«Un canal qui fait rêver les plus grands parleurs sitôt qu'ils s'on
approchent et où je suis toujours heureux, soit que je sois joyeux,
soit que je sois triste.»
(_Lettre de Balzac à M. de Lamothe-Aigron._)
L'automne épuisé, plus même réchauffé par le soleil rare, perd une à
une ses dernières couleurs. L'extrême ardeur de ses feuillages, si
enflammés que toute l'après-midi et la matinée elle-même donnaient la
glorieuse illusion du couchant, s'est éteinte. Seuls, les dahlias, les
œillets d'Inde et les chrysanthèmes jaunes, violets, blancs et roses,
brillent encore sur la face sombre et désolée de l'automne. À six
heures du soir, quand on passe par les Tuileries uniformément grises et
nues sous le ciel aussi sombre, où les arbres noirs décrivent branche
par branche leur désespoir puissant et subtil, un massif soudain aperçu
de ces fleurs d'automne luit richement dans l'obscurité et fait à nos
yeux habitués à ces horizons en cendres une violence voluptueuse. Les
heures du matin sont plus douces. Le soleil brille encore parfois, et
je peux voir encore en quittant la terrasse du bord de l'eau, au long
des grands escaliers de pierre, mon ombre descendre une à une les
marches devant moi. Je ne voudrais pas vous prononcer ici après tant
d'autres[1] Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de
feuillages, de vastes eaux et de marbres, lieu véritablement
aristocratique et démoralisant, où ne nous trouble même pas le remords
que la vie de tant d'ouvriers n'y ait servi qu'à affiner et qu'à
élargir moins les joies d'un autre temps que la mélancolie du nôtre. Je
ne voudrais pas vous prononcer après tant d'autres, et pourtant que de
fois, à la coupe rougie de vos bassins de marbre rose, j'ai été boire
jusqu'à la lie et jusqu'à délirer l'enivrante et amère douceur de ces
suprêmes jours d'automne. La terre mêlée de feuilles fanées et de
feuilles pourries semblait au loin une jaune et violette mosaïque
ternie. En passant près du hameau, en relevant le col de mon paletot
contre le vent, j'entendis roucouler des colombes. Partout l'odeur du
buis, comme au dimanche des rameaux, enivrait. Comment ai-je pu
cueillir encore un mince bouquet de printemps, dans ces jardins
saccagés par l'automne. Sur l'eau, le vent froissait les pétales d'une
rose grelottante. Dans ce grand effeuillement de Trianon, seule la
voûte légère d'un petit pont de géranium blanc soulevait au-dessus de
l'eau glacée ses fleurs à peine inclinées par le vent. Certes, depuis
que j'ai respiré le vent du large et le sel dans les chemins creux de
Normandie, depuis que j'ai vu briller la mer à travers les branches de
rhododendrons en fleurs, je sais tout ce que le voisinage des eaux peut
ajouter aux grâces végétales. Mais quelle pureté plus virginale en ce
doux géranium blanc, penché avec une retenue gracieuse sur les eaux
frileuses entre leurs quais de feuilles mortes. Ô vieillesse argentée
des bois encore verts, ô branches éplorées, étangs et pièces d'eau
qu'un geste pieux a posés çà et là, comme des urnes offertes à la
mélancolie des arbres!
[1]Et particulièrement après MM. Maurice Barrès, Henri de Régnier,
Robert de Montesquiou-Fezensac.