Il est sage de redouter également Percy, Laurence et Augustin. Laurence
récite des vers, Percy fait des conférences, Augustin dit des vérités.
Personne franche, voilà le titre de ce dernier et sa profession, c'est
ami véritable.
Augustin entre dans un salon; je vous le dis en vérité, tenez-vous sur
vos gardes et n'allez pas oublier qu'il est votre ami véritable. Songez
qu'à l'instar de Percy et de Laurence, il ne vient jamais impunément,
et qu'il n'attendra pas plus pour vous les dire que vous lui demandiez
quelques-unes de vos vérités, que ne faisait Laurence pour vous dire un
monologue ou Percy ce qu'il pense de Verlaine. Il ne se laisse ni
attendre ni interrompre, parce qu'il est franc comme Laurence est
conférencier, non dans votre intérêt, mais pour son plaisir. Certes
votre déplaisir avive son plaisir, comme votre attention celui de
Laurence. Mais ils s'en passeraient au besoin. Voilà donc trois
impudents coquins à qui l'on devrait refuser tout encouragement, régal,
sinon aliment de leur vice. Bien au contraire, ils ont leur public
spécial qui les fait vivre. Celui d'Augustin le diseur de vérités est
même très étendu. Ce public, égaré par la psychologie conventionnelle
du théâtre et l'absurde maxime: «Qui aime bien châtie bien», se refuse
à reconnaître que la flatterie n'est parfois que l'épanchement de la
tendresse et la franchise la bave de la mauvaise humeur. Augustin
exerce-t-il sa méchanceté sur un ami? ce public-là oppose vaguement
dans son esprit la rudesse romaine à l'hypocrisie byzantine et s'écrie
avec un geste fier, les yeux allumés par l'allégresse de se sentir
meilleur, plus fruste, plus indélicat: «Ce n'est pas lui qui vous
parlerait tendrement... Honorons-le: Quel ami véritable!...»
X
Un milieu élégant est celui où l'opinion de chacun est faite de
l'opinion des autres. Est-elle faite du contre-pied de l'opinion des
autres? c'est un milieu littéraire.
* * *
L'exigence du libertin qui veut une virginité est encore une forme de
l'éternel hommage que rend l'amour à l'innocence.
* * *
En quittant les **, vous allez voir les ***, et la bêtise, la
méchanceté, la misérable situation des ** est mise à nu. Pénétré
d'admiration pour la clairvoyance des ***, vous rougissez d'avoir
d'abord eu quelque considération pour les **. Mais quand vous retournez
chez eux, ils percent de part en part les *** et à peu près avec les
mêmes procédés. Aller de l'un chez l'autre, c'est visiter les deux
camps ennemis. Seulement comme l'un n'entend jamais la fusillade de
l'autre, il se croit le seul armé. Quand on s'est aperçu que l'armement
est le même et que les forces, ou plutôt la faiblesse, sont à peu près
pareilles, on cesse alors d'admirer celui qui tire et de mépriser celui
qui est visé. C'est le commencement de la sagesse. La sagesse même
serait de rompre avec tous les deux.