PERSONNAGES DE LA COMÉDIE MONDAINE

De même que dans les comédies Scaramouche est toujours vantard et

Arlequin toujours balourd, que la conduite de Pasquino n'est

qu'intrigue, celle de Pantalon qu'avarice et que crédulité; de même la

société a décrété que Guido est spirituel mais perfide, et n'hésiterait

pas pour faire un bon mot à sacrifier un ami; que Girolamo capitalise,

sous les dehors d'une rude franchise, des trésors de sensibilité; que

Castruccio, dont on peut flétrir les vices, est l'ami le plus sûr et le

fils le plus délicat; qu'Iago, malgré dix beaux livres, n'est qu'un

amateur, tandis que quelques mauvais articles de journaux ont aussitôt

sacré Ercole un écrivain; que Césare doit tenir à la police, être

reporter ou espion. Cardenio est snob et Pippo n'est qu'un faux

bonhomme, malgré ses protestations d'amitié. Quant à Fortunata, c'est

chose à jamais convenue, elle est bonne. La rondeur de son embonpoint

garantit assez la bienveillance de son caractère: comment une si grosse

dame serait-elle une méchante personne?

Chacun d'ailleurs, déjà très différent par nature du caractère que la

société a été chercher dans le magasin général de ses costumes et

caractères, et lui a prêté une fois pour toutes, s'en écarte d'autant

plus que la conception _a priori_ de ses qualités, en lui ouvrant un

large crédit de défauts inverses, crée à son profit une sorte

d'impunité. Son personnage immuable d'ami sur en général permet à

Castruccio de trahir chacun de ses amis en particulier. L'ami seul en

souffre: «Quel scélérat devait-il être pour être lâché par Castruccio,

cet ami si fidèle!» Fortunata peut répandre à longs flots les

médisances. Qui serait assez fou pour en chercher la source jusque sous

les plis de son corsage, dont l'ampleur vague sert à tout dissimuler.

Girolamo peut pratiquer sans crainte la flatterie à qui sa franchise

habituelle donne un imprévu plus charmant. Il peut pousser avec un ami

sa rudesse jusqu'à la férocité, puisqu'il est entendu que c'est dans

son intérêt qu'il le brutalise. Cesare me demande des nouvelles de ma

santé, c'est, pour en faire un rapport au doge. Il ne m'en a pas

demandé: comme il sait cacher son jeu! Guido m'aborde, il me

complimente sur ma bonne mine. «Personne n'est aussi spirituel que lui,

mais il est vraiment trop méchant,» s'écrient en chœur les personnes

présentes. Cette divergence entre le caractère véritable de Castruccio,

de Guido, de Cardenio, d'Ercole, de Pippo, de Cesare et de Fortunata et

le type qu'ils incarnent irrévocablement aux yeux sagaces de la

société, est sans danger pour eux, puisque cette divergence, la société

ne veut pas la voir. Mais elle n'est pas sans terme. Quoi que fasse

Girolamo c'est un bourru bienfaisant. Quoi que dise Fortunata, elle est

bonne. La persistance absurde, écrasante, immuable du type dont ils

peuvent s'écarter sans cesse sans en déranger la sereine fixité

s'impose à la longue avec une force attractive croissante à ces

personnes d'une originalité faible, et d'une conduite peu cohérente que

finit par fasciner ce point de mire seul identique au milieu de leurs

universelles variations. Girolamo, en disant à un ami «ses vérités»,

lui sait gré de lui servir ainsi de comparse et de lui permettre de

jouer, en le «gourmandant pour son bien», un rôle honorable, presque

éclatant, et maintenant bien près d'être sincère. Il mêle à la violence

de ses diatribes une pitié indulgente bien naturelle envers un

inférieur qui fait ressortir sa gloire; il éprouve pour lui une

reconnaissance véritable, et finalement la cordialité que le monde lui

a si longtemps prêtée qu'il a fini par la garder. Fortunata, que son

embonpoint croissant, sans flétrir son esprit ni altérer sa beauté,

désintéresse pourtant un peu plus des autres en étendant la sphère de

sa propre personnalité, sent s'adoucir on elle l'acrimonie qui seule

l'empêchait de remplir dignement les fonctions vénérables et charmantes

que le monde lui avait déléguées. L'esprit des mots «bienveillance»,

«bonté», «rondeur», sans cesse prononcés devant elle, derrière elle, a

lentement imbibé ses paroles, habituellement élogieuses maintenant et

auxquelles sa vaste tournure confère comme une plus flatteuse autorité.

Elle a le sentiment vague et profond d'exercer une magistrature

considérable et pacifique. Parfois elle semble déborder sa propre

individualité et apparaît alors comme rassemblée plénière, houleuse et

pourtant molle, des juges bienveillants qu'elle préside et dont

l'assentiment l'agite au loin... Et quand, dans les soirées où l'on

cause, chacun, sans s'embarrasser des contradictions de la conduite de

ces personnages, sans remarquer leur lente adaptation au type imposé,

range avec ordre leurs actions dans le tiroir bien à sa place et

soigneusement défini de leur caractère idéal, chacun sent avec une

satisfaction émue qu'incontestablement le niveau de la conversation

s'élève. Certes, on interrompt bientôt ce travail pour ne pas

appesantir jusqu'au sommeil des têtes peu habituées à l'abstraction (on

est homme du monde). Alors, après avoir flétri le snobisme de l'un, la

malveillance de l'autre, le libertinage ou la dureté d'un troisième, on

se sépare, et chacun, certain d'avoir payé largement son tribut à la

bienveillance, à la pudeur, et à la charité, va se livrer sans remords,

dans la paix d'une conscience qui vient de donner ses preuves, aux

vices élégants qu'il cumule.

Ces réflexions, inspirées par la société de Bergame, appliquées à une

autre, perdraient leur part de vérité. Quand Arlequin quitta la scène

bergamasque pour la française, de balourd il devint bel esprit. C'est

ainsi que dans certaines sociétés Liduvina passe pour une femme

supérieure et Girolamo pour un homme d'esprit. Il faut ajouter aussi

que parfois un homme se présente pour qui la société ne possède pas de

caractère tout fait ou au moins de caractère disponible, un autre

tenant l'emploi. Elle lui en donne d'abord qui ne lui vont pas. Si

c'est vraiment un homme original et qu'aucun ne soit à sa taille,

incapable de se résigner à essayer de le comprendre et faute de

caractère à sa mesure, elle l'exclut; à moins qu'il puisse jouer avec

grâce les jeunes premiers, dont on manque toujours.

Les plaisirs et les jours · 第 55 / 144 题