu au fond des eaux,
semble y mourir d'amour et de mélancolie, mais un ciel intense et
ardent sur l'azur tendre et riant duquel passaient à tous moments,
grises, bleues et roses,—non les ombres des nuées pensives,—mais les
nageoires brillantes, et glissantes d'une perche, d'une anguille ou
d'un éperlan. Ivres de joie, ils couraient entre le ciel et les herbes,
dans leurs prairies et sous leurs futaies qu'avaient brillamment
enchantés comme les nôtres le resplendissant génie du printemps. Et
glissant fraîchement sur leur tête, entre leurs ouïes, sous leur
ventre, les eaux se pressaient aussi en chantant et en faisant courir
gaiement devant elles du soleil.
La basse-cour où il fallut aller chercher des œufs n'était pas moins
agréable à voir. Le soleil comme un poète inspiré et fécond qui ne
dédaigne pas de répandre de la beauté sur les lieux les plus humbles et
qui jusque-là ne semblaient pas devoir faire partie du domaine de
l'art, échauffait encore la bienfaisante énergie du fumier, de la cour
inégalement pavée, et du poirier cassé comme une vieille servante.
Mais quelle est cette personne royalement vêtue qui s'avance, parmi les
choses rustiques et fermières, sur la pointe des pattes comme pour ne
point se salir? C'est l'oiseau de Junon brillant non de mortes
pierreries, mais des yeux mêmes d'Argus, le paon dont le luxe fabuleux
étonne ici. Tel au jour d'une fête, quelques instants avant l'arrivée
des premiers invités, dans sa robe à queue changeante, un gorgerin
d'azur déjà attaché à son cou royal, ses aigrettes sur la tête, la
maîtresse de maison, étincelante, traverse sa cour aux yeux émerveillés
des badauds rassemblés devant la grille, pour aller donner un dernier
ordre ou attendre le prince du sang qu'elle doit recevoir au seuil
même.
Mais non, c'est ici que le paon passe sa vie, véritable oiseau de
paradis dans une basse-cour, entre les dindes et les poules, comme
Andromaque captive filant la laine au milieu des esclaves, mais n'avant
point comme elle quitté la magnificence des insignes royaux et des
joyaux héréditaires, Apollon qu'on reconnaît toujours, même quand il
garde, rayonnant, les troupeaux d'Admète.